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    En 1959, le oui et le non au suffrage féminin jouent sur les mêmes codes.

    50 ans du suffrage féminin: "Femmes mes frères"

    Femmes mes frères, c'est sous ce titre que le chroniqueur du journal des conservateurs catholiques Le Fribourgeois salue, en novembre 1969, l'adoption par les Fribourgeois du principe constitutionnel de l'accession des femmes au droit de vote. Il termine son commentaire en avouant: "Je me repens de...

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    En 1959, le oui et le non au suffrage féminin jouent sur les mêmes codes.
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    50 ans du suffrage féminin: "Femmes mes frères"

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    En 1959, le oui et le non au suffrage féminin jouent sur les mêmes codes. "Nous les Bâlois nous somment chevaleresques et nous votons pour nos femmes"

    50 ans du suffrage féminin: "Femmes mes frères"

    Femmes mes frères, c'est sous ce titre que le chroniqueur du journal des conservateurs catholiques Le Fribourgeois salue, en novembre 1969, l'adoption par les Fribourgeois du principe constitutionnel de l'accession des femmes au droit de vote. Il termine son commentaire en avouant: "Je me repens de tout mon cœur – oui de bon cœur- de vous avoir fait ainsi attendre au moins cent ans."

    Ce repentir illustre la lente évolution de la mentalité catholique au sujet du suffrage féminin. Si du côté de la hiérarchie et des intellectuels catholiques romands, la cause est défendue, au moins depuis l'après-guerre, le peuple des hommes résiste farouchement. Le 1er février 1959, ils sont encore deux tiers à refuser aux femmes le droit de vote. Dans le quotidien catholique fribourgeois La Liberté l'annonce de la défaite côtoie un commentaire sur la convocation, une semaine auparavant, du Concile Vatican II par le pape Jean XXIII.

    La répétition du vote douze ans plus tard, le 7 février 1971, permet de renverser le résultat. Le fruit est enfin mûr. C'est un oui net qui sort des urnes malgré les dernières résistances en Suisse centrale et orientale.

    "Le chemin de la femme aux urnes est un chemin de paix"

    Mais ce sont les années 1950 qui offrent l'image la plus intéressante du développement de la question du suffrage féminin dans l'opinion catholique romande.

    "La religion catholique défend-elle de demander le droit vote des femmes?" s'interroge ainsi Mme Rovelli, de Chiasso, en 1954, lors du comité central de l'Association suisse pour le suffrage féminin, réuni en assemblée annuelle à Fribourg. "Non, lorsque nous réclamons le droit de vote, nous demandons de travailler pour notre pays. Nous ne demandons pas de saper le principe de l'autorité constituée ni de bouleverser l'ordre établi." Et de faire référence au pape Pie XII pour qui "le chemin de la femme aux urnes est un chemin de paix."

    En 1959, le Nouvelliste fait campagne contre le vote des femmes
    En 1959, le Nouvelliste fait campagne contre le vote des femmes

    Le pontife romain précisément, alors que les femmes italiennes ont obtenu le droit de vote en 1945, ne s'y oppose aucunement. En 1946, Pie XII rappelle aux jeunes femmes catholiques que le droit de vote constitue un devoir sacré: "Il vous oblige en conscience; il vous oblige devant Dieu, car avec votre bulletin de vote vous avez entre les mains les intérêts supérieurs de votre patrie, il s'agit de garantir et de conserver à votre peuple sa civilisation chrétienne." Il lancera ce genre d'appel à plusieurs reprises au cours des années suivantes.

    "Il y a de l'injustice d'avoir refusé le droit de vote aux femmes!"

    Mgr Nestor Adam, évêque de Sion en 1956

    "L'Eglise catholique ne trouve aucun motif valable de s'opposer au suffrage féminin. Il y a de l'injustice d'avoir refusé le droit de vote aux femmes", reconnaît en 1956, Mgr Nestor Adam, évêque de Sion, devant l'Association valaisanne pour le suffrage féminin. "L'égalité de la femme et de l'homme est proclamée par Dieu. Aujourd'hui plus que jamais nous avons besoin de l'apport politique de la femme."

    Accorder le droit de vote aux femmes serait pour la famille "un danger immense"

    Les avis explicites du pape et de l'évêque peinent cependant à convaincre l'opinion populaire. Ce d'autant plus que partisans et opposants catholiques s'appuient, les uns comme les autres, sur la défense d'un ordre social 'naturel' que l'on juge voulu par Dieu.

    Où sont les femmes? dans la politique suisse et l'Eglise (Pixabay.com)
    Où sont les femmes? dans la politique suisse et l'Eglise (Pixabay.com)

    Ainsi, à la veille du vote de 1959, le conseiller national radical et colonel valaisan, Francis Germanier, s'oppose farouchement au suffrage féminin: "La descente de la femme dans l'arène politique, souvent malpropre et infamante est contraire à la conception chrétienne du rôle de la femme. Même pour annoncer l'Evangile, le Seigneur n'a jamais voulu que la femme quitte sa destination première et devienne la cible publique de Monsieur-tout-le monde […] La femme, la mère, doit être l'objet de la vénération de son époux et de sa famille. Dès qu'elle échappe à cette vocation, sa grandeur et sa dignité en souffrent."

    Un point de vue strictement théologique, favorable lui au suffrage féminin, paru dans La Liberté, emmanche sur une représentation semblable de la place de la femme dans la société. Celui qui signe "un théologien" n'évoque pas de la dignité ou les droits de la femme en tant qu'être humain, mais s'attarde longuement sur son rôle d'épouse et de mère. "En vue de la propagation du genre humain, Dieu donna à Adam une aide qui lui fut semblable. […] Leurs qualités diverses devaient essentiellement se compléter pour former la première, la plus fondamentale et la plus nécessaire de toutes les sociétés. […] Il est juste de donner aux femmes le droit de faire entendre leur voix lorsqu'il s'agit de la vie familiale, la santé physique et morale le respect de la femme, l'éducation des enfants…"

    "Mettre le signe égal entre l'homme et la femme à quel titre que ce soit, politique, économique ou autre est un postulat démenti sans cesse depuis la création"

    Dans Le Confédéré, journal radical de Martigny, un opposant au suffrage féminin renvoie la balle avec un argument toujours du même ordre: "Les individualistes à outrance veulent faire de l'homme et de la femme deux êtres distincts, complets par eux-mêmes, des personnalités différentes jouissant des mêmes droits alors que tout dans l'essence même de ces deux êtres, leur comportement, leur réaction vitale, montrent qu'ils sont des êtres complémentaires. Mettre le signe égal entre l'homme et la femme à quel titre que ce soit, politique, économique ou autre est un postulat démenti sans cesse depuis la création. […] Accorder le droit de vote aux femmes […] serait pour la famille un danger immense."

    "Trop longtemps on a présenté le suffrage féminin comme une faute"

    Les femmes catholiques qui ont rejoint la lutte pour le suffrage féminin en ordre plus ou moins dispersé dans les années 1950 ne s'écartent pas non plus de cette dépendance envers les hommes.

    Affiche pour le suffrage féminin en 1959
    Affiche pour le suffrage féminin en 1959

    Lors des journées d'études des juristes catholiques sur le suffrage féminin organisées à l'Université de Fribourg en 1957, Mme Darbre, présidente romande de la Ligue des femmes catholiques, relève que "si beaucoup de femmes catholiques ne désirent pas le droit de vote, c'est parce que trop longtemps on leur a présenté le suffrage féminin comme une faute, alors que l'Eglise s'est exprimée en faveur de ce droit. Il importe surtout que les femmes s'intéressent aux questions civiques et que les hommes catholiques les orientent et les aident à s'intéresser à la solution des problèmes sociaux."

    Jeanne Morard, président des Œuvres pour la protection de la jeune fille en 1959 se veut rassurante: "Il ne faut pas réduire la question du suffrage féminin aux excès revendicatifs de quelques féministes d'avant-garde, ni s'en impressionner. […] Mais les femmes ne devraient-elles pas pouvoir s'exprimer lorsqu'il s'agit par exemple de l'élaboration de lois où l'avortement est présenté comme un bien? "Là encore elle en appelle à Pie XII: "Celles d'entre vous qui, plus libres de leur personne, plus aptes et mieux préparées, assumeront ces lourdes tâches de l'intérêt général, seront vos représentantes et comme vos déléguées. Faites-leur confiance, comprenez les difficultés, les peines et les sacrifices de leur dévouement soutenez-les, aidez-les."

    Des conservateurs catholiques favorables au droit de vote des femmes

    Lors de l'assemblée des délégués du parti conservateur de la ville de Fribourg, le 28 janvier 1959, le comité directeur indique n'avoir pas trouvé de contradicteur au suffrage féminin. M. Butty, partisan du projet, avoue avoir été son adversaire jusqu'au jour où il s'est demandé pourquoi sa mère veuve ne pouvait pas s'exprimer sur les problèmes sur lesquels lui à 20 ans pouvait prendre position. Le vote de l'assemblée est favorable au suffrage féminin par 64 voix contre 9. Le dimanche suivant, alors que le canton de Fribourg livre un non à 70%, la ville offre un oui à 55%, mais en Singine, terre catholique s'il en est, le non monte à 86%!

    Trois cantons romands de tradition protestante Vaud (54%), Neuchâtel (52%) et Genève (60%) acceptent le suffrage féminin. Le Semeur vaudois, journal de l'Eglise nationale du canton de Vaud avait prédit: "Cette évolution implique - qu'on le veuille ou non - l'octroi du droit de vote aux femmes, que ce soit le 1er février ou dans dix ans, les hommes suisses ne pourront pas faire autrement que de s'incliner."

    Frustration et colère

    La victoire dans les cantons romands peine néanmoins à atténuer l'amertume de la défaite. "Ainsi, le peuple des hommes a décidé, à une majorité de deux contre un, qu'il formerait seul le peuple souverain, et que l'opinion des femmes, soit de la majorité des adultes du pays, ne compterait pas dans la balance. On ne peut vraiment pas dire que ce soit une journée glorieuse", s'indigne le conservateur Pierre Barras, rédacteur en chef de La Liberté.

    "Les Helvètes viennent de faire à leurs femmes ce que les Américains font aux nègres"

    La Gruyère 8 fév. 1959

    La Gruyère, journal radical, qui avait semblé assez hésitant au cours de la campagne, s'emporte sous le titre "Ségrégation maintenue": "Les Helvètes farouches démocrates viennent de faire à leurs femmes ce que les Américains font aux nègres et les Afrikaners aux Hottentots et aux Zoulous."

    A l'instar de leurs lecteurs, les Freiburger Nachrichten restent droits dans leurs bottes: "Soyons satisfaits, car cela aura été une expérience. Ce n'était pas une question de justice, mais une question d'opportunité politique dans un État qui ne peut être comparé à aucun autre dans son développement et sa croissance, ses institutions et son existence."

    Remettre l'ouvrage sur le métier

    Remettre l'ouvrage sur le métier est la seule solution laissée aux femmes. En souvenir du vote de 1959, le 1er février devient la Journée du suffrage féminin. La forteresse masculine helvétique a été touchée, mais elle n'est pas tombée. L'assaut continue dans les années 1960.

    Les femmes catholiques vont notamment muscler leur discours. En 1965, la section fribourgeoise relève que dans l'ordre politique "nous vivons encore dans une condition moyenâgeuse. Le refus du droit de vote aux femmes fait de la Suisse un pays sous-développé. La femme n'est pas un citoyen à part entière: c'est un citoyen passif: elle peut et doit payer, mais elle n'a rien à dire. Trop de femmes se désintéressent de cette question, n'en voyant pas les conséquences. Tous les problèmes sont discutés par les hommes qui y donnent une solution d'hommes." Le recours au pape se réfère cette fois-ci à Jean XXIII et à son encyclique Pacem in terris de 1963.

    En 1969, la campagne pour le OUI dans La Liberté rassemble un curé et deux jeunes sportives
    En 1969, la campagne pour le OUI dans La Liberté rassemble un curé et deux jeunes sportives

    Elues dans plusieurs cantons, les femmes font leurs preuves quant à la gestion des affaires publiques. Là où elles n'ont pas le droit de vote, elles accèdent peu à peu aux commissions communales, aux autorités paroissiales, etc. Les changements sociaux s'accélèrent

    Quand Mgr François Charrière, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg et son auxiliaire Mgr Pierre Mamie appellent à voter pour le suffrage féminin, en 1969, il n'est désormais plus question de mère de et de gardienne du foyer: "De plus en plus consciente de sa dignité humaine, la femme n'admet plus d'être considérée comme un instrument. Elle exige qu'on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la vie publique."

    En 1971, le fruit est enfin mûr. Après la victoire le 7 février, François Gross, nouveau rédacteur de La Liberté peut titrer son éditorial La longue marche : "Faudrait-il pavoiser quand plus de trois quarts de siècle ont été nécessaires pour faire admettre à la majorité des citoyens une évidence: à savoir, qu'il n y a pas de démocratie sans suffrage universel auquel est donc contraire toute discrimination fondée sur le sexe?" (cath.ch/mp)

    Femmes mes frères
    Observateur de la vie religieuse et sociale fribourgeoise durant une soixantaine d'années, Léon Richoz (1896-1983) a été un chroniqueur assidu pour plusieurs journaux fribourgeois et romands. D'une plume toujours soignée, avec humour et autodérision, il évoque des thèmes de la vie locale et nationale. La chronique ci-dessous a paru dans Le Fribourgeois, le 25 novembre 1969. Édité à Bulle, Le Fribourgeois était l'organe des conservateurs catholiques gruériens.

    Campagne pour le suffrage féminin en 1971

    Ainsi donc, femmes fribourgeoises, vous voici, par grâce peuple masculin, investies du droit de vous y intégrer, comme l'eau s'intègre au vin - le vin représentant dans la formule l'homme qui parfois en abuse. Quant à vous, être gracieux que le Créateur tira de notre flanc, par l’opération que vous venez de réussir, vous rejoignez en quelque sorte cette place vide en nous où vous saviez bien que nous vous attendions. Soyez-en félicitées!

    Parce qu'enfin ce résultat flatteur nous l'avez arraché par cette campagne obsessionnelle qui nous interpellait à chaque coin de rue. «Votre oui» au lieu de «Voter oui», il fallait une subtilité de femme pour dégoter ce suggestif anagramme. Et ensuite "oui de bon cœur" , qui voulait convaincre le sentiment des Fribourgeoises rétives - il y en a. Mais pourquoi cela n' aurait-il pas aussi concerné les Fribourgeois qui laissent prendre par l'organe en question. […]
    Il y a pourtant - je parle en homme –un point qui me chicane. C'est que la décision masculine du 16 novembre vous a consacrées non seulement sur le plan cantonal, citoyennes électrices, mais aussi éligibles. C'est-à-dire qu'il pourra vous échoir de régner sur les bommes. Que vous le fassiez déjà en famille cela se justifie. Vous plaisez et on vous plaît. Mais quand il s’agira de plaire à la multitude et de l’aimer comme on aime les siens, ne serez-vous pas tout aussi à plaindre que nous?

    J’ai eu cette nuit au cauchemar. Encore tout réjoui de l'accueil du suffrage féminin, je me suis vu, par un curieux phénomène d' anticipation, transplanté dans une époque de règne des femmes généralisé. Utopie? Mais enfin c’était comme ça et on ne discute pas ses rêves. Et ça rendait les hommes (je veux dire les mâles) très malheureux. Pourquoi? Je ne m'en rendais absolument pas compte, parce qu'à vrai dire les choses ne marchaient pas plus mal qu'aujourd'hui. Seulement voyez-vous: on savait que c'était grâce aux femmes, et ça…

    Comme pour m'expliquer la situation, je vis alors paraître un grand cortège de manifestants conduit par de fringantes amazones en tenue rouge vif. Mais le principal était constitué par de gracieuses porteuses de calicots couverts d'inscriptions. C'est ainsi qu'on pouvait lire: "Souvenez-vous, ô hommes, des âges innombrables Où vous avez cru pouvoir vous passer des femmes dans la conduite des affaires et de la politique! […] «Le résultat? Un monde désaxé, furieux, contestataire permanent, une société avilie, corrompue, sans espoir dans l'avenir». […]

    Je pensais que c'était fini quand j’aperçus à une certaine distance la seconde partie du défilé, composée entièrement d’hommes s'avançant entre des fanfares jouant des airs funèbres de tous les pays. Ils étaient revêtus indistinctement d’une cagoule de pénitents, portaient une croix et psalmodiaient sans discontinuer: «Ce n'est que justice! ce n’est que justice! En passant près de moi de moi, l'un d'eux m'attira violemment par la manche pour me faire entrer dans le cortège...
    Je me réveillai en sueur... Ma femme me regardait, interloquée. «Mais qu'est-ce que c'est que cette 'justice' que tu répètes en dormant. Mal réveillé, je dus la prendre pour une autre. «Madame, je vous jure que je me repens de tout mon cœur – oui de bon cœur- de vous avoir fait attendre au moins cent ans.» Je vis qu’elle se demandait sérieusement si je devenais fou.
    Léon Richoz

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    Le vote des femmes de la commune haut-valaisanne d'Unterbäch, en 1957 suscite l'attention des médias au-delà de la Suisse © KEYSTONE/PHOTOPRESS-ARCHIV/Gassmann

    Vote des femmes en Valais: "Je suis pour, mais je voterai contre"

    Examiner le rôle de l'opinion catholique dans la difficile conquête du suffrage féminin en Suisse conduit assez naturellement à s'intéresser au cas du Valais. Dans ce canton montagnard, le combat est vif. La mentalité de la population, quasi exclusivement catholique, peine à s'ouvrir au changement.

    Dans son mémoire sur "La conquête du suffrage féminin en Valais (1959-1971)"*, l'historienne Raphaëlle Ruppen examine "comment une idée progressiste a fait sa place dans un milieu conservateur et catholique."

    En ce Valais de la moitié du XXe siècle, le religieux et le politique restent très imbriqués et partagent une large similitude de vues. La question du suffrage féminin donnera lieu à une lutte assez acharnée où les catholiques seront bien présents autant chez les partisans que chez les opposants. Où le clergé paroissial réticent s'opposera aux vues plus ouvertes du pape et de l'évêque. Où le principal quotidien du pays Le Nouvelliste mènera une farouche campagne contre le suffrage féminin en 1959.

    Renée de Sépibus, catholique fervente, est l'âme du combat

    "Nous ne demandons pas qu’on nous accorde le droit de vote, nous réclamons simplement la reconnaissance de ce droit naturel. Du moment que la femme, dans l’Etat et dans la commune, est soumise aux mêmes obligations que l’homme, on ne peut lui refuser la contrepartie de ce qu’on exige d’elle, sans léser gravement sa dignité de personne." Celle qui s'exprime ainsi, en 1946, est Renée de Sépibus. Cette catholique fervente sera l'âme du combat de l'Association valaisanne pour le suffrage féminin (AVPSF) qu'elle présidera depuis sa fondation en 1946 jusqu'en 1969. Institutrice célibataire, membres des tertiaires de la Fraternité de Sion, proche du milieu traditionaliste, Renée de Sépibus développera une énergie impressionnante. Cultivée, érudite, elle est abonnée à l'Osservatore Romano et lit les encycliques des papes.

    Renée de Sépibus a été l'âme de la lutte pour le suffrage féminin en Valais
    Renée de Sépibus a été l'âme de la lutte pour le suffrage féminin en Valais @ DR

    Elle représente un catholicisme social bourgeois qui ne remet pas en cause le rôle attribuée aux femmes dans la société. Son organisation, selon ses statuts, est au-dessus des partis et sans confession religieuse. De fait, elle est très majoritairement, sinon exclusivement, catholique. Ses membres, entre 150 et 200, ne sont pas très nombreuses mais influentes, issues pour la plupart des bonnes familles valaisannes.

    Personnalité forte, ses proches la qualifient de susceptible et d'égocentrique, Renée de Sépibus sait mener son monde. Si elle fait preuve d'audace, c'est toujours avec de bonnes manières. Elle se donne pour rôle d'éduquer le peuple: "Les faits prouvent que la majorité des gens intelligents et cultivés nous soutient.[...] Si les masses sont encore réfractaires, c’est par ignorance. Il est donc de notre devoir de les éclairer."

    Preuve de son fort enracinement catholique, Renée de Sépibus sollicite et obtient le soutien du pape Pie XII, en 1956, pour les 10 ans de l'AVPSF: "La Bénédiction Apostolique que Sa Sainteté a daigné nous impartir nous a remplis d’une joie délirante. Elle nous sera désormais un réconfort puissant dans la lutte que nous menons pour la conquête de nos droits, lutte presque sans espoir, surtout dans les cantons catholiques.»

    Peter von Roten, député conservateur catholique du Haut-Valais

    La deuxième personnalité importante en faveur du suffrage féminin est Peter von Roten, député du parti conservateur catholique haut-valaisan, préfet de Rarogne et conseiller national. Il est le mari d'Iris von Roten, féministe virulente, rédactrice au Schweizer Frauenblatt et auteure de Frauen im Laufgitter (Femmes derrière les grilles), qui fait scandale en 1958.

    Auteur de diverses motions en faveur du suffrage féminin au plan cantonal et fédéral, il sera en outre derrière tous les coups médiatiques et politiques de l'ASPVF. Comme lorsqu'il organise en 1957 le vote des femmes de la petite commune haut-valaisanne d'Unterbäch, s'attirant ainsi l'attention des médias, bien au-delà de la Suisse.

    "On ne peut trouver absolument rien ni dans la sainte Écriture ni dans la morale qui puisse s’opposer au suffrage féminin".

    Mgr Nestor Adam. évêque de Sion

    L'évêque de Sion favorable au suffrage féminin

    Renée de Sépibus entretient de bonnes relations avec Mgr Nestor Adam, évêque de Sion. Elle le convie à parler devant les membres de l'association en 1956. Tout en précisant qu'il le tient à titre personnel, son propos est sans équivoque: "L’Eglise catholique ne voit aucun motif valable de s’opposer au suffrage féminin. C’est une grande injustice de ne pas donner le droit de vote aux femmes. Cette exclusion est contraire au plus grand bien de l’Etat (…) On ne peut trouver absolument rien ni dans la sainte Écriture ni dans la morale qui puisse s’opposer au suffrage féminin."

    Son clergé ne l'entend cependant pas de cette oreille. L'abbé Georges Crettol en est l'une des figures emblématiques. Curé de Nax en 1938, il devient aumônier et recteur de l'École d'agriculture de Châteauneuf dès 1940. Il s'est beaucoup investi dans la sauvegarde du patrimoine et des traditions du Valais. Collaborateur de divers journaux, sous le pseudonyme "Civis", il incarne et défend une vision très conservatrice de la femme et de la famille.

    La femme comme épouse et génitrice

    L'abbé Georges Crettol est le tenant d'une vision conservatrice de la femme et de la famille
    L'abbé Georges Crettol est le tenant d'une vision conservatrice de la femme et de la famille @ DR

    En 1959, il s'associe à la campagne du principal quotidien valaisan Le Nouvelliste contre le vote des femmes. Il publie chaque semaine en première page, une chronique intitulée La femme dans la famille et dans la société. Pour lui, la femme est avant tout épouse et génitrice: «La femme n’a pas seulement un droit égal au plein développement de son être, elle a un droit égal à se développer autrement. Imposer à la femme la même vie qu’à l’homme, lui donner le même statut, c’est violer son droit qui est d’être autre.»

    Comme la majorité des opposants, l'abbé Crettol se sert des différences entre les deux sexes, physiques et psychologiques ou intellectuelles, pour légitimer son refus du suffrage féminin. Les propos de l’ecclésiastique suscitent évidemment des réactions de la part de lectrices. La rédaction du Nouvelliste se garde bien de les publier.

    Le directeur André Luisier base son opposition plutôt sur des questions de démocratie et de fédéralisme. Il pense que le temps n'est pas opportun et qu'on ne saurait imposer d'en haut, c'est-à-dire de la Confédération, un droit que les communes et les cantons n'ont pas accepté d'abord. "Je suis pour et je voterai contre" écrira-t-il à la veille du scrutin du 1er février 1959.

    "Nous ferions bien d'accorder aujourd'hui avec courtoisie ce que nous devrions abandonner demain sous la pression du ridicule".

    Maurice Zermatten

    La raison du cœur

    Faisant preuve de magnanimité, il a néanmoins sollicité Maurice Zermatten pour donner un avis favorable. L'écrivain valaisan utilise l'argument du cœur. "J'aimerais soutenir que l'on se trompe rarement à suivre son cœur. Il a ses clartés qui valent bien celles de l'intelligence. Les raisonnements laborieux des juristes m'en imposent moins que le respect profond que je voue à la femme. (…) Il est bien comique de voir certains d'entre nous s'ériger en défenseurs de la femme et dire: 'leurs mains sont trop pures pour qu'elles se salissent dans nos petites histoires électorales'. (…) Nous ferions bien d'accorder aujourd'hui avec courtoisie ce que nous devrions abandonner demain sous la pression du ridicule", conclut-il.

    Une sévère défaite

    Le 1er février 1959, les hommes suisses et valaisans ne feront preuve d'aucune courtoisie rejetant le suffrage féminin à 2 contre 1. Le lendemain, Le Nouvelliste peut titrer: Sévère défaite du suffrage féminin sur le plan fédéral. En Valais, seules sept communes ont accepté le vote des femmes à une faible majorité. "La commune d'Unterbäch, si chère au suffragiste Peter von Roten, a compté exactement autant de 'oui' que de 'non'." Pour le journal, la victoire du fédéralisme est réjouissante. Il ose terminer par: "Le premier conseil que nous nous permettons de répéter aux suffragettes, c'est la correction dans la modération alors le dialogue deviendra plus facile."

    De son côté, Renée de Sépibus, probablement pour ne pas décourager ses troupes, préfère voir le bon coté des choses: "Les résultats obtenus dans le Valais ont dépassé nos espérances: sept communes acceptantes, sept ou huit atteignant presque l’égalité des voix, ce n’est pas un mince succès. Parmi les cantons rejetants, notre petite patrie se classe honorablement".

    Le 'oui de grand coeur' de 1970 s'adresse toujours à la maîtresse de maison et à la mère de famille. Annonce parue dans 'Le Nouvelliste' du 18 mars 1970
    Le 'oui de grand coeur' de 1970 s'adresse toujours à la maîtresse de maison et à la mère de famille. Annonce parue dans 'Le Nouvelliste' du 18 mars 1970

    Dans la propagande qui annonce son congrès de 1959, qui se tient en Haut-Valais, l’AVPSF estime qu’il faut miser sur l’argument religieux: «La partie publicitaire sera faite dans les journaux haut-valaisans avec annonces payantes et articles écrits par Mlle de Sépibus, résumés intéressants de l’Osservatore Romano concernant les discours faits par le Pape soulignant les devoirs de la Femme, dans le monde politique, vis-à-vis de la société, etc. Ceci pour démontrer à nos Haut-Valaisannes que religion et droit politique font bon ménage."

     Le vent tourne

    Dans la décennie 1960, le vent tourne, même en Valais qui, avant la campagne fédérale de 1971, connaît une votation cantonale le 12 avril 1970. Il ne se trouve quasiment plus de voix pour s'opposer publiquement au suffrage féminin. L'évêque et le clergé s'engagent clairement en sa faveur. Même Le Nouvelliste retourne sa veste. A l'issue du vote positif avec 72% de oui, André Luisier est obligé de reconnaître "Le triomphe des égalitaires". Le vote du 7 février 1971 n'est plus qu'une formalité. Avec son taux de 79,9% de oui, le Valais se placera même au 5e rang des cantons suisses. (cath.ch/mp)

    *Raphaëlle Ruppen: 'La conquête du suffrage féminin en Valais, 1959-1971', In: Annales valaisannes: bulletin trimestriel de la Société d'histoire du Valais romand, 2007, p. 7-129

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    Plus jeune parlementaire en 1971, la Valaisanne Gabrielle Nanchen s’est battu toute sa vie en faveur des femmes: notamment pour le congé parental, pour l’assurance-maternité, pour la flexibilité de l’âge de la retraite © Maurice Page

    Gabrielle Nanchen: «Ma foi chrétienne, c’est marcher par étapes»

    A l’occasion des 50 ans du droit de vote des femmes, la septuagénaire Gabrielle Nanchen a revisité son passé. Elle a aussi évoqué la place qu’ont eu et qu’ont encore les valeurs chrétiennes dans sa vie.

    Propos recueillis par Gabrielle Desarzens

    Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église, ndlr): les 3 K ont longtemps poussé la mentalité catholique à s’opposer au droit de vote féminin, finalement accepté au plan fédéral par le corps électoral masculin le 7 février 1971. Devenue fin octobre 1971 la plus jeune élue au Conseil national, Gabrielle Nanchen, membre du parti socialiste, a expliqué dans son village valaisan d’Icogne ces résistances. Et parlé de sa foi chrétienne qui se vit selon elle «par étapes», comme le chemin de St Jacques de Compostelle qu’elle a parcouru. Par la fenêtre du chalet, les montagnes sont majestueuses sous un ciel bleu éclatant.

    Qu’est-ce qui a selon vous permis il y a 50 ans ce oui au vote des femmes à 65,7% des voix?
    Gabrielle Nanchen: Il y a eu un changement de mentalité certain. J’ai regardé certains livres d’histoire: des auteurs parlent du tournant qui a été possible dans des cantons catholiques comme le Valais grâce au Concile Vatican II. Et le fait que, puisque l’Eglise se transformait, le parti dominant qui était l’ancien parti catholique conservateur – et qui venait de devenir le PDC  –  se transformait aussi un petit peu. Cela a sûrement joué alors un rôle énorme. Les mentalités en Suisse ont basculé. Et puis en Valais, il faut dire qu’André Luisier, rédacteur en chef du Nouvelliste, seul quotidien francophone, était plus qu’un fervent supporter de l’Eglise. Il était d’ailleurs plus près d’Ecône, de St Pie X et de l’extrême droite que du PDC. Lui était un farouche opposant au droit de vote des femmes. Mais avec ce changement dans l’Eglise catholique, les choses se sont assouplies. Donc les Valaisans ont pu dire oui. Et ils l’ont dit une année avant les Suisses puisque le vote a eu lieu en 1970.

    Une partie du clergé catholique, suivi par un certain nombre de femmes, a beaucoup freiné quant au vote féminin, en défendant des positions conservatrices. Comme catholique, ou comme chrétienne pratiquante comme vous préférez vous présenter, comment avez-vous vécu ce positionnement? 
    Pour moi c’était inqualifiable, je ne le comprenais pas. Mais l’Eglise avait laissé entendre, ou en tous les cas les partis qui se réclamaient de l’Eglise, que le rôle de la femme était les 3 K: Kinder, Küche, Kirche. Donc notre devoir de toute éternité c’était de faire des enfants et de panosser. Et ne pas le faire c’était commettre des péchés. Donc les femmes, comme les hommes je pense dans les régions très religieuses, n’avaient pas envie d’aller en enfer. Si voter pour le droit de vote des femmes vous amenait en enfer, donc autant continuer comme on l’avait toujours fait!

    "Un copain du Haut-Valais m’a raconté qu’un dimanche à la messe, pendant le sermon, le curé a dit qu’il fallait à tous prix se méfier de la 'Rote Teufelin', de la diablesse rouge…"

    Vous êtes-vous sentie en porte-à-faux avec ces femmes catholiques?
    Oui. Aussi sur d’autres objets, comme sur l’avortement. Cela a été très douloureux. Parce que dans mes premières années au Conseil national, il a été question de la décriminalisation de l’avortement, c’est-à-dire de l’introduction de ce qu’on a appelé la solution du délai. Et j’ai voté pour, sans être pour autant une militante de l’avortement. J’étais un peu partagée moi-même. Mais la vie de ce point de vue-là avait été douce avec moi. Je n’ai jamais eu besoin de recourir à des solutions douloureuses comme celle-ci. J’ai eu les grossesses que je voulais. Mais je ne pouvais pas en conscience imposer des choses à d’autres femmes. Mais j’ai su que je prenais des risques. Pour André Luisier, qui avait décidé de m’ignorer, sauf pour me nuire, je suis devenue l’avorteuse numéro 1 en Valais. Et c’était terrible parce que c’était une réputation qui me précédait partout. Et qui a duré des années et des années. Un copain du Haut-Valais m’a raconté qu’un dimanche à la messe, pendant le sermon, le curé a dit qu’il fallait à tous prix se méfier de la 'Rote Teufelin', de la diablesse rouge...     

    Est-ce que c’est pour cela que vous préférez vous qualifier de chrétienne pratiquante, aujourd’hui, plutôt que de catholique? 

    Non, je crois que c’est parce que j’ai rencontré des chrétiens qui m’ont montré d’autres dimensions que celles de mon catholicisme étroit. J’ai rencontré des protestants pour qui l’engagement social et politique découlait directement de la lecture de l’Evangile. C’était dans leurs gènes! Puis j’ai eu la chance d’aller en Russie, d’aller dans des églises orthodoxes et je suis une «fan» des icônes et de leur liturgie, de leur musique et de l’odeur des bougies… Je me sens bien dans les trois traditions, en fait. Et quand je récite le credo, je dis que je crois en l’Eglise universelle. 

    Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur l’avancée des femmes en politique?
    Il faut savoir ce qu’on appelle politique. Dans les parlement et gouvernements, elles n’ont pas toute la place encore qui leur reviendrait. Et on a besoin d’elles. On a besoin de femmes et d’hommes qui apportent un souffle différent, ces valeurs qu’on dit «féminines». C’est l’empathie, la bienveillance, le souci de l’harmonie entre les humains. Le besoin de paix, le besoin d’avoir un environnement qui ne soit pas malsain. Des politiciens avec ces valeurs-là, on en a besoin, c’est une question de survie pour la planète.   
    Les femmes font la politique autrement et elles la font drôlement bien. Regardez les manifestations comme celles pour le climat ou la grève des femmes du 14 juin 2019: c’était incroyable de voir ces femmes, leur courage, leur attitude d’accueil à l’égard des autres, à l’égard des migrants, à l’égard de ceux que l’on considère comme différents, ce refus de l’exclusion… Elles étaient aux premières loges et elles criaient fort. Donc dans le mouvement citoyen, les femmes sont bien là et je m’en réjouis beaucoup. 

    Est-ce que votre foi chrétienne a eu de l’impact sur votre engagement politique?
    Oui, indéniablement, mais je n’osais pas le dire. Si je regarde en arrière, les valeurs qui ont toujours éclairé mon chemin sont les valeurs chrétiennes. Mais comme ces valeurs recoupaient mes valeurs féministes et mes valeurs de gauche, je n’avais pas besoin de mettre l’étiquette. Aujourd’hui, je le fais avec plaisir.

    "Si je regarde en arrière, les valeurs qui ont toujours éclairé mon chemin sont les valeurs chrétiennes."

    Avec quels effets concrets?
    D’essayer de vouloir du bien à mon prochain. Et à mon lointain. Et c’est plus difficile de vouloir du bien à son prochain tout proche et de se comporter de telle façon qu’il sente qu’il est important.

    Vous avez marché sur le chemin de St Jacques de Compostelle. Vous avez d’ailleurs écrit plusieurs livres sur cette expérience. Qu’est-ce qui vous a fait du bien pendant cette marche?
    Ce qui m’a fait du bien, surtout lors du premier cheminement que j’ai fait il y a exactement 20 ans, seule pendant trois mois, c’est de me rencontrer moi-même, d’abord. Quand on marche, on est bien obligé de s’apprivoiser, tel qu’on est: on ne peut pas tellement se mentir. Et c’est dur: il y a plein de choses que l’on doit éliminer, dont on doit faire le deuil. Plein de rancœurs, de dénis de reconnaissance. Plein de haines parfois. Plein de cadavres, quoi. Et puis avec les larmes, tout cela s’évacue très bien. Et puis après, quelles belles joies on découvre! Et c’est peut-être cela que j’ai aimé sur ce chemin. Ces moments de joie pure. Cela vous transporte, cela vous donne envie d’être légère comme un pétale de cerisier qui vient de tomber sur votre main. Légère comme l’odeur du chèvrefeuille que vous respirez en marchant. Légère comme le chant d’un oiseau au milieu des feuilles dorées par le soleil du matin.

    "Je pense que l’espérance est plus importante que la foi, en fait. La foi, c’est la confiance dans la vie. Et l’espérance, c’est ce qui nous permet de marcher, envers et contre tout."

    Que trouvez-vous d’essentiel dans votre foi chrétienne? 
    Je trouve la force de marcher 25 kilomètres par jour. Parce que c’est aussi ça que j’ai appris sur ce chemin: ne pas penser aux 1'600 kilomètres qui me séparent de mon but. Je suis trop petite. Trop fragile. Le sac est trop lourd. J’aurai trop peur. Il y aura trop de chiens. Mais en revanche, de me dire que jusqu’au prochain gîte, j’ai 23 kilomètres et demi, cela c’est faisable. Et j’arrive, et la douche est tiède, la couchette plus ou moins confortable. Et c’est le bonheur. La vie de tous les jours, c’est beaucoup plus difficile que le chemin de Compostelle. Il faut se dire que l’horizon, on ne le voit pas. Surtout comme maintenant en cette période de pandémie. Mais il faut marcher. Et regarder comme c’est beau dehors. Deviner le sourire de cette personne en face de soi, dont on ne voit pas le bas du visage, masqué, mais dont le regard est plein de lumière. Donc il faut prendre ça et marcher encore un petit bout.

    C’est cela que m’apporte ma foi chrétienne: elle m’apprend qu’il me faut marcher par étapes. Et garder l’espoir que même si le but est très lointain, il est accessible. Dans ma foi il y a beaucoup d’espoir. Je pense que l’espérance est plus importante que la foi, en fait. La foi, c’est la confiance dans la vie. Et l’espérance, c’est ce qui nous permet de marcher, envers et contre tout.  (cath.ch/myfreelife.ch/gd/cp)

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    Montré en première mondiale au dernier Festival de Soleure, le documentaire «Le corset catholique» raconte l’émancipation des femmes dans le milieu catholique-conservateur de Suisse centrale des années 1970. Jörg Huwyler, son réalisateur, revient sur le rôle qu’y a joué le catholicisme.

    Le film «Le corset catholique, ou le laborieux chemin vers le droit de vote des femmes» se concentre sur les derniers bastions cantonaux de résistance au droit de vote des femmes, après leur accession fédérale à l’égalité politique, le 7 février 1971. Tourné dans les cantons d’Uri, Schwytz et Obwald, qui n'avaient pas pu se résoudre à franchir le pas, le film interroge des avocates, des politiciennes et des syndicalistes et dévoile l’impact qu’a eu sur elles ce milieu catholique-conservateur de Suisse centrale.

    Jorge-Huwyler
    Jorge-Huwyler

    Montré en première mondiale au Festival de Soleure, le film a aussi été diffusé le 31 janvier dernier sur la télévision suisse alémanique. Le réalisateur lucernois Jörg Huwyler, qui signe avec Beat Bieri ce long-métrage documentaire, revient sur les premières réactions suite à sa diffusion et sur le rôle joué par la religion dans la résistance à l’émancipation des femmes.

    Comment votre film a-t-il été reçu?
    Jörg Huwyler: le sujet est assez explosif, pour ainsi dire, puisqu’il s’agit de considérer le catholicisme comme une cause qui a contribué à la résistance à l’émancipation des femmes. On s’attendait à des réactions négative, mais les nombreuses réactions ont été presque exclusivement positives.

    À quoi les attribuez-vous?
    Je pense qu’on les doit surtout à nos protagonistes qui sont très crédibles, et dont les biographies ressemblent beaucoup, comme nous l’ont confirmé de nombreuses femmes, à leur propre biographie. Je souligne que nous n’avions pas l’intention de faire un bashing (ndlr, dénigrement) de l’Eglise catholique dans le film. On a par exemple souligné les mérites de l’Eglise catholique, surtout en matière d’éducation. Le problème, là, c’est que durant une longue période, l’éducation était réservée aux garçons, surtout au niveau secondaire.

    Qu’est-ce qui vous a marqué durant sa réalisation? 
    Au fil du tournage et des discussions avec les protagonistes, nous avons pris conscience du fait que les femmes catholiques suisses étaient entravées dans leur émancipation de trois manières. Non seulement en politique, mais aussi dans l’éducation et la distribution et la pilule contraceptive. Selon Judith Stamm, une pionnière du suffrage féminin en Suisse alémanique, ces trois domaines sont les piliers les plus importants de cette émancipation féminine.

    "Je souligne que nous n’avions pas l’intention de dénigrer l’Eglise catholique dans le film."

    Les Eglises assignaient aux femmes un seul rôle: Kinder, Kirche, Küche. Qu’en pensez-vous?
    Dans notre film, l’historienne Elisabeth Jorris dit que pour l’Eglise catholique, l’homme a toujours été le chef de la famille. Voilà l’origine du rôle de la femme dans les domaines des enfants et de la cuisine. Notre examen du matériel d’archives dans lequel les hommes s’expriment à ce sujet montre très clairement cette attitude. Un opposant masculin au suffrage féminin disait par exemple: «La femme est très chère en tant que mère et en cuisine, mais je ne la vois pas en politique…»

    Dans quelle mesure l'influence catholique est-elle en partie responsable de la résistance à l'émancipation sociale des femmes?
    Je crois que deux éléments ont été décisifs. Il y a d’une part l’image des femmes, selon l’exemple ou l’image de la Vierge Marie, qui assignait aux femmes un rôle de servante, un rôle humble. D’autre part, il y avait l’ordre naturel ou divin, qui voit l’homme comme chef de la famille ou de la communauté.

    "L’image des femmes, selon l’exemple de la Vierge Marie, qui assignait aux femmes un rôle de servante et l’ordre naturel ou divin, qui voit l’homme comme chef de la famille, sont responsable de la rés...

    Vous interrogez dans ce film Rose-Marie Köppel, qui était secrétaire de l’Alliance contre le droit de vote des femmes. Comment était motivé leur refus? 
    Leur opposition n’était pas motivée par la religion mais par des raisons politiques et idéologiques. C’était en première ligne des femmes des classes supérieures qui faisaient partie de cette Alliance, dont beaucoup étaient bien instruites. Elles craignaient surtout que les familles soient perturbées si les femmes devenaient elles aussi actives en politique. Et surtout, elles craignaient un glissement, un déplacement vers la gauche, due à cette participation politique des femmes.

    J’aimerais revenir sur cette image de la Vierge Marie, très vénérée par les catholiques. Quel rôle a joué selon vous l’image de la femme que véhicule cette figure religieuse?
    Surtout en Suisse centrale, il y a eu et il existe toujours une forte dévotion à la Sainte Vierge. On le voit par exemple à Einsiedeln, qui est un important lieu de pèlerinage. C’est une dévotion à une femme servante du Seigneur. Et avec cette vénération ou cette attitude, on acceptait également que la femme passait au second plan par rapport à l’homme. Comme le soulignait l’historienne Elisabeth Joris, la femme devait se consacrer à la communauté, sans penser à son ego.

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    Justement, dans votre film, Elisabeth Joris rappelle qu’en 1968, le pape Paul VI a interdit la pilule aux femmes catholiques. Mais elles ne l’ont pas écouté. Ce moment marque-t-il une rupture entre l’Eglise catholique et les femmes? 
    Oui, il semble que c’était un tournant, puisque le pouvoir du Vatican s’effritait désormais également en Suisse centrale. Là aussi, les femmes ont utilisé la pilule, même si elles devaient se déplacer à Zurich ou à Bâle ou à Berne pour y obtenir une ordonnance. La baisse du taux de natalité en Suisse centrale en est une autre preuve. Elisabeth Joris précise que les médecins, à l’époque, étaient prêts à prescrire la pilule aux femmes qui avaient déjà deux ou trois enfants, mais ils rechignaient à le faire pour les femmes qui étaient enceintes d’un premier enfant.

    Quel est votre regard sur les avancées des droits des femmes en 50 ans?
    C’est indéniable, de grands progrès ont été réalisés en matière d’égalité des droits, notamment grâce à la nouvelle loi sur le mariage de 1988. Mais toutefois, la grève nationale des femmes de juin 2019 n’est pas le seul signe que l’égalité des sexes dans la société reste un énorme problème.

    Est-ce un signe de l’évolution des rapports hommes-femmes que de plus en plus d’hommes réalisateurs s’emparent de thématiques comme celle du droit de vote des femmes ou de l’égalité entre hommes et femmes? 
    Absolument. J’ai aussi tourné avec Beat Bieri, le coréalisateur de ce documentaire, un autre film sur mai 1968 en Suisse centrale, il y a deux ans. Et là, beaucoup de femmes ont réagi en nous demandant où se trouvaient les protagonistes féminines. Et on a dû leur répondre qu’il n’y en avait pas… En 1968, c’était les hommes qui étaient au premier rang. Et c’est leur réaction qui nous a incité à tourner «Le corset catholique», avec presqu’exclusivement des protagonistes féminines. (cath.ch/cp)

    > «Le corset catholique» sera disponible dans sa version française dès le mois de mars sur la nouvelle plateforme de streaming suisse playsuisse.ch

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