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    Les père conciliaires se sont rassemblés dans la basilique Saint-Pierre de Rome pour l'ouverture du Concile, le 11 octobre 1962

    60 ans de Vatican II: comment l'Église poursuit son aggiornamento

    60 ans du Concile Vatican II Le 11 octobre 2022 a marqué le 60e anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. L'occasion pour cath.ch de revenir sur cet 'aggiornamento' de l'Eglise avec quelques témoins de l'époque et d'évaluer le chemin parcouru.

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    Les père conciliaires se sont rassemblés dans la basilique Saint-Pierre de Rome pour l'ouverture du Concile, le 11 octobre 1962
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    Les père conciliaires se sont rassemblés dans la basilique Saint-Pierre de Rome pour l'ouverture du Concile, le 11 octobre 1962 © Keystone/PAP

    60 ans de Vatican II: comment l'Église poursuit son aggiornamento

    Le 11 octobre 2022 marquera le 60e anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. Le Père Daniel Moulinet, prêtre du diocèse de Moulins et professeur d’Histoire à l’Institut catholique de Lyon, explique comment Pie XII avait posé les premiers jalons d’une réforme de l’Église que ses successeurs ont concrétisée.

    Alors que le pape François s’est situé dans la filiation de Jean XXIII en le canonisant et en prônant lui aussi un aggiornamento de l’Église, le Père Moulinet revient aussi sur l’héritage du Concile Vatican II que continue d’infuser le processus synodal actuel.

    Le Père Daniel Moulinet enseigne à l'Université catholique de Lyon
    Le Père Daniel Moulinet enseigne à l'Université catholique de Lyon @ UCLY

    Le pape François a déclaré qu’un concile met 100 ans à être assimilé. 60 ans après, le Concile Vatican II a-t-il été assimilé? Quels thèmes restent à approfondir?
    Père Daniel Moulinet: Je crois qu’il a été pleinement assimilé sur de nombreux points: au niveau de la liturgie, par exemple, la question de la participation pleinement active et consciente des fidèles a été assimilée par la majorité du peuple chrétien. La place de l’Écriture sainte est aujourd’hui une chose pleinement acquise. On ne conçoit plus la structure d’un sacrement, sa célébration, sans qu’il y ait l’intervention de la Parole de Dieu. Autrefois, ce n’était pas forcément le cas. L’eucharistie est maintenant pensée comme un “tout”, il n’y a plus cette dissociation entre ce que l’on appelait “l’avant-messe”, et la consécration. La Parole de Dieu a pris toute sa place.

    Sur le plan de l’ecclésiologie, de nombreux aspects ont été bien intégrés. On a vu notamment apparaître la notion de “presbyterium” autour de l’évêque dans chaque diocèse, les prêtres en ont beaucoup plus conscience qu’autrefois. Mais il y a toujours des choses à explorer. L’écoute des fidèles par les prêtres est à approfondir. Certains clercs demeurent réticents, mais l’Esprit Saint parle aussi à travers les laïcs, comme le rappelle le Concile.

    Quels avaient été les signes précurseurs du Concile? Peut-on dire que Pie XII avait pressenti la nécessité de changements?
    Sur le plan liturgique, le pape Pie XII avait ouvert la voie à d’importants changements dès son encyclique de 1947 Mediator Dei, qui mettait en pratique une autre encyclique de 1943, Mystici Corporis Christi. L’enjeu était de penser l’Église comme un corps et d’appliquer cette vision à la liturgie. Chaque fidèle devient ainsi le membre d’un corps: on ne peut plus dire alors que le prêtre célèbre la messe, et que les fidèles se contentent d’y assister, comme au théâtre.

    "Pie XII a fait avancer les choses, et Jean XXIII a amplifié le mouvement amorcé par son prédécesseur."

    Pie XII avait aussi permis l’édition de lectionnaires avec la traduction en langue locale, par exemple des éditions bilingues latin-français, dès les années 1950. Dans certains pays, comme l’Allemagne ou la Chine, il était possible de célébrer la messe dans la langue locale avant le Concile Vatican II. Ce n’était pas le cas en France, mais pour la célébration des sacrements, il était possible d’utiliser la langue parlée, à condition de garder la formulation sacramentelle en tant que telle en latin.

    On a l’impression que tout a commencé avec Vatican II, mais ce n’est pas exact, il y a eu beaucoup de transformations auparavant. On peut aussi penser au rétablissement de la Vigile pascale, en 1954. Sans le pontificat de Pie XII, le Concile n’aurait pas eu le même point de départ, il serait parti de beaucoup plus loin. Pie XII a fait avancer les choses, et Jean XXIII a amplifié le mouvement amorcé par son prédécesseur.

    Les traditionalistes reprochent souvent au Concile Vatican II d’avoir contribué à la crise identitaire traversée par le catholicisme à partir des années 1970. Mais peut-on penser, au contraire, que cette crise aurait pu être encore plus violente s’il n’y avait pas eu le Concile?
    Peut-être que oui, dans la mesure où le choc avec la modernité aurait pu être encore plus frontal. Mais en réalité, les choses bougeaient depuis longtemps. L’année 1965, celle de la conclusion du Concile, peut être considérée comme un accélérateur, mais pas comme un point de départ.

    Il y a eu en réalité deux temps dans la réception du Concile. Dans les années 1965-68, on ne se posait pas trop de questions, on pensait que l’assimilation se ferait naturellement. Par exemple, les groupes d’Action catholique travaillaient beaucoup sur Gaudium et Spes. Mais la mise en application a peut-être été un peu trop fonctionnaliste et réductrice.

    Le 11 octobre 1962 Les pères conciliaires entrent en procession à la basilique Saint-Pierre
    Le 11 octobre 1962 Les pères conciliaires entrent en procession à la basilique Saint-Pierre @ Domaine public

    Nous avons par exemple mis en place le conseil presbytéral avec une logique, en quelque sorte, “démocratique”, en faisant en sorte que chaque catégorie de prêtres soit représentée au sein de cette instance: les prêtres ouvriers, les prêtres enseignants, les aumôniers d’Action catholique, etc… On a fait de savants dosages dans les diocèses, mais cette logique était peut-être trop axée sur une adaptation au mode de fonctionnement de la société, sans aller au fond des choses. On a commencé par la surface, en manquant d’ancrage spirituel.

    Devant les difficultés et les divisions qui ont marqué la deuxième phase de son pontificat, Paul VI avait-il un sentiment d’échec face à la mise en application du Concile Vatican II, ou avait-il, au contraire, conscience de la lenteur de ce processus historique?
    Paul VI, qui était un homme très sensible, a pris de plein fouet cette crise de l’Église et il en a souffert. Mais un retournement s’est opéré à partir de l’Année Sainte de 1975. L’organisation de ce Jubilé avait suscité le scepticisme de ceux qui prônaient une “pastorale de l’enfouissement”. Cependant, le succès de cette Année Sainte a changé la donne. Ces grands rassemblements ont rappelé l’importance de la religiosité populaire, alors qu’après le Concile, certains clercs l’avaient disqualifiée en ne souhaitant accueillir que des chrétiens “conscients”, avec une foi plus intellectuelle et raisonnée. La réhabilitation de la piété populaire fut un fruit important de cette Année Sainte, et le pape François, aujourd’hui, insiste souvent sur l’importance de promouvoir ces formes de dévotion.

    L’autre héritage important du Jubilé de 1975 fut la reconnaissance du Renouveau charismatique. Paul VI, poussé par le cardinal Suenens, primat de Belgique, a donné sa place aux charismatiques en les situant comme un facteur de rajeunissement de l’Église, offrant un nouvel élan. Les évêques français de l’époque, formés par l’Action catholique, étaient alors plus réticents, mais ils finiront par entrer en dialogue avec ce mouvement dans les années 1980, ce qui lui permettra de se structurer, tout en mettant fin à l’existence de certaines communautés peu régulées.

    Le long pontificat de Jean-Paul II fait aujourd’hui l’objet de nombreuses lectures critiques, certains l’accusant d’avoir freiné le Concile, d’avoir verrouillé certaines évolutions. Mais est-ce lui faire un faux procès? A-t-il, au contraire, pleinement investi le Concile dans son magistère?
    Je crois que son pontificat s’est situé pleinement dans la ligne du Concile, dont il avait été lui-même un acteur important. Par exemple, le chapitre sur l’athéisme dans Gaudium et Spes lui doit beaucoup. En tant que pape, il a tenu la ligne conciliaire, sur la liberté religieuse, sur l’œcuménisme, sur le dialogue avec les autres religions, face à ceux qui contestaient cette orientation.

    Au niveau de l’ecclésiologie, Jean Paul II n’est pas revenu en arrière, tout au contraire. Il partageait pleinement cette ligne conciliaire. Aujourd’hui, les critiques sont surtout liées aux dérives de la Curie à la fin de son pontificat car sa santé ne lui permettait plus d’exercer une pleine autorité. Le même phénomène s’était produit à la fin du pontificat de Pie XII. Mais cela serait très réducteur de ne pointer que ces difficultés, car sur l’essentiel, ce fut un grand pontificat.

    Le processus synodal actuel peut-il être considéré comme une façon de faire infuser le Concile dans la vie de l’Église?
    Oui, je le crois, mais il faut encore découvrir le mode de fonctionnement synodal. Il ne s’agit pas simplement de faire un événement puis de rentrer à la maison. Je crois que l’avenir de notre Église passe par l’apostolat des laïcs, et donc leur formation spirituelle. Si l’on veut que tout le monde participe à la vie de l’Église, il faut donner de l’importance à une formation qui permette à chaque chrétien de faire une expérience de la rencontre personnelle du Christ Jésus. C’est en ayant fait cette expérience, avec l’aide de l’Esprit Saint, que chacun pourra trouver la sensibilité pour faire partie de l’Église et tenir sa place dans sa construction. Le pape a raison de parler de “disciples missionnaires”, mais cela suppose d’être d’abord disciple, c’est-à-dire d’écouter le Christ Jésus, de se laisser enseigner. Il faut que les mots aient un sens.

    Il faut donc aussi que la communauté chrétienne ait une vraie conscience communautaire et fraternelle, que l’on se porte les uns les autres. Chaque paroisse doit aussi assumer la dimension de diaconie, de service des pauvres, qui est aussi importante que la liturgie et la célébration. Le rapport personnel au Christ Jésus et le rapport fraternel au sein de la communauté chrétienne, je crois que ce sont des préalables pour que la vie synodale change petit à petit la vie de l’Église, et qu’elle soit ajustée à ce que le Seigneur demande.

    "Il faut encore découvrir le mode de fonctionnement synodal. Il ne s’agit pas simplement de faire un événement puis de rentrer à la maison."

    Pensez-vous qu’il soit possible de réunir un Concile Vatican III?
    Réunir aujourd’hui un Concile Vatican III semble impossible. Lors du Concile Vatican II, tous les évêques avaient été formés dans le même moule théologique européen. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, avec la mondialisation, l’Europe n’est plus le centre du monde. Alors peut-être que ces synodes continentaux ont montré la voie d’un Concile décentralisé, avec des textes courts diffusés à partir de Rome, mais ensuite, une adaptation serait à trouver selon les continents et les pays. (cath.ch/imedia/cv/bh)

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    Jean Civelli a été ordonné en 1964, en plein Concile Vatican II © Grégory Roth

    Abbé Jean Civelli: «Vatican II a remis en avant le sacerdoce commun»

    Ordonné en plein Concile Vatican II, l’abbé fribourgeois Jean Civelli (1938) revient sur son parcours de prêtre, 60 ans après. Son 'sacerdoce’ a été marqué par la transition, entre une formation d’avant-concile et l’exercice pastoral d’après-concile.

    Par Grégory Roth

    Jean Civelli entre au séminaire en automne 1959. Le pape Jean XXIII vient d’annoncer le Concile, avec des premières réunions de commissions "anté-préparatoires". Ils étaient 70 séminaristes, sur les cinq volées en formation pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

    "Je sentais que certaines choses avaient déjà changées. Au début du 20e siècle, le pape Pie X avait permis aux enfants de pouvoir communier dès l’âge de 7 ans et souhaitait que l’assemblée puisse participer activement à la liturgie. Et c’est Pie XII qui a réformé la Semaine sainte, introduisant une veillée pascale le samedi soir, davantage communautaire. Et il a aussi supprimé l’obligation, en 1951, d’un jeûne absolu avant la communion, indiquant que l’eau naturelle ne rompait pas le jeûne. Avant cela, il était interdit de boire ne serait-ce qu’une gorgée d’eau après minuit sous peine d’être privé de communion le dimanche matin."

    "Malgré la réforme liturgique, tout était encore en latin"

    Après avoir été ordonné le 28 juin 1964, à l’église St-Michel à Fribourg, par Mgr Charrière, le jeune prêtre est envoyé comme vicaire à Neuchâtel. "Bien que Vatican ait réformé la liturgie en 1962, tout était encore en latin. C’est à partir du 1er dimanche de Carême de 1965 que nous avons commencé à lire les textes bibliques en français, mais toute la prière eucharistique, le canon, était encore en latin."

    L’abbé Civelli évoque un exemple frappant, lorsque il est revenu suivre une année de théologie à l’Université de Fribourg, après cinq années de ministère à Neuchâtel. "Le professeur de dogmatique sur les sacrements nous avait dit qu’il ne parlerait pas du sacrement de mariage, car il était déjà étudié en cours de droit canonique. Et moi qui avais déjà préparé plusieurs mariages, je voyais ces séminaristes en dernière année qui allaient accompagner des couples de fiancés. Qu’allaient-ils bien pouvoir leur dire, à partir du droit canon?"

    En autre exemple: "Je me vois encore en train d’accueillir des familles devant la porte de l’église à Neuchâtel pour le baptême de leurs enfants, et de dire à ces petits bébés qui étaient là: 'Dieu ne vous aime encore pas', parce que c’est ce que j’avais appris au séminaire!"

    "On ne connaissait pas vraiment la Bible"

    Le Fribourgeois constate que les prêtres ne connaissaient pas vraiment la Parole de Dieu. "Quand je suis arrivé à Neuchâtel, j’ai eu des contacts avec la compagnie des pasteurs, très influente. Je me suis rendu compte qu’eux connaissaient la Bible et nous, pas vraiment. Au séminaire, à côté des douze heures hebdomadaires de dogme et de morale durant cinq ans, nous n’avions que quatre heures de Bible par semaine sur quatre ans. Le choix des textes bibliques de l’ancien rite liturgique était extrêmement pauvre: très peu d’Ancien Testament, excepté les Psaumes."

    De son année d’étude à l’Institut catholique de Paris, en 1970, il garde un bon souvenir. "Je me rappelle particulièrement des conférences du théologien orthodoxe Olivier Clément. Il nous avait parlé du Saint-Esprit. Alors, j’ai commencé à revivre…! Dans la liturgie de saint Pie V, il n’y avait qu’une seule prière eucharistique, le canon romain. Pas une seule fois est mentionnée le mot 'Saint Esprit’, à part dans la doxologie finale."

    "Jésus n’a pas célébré avec le missel de saint Pie V"

    Selon le prêtre retraité, ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est le manque de connaissances dans le domaine historique. "A en croire certains, Jésus aurait célébré le Jeudi saint avec ses disciples à l’aide du missel de saint Pie V… Je ne sais pas comment se passe la formation théologique de nos jours, mais quand j’étais au séminaire, nous avions quatre heures d’Histoire de l’Église par semaine sur trois ans. Notre professeur, qui était passionné et passionnant, pouvait passer plusieurs semaines à nous parler de la vie des saints, comme Thérèse d’Avila, mais au bout du compte, nous ne connaissions pas grand chose de l’Histoire de l’Église et son évolution."

    Jean Civelli reconnaît qu’au séminaire, personne ne comprenait déjà plus le latin. "Un jour, suite à la publication de la constitution apostolique de Jean XXIII Veterum Sapientia, en février 1962, sur l’importance du latin dans la formation et la communication, l’abbé Journet [futur cardinal, ndlr.] a décidé de nous enseigner en latin un cours habituellement donné en français. A la fin de l’heure, il a demandé s’il y avait des questions. Il n’y avait pas de question, mais personne n’avait rien compris. Et l’abbé Journet a compris. Il a laissé tomber le latin et a continué en français. Et nous n’avons plus jamais entendu parler de cette constitution du 'bon pape’. Malgré cela, la liturgie continuait d’être en latin."

    Sacerdoce commun versus sacerdoce ministériel?

    Le prêtre a apprécié que le Concile Vatican II remette en lumière le sacerdoce commun des fidèles, le sacerdoce baptismal. "Au séminaire cependant, nous parlions principalement du sacerdoce des prêtres, et non de celui des baptisés. Lorsque nous évoquions le sacerdoce commun, c’était pour préciser que le sacerdoce ministériel était supérieur. Avec une conception de 'caste', où les prêtres seuls pouvaient s’approcher du sacré, s’occuper de la liturgie et être des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Et de leur côté, les fidèles continuaient à ne pas participer à la liturgie. Parce qu’ils ne comprenaient rien et qu’il fallait bien s’occuper, ils récitaient continuellement le chapelet et s’avançaient au moment de la communion avec leur chapelet dans les mains. Heureusement, le pape Paul VI a mis fin à cette pratique."

    Parce que les prêtres étaient considérés comme supérieurs, la formation des séminaristes les faisait vivre un peu comme des moines, explique Jean Civelli. "Nous avions la soutane et nous devions la porter tout le temps, même en-dehors du séminaire. On nous disait: si vous croisez votre mère ou votre sœur en ville, gardez vos distances et ne les embrassez pas. Sinon, que pourraient penser ceux qui vous voient en leur compagnie? Car ils ne savent pas que ce sont votre mère ou votre sœur."

    Les Pères conciliaires entre Trente et le 20e siècle

    Le Concile précise, dans sa constitution dogmatique Lumen gentium, que "le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel, bien que différents dans leur essence et leur degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre. Il s’agit bien d’une différence fondamentale. Le Concile a privilégié le terme 'presbyterat' (prêtre) à celui de sacerdoce."

    "Je pense que les Pères conciliaires n’ont pas pu aller assez loin, par manque de recul ou de connaissances que nous avons acquises jusqu’à aujourd’hui. Quand on lit les textes conciliaires, on remarque qu’il y a un mélange de la conception de l’Église d’avant Vatican II, héritage du concile de Trente, et des recherches, qui existaient déjà d’ailleurs, ce qui fait qu’aujourd’hui, le Concile Vatican II n’a pas dit sont dernier mot. La réflexion doit continuer. Pour moi, il s’agit de faire sortir les prêtres de la caste sacerdotale, et j’espère que le Synode sur la synodalité le permettra."

    "Je vis cela avec un peu de peine, mais je garde espoir"

    Malgré les diverses critiques émises sur sa formation, Jean Civelli reconnaît avoir eu beaucoup d’enthousiasme pendant le séminaire. "Maintenant, je suis âgé et ne peut pratiquement plus participer aux messes paroissiales. Mais ces dernières années, j’ai quand-même observé un changement, un retour en arrière, notamment dans l’attitude de certains jeunes prêtres. Je vis cela avec un peu de peine, – je ne veux pas dire 'avec douleur', parce que je suis quand-même en retrait –, mais je trouve que dans tout ce que nous avions vécu après Vatican II – ce nouvel élan, ce mouvement du Saint Esprit –, il y a quelque chose qui s’est un peu estompé, avec certains rigorismes, et c’est bien dommage. Cela étant, je garde espoir." (cath.ch/gr)

    Abbé Jean Civelli:

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    Abbé Jean Civelli: "Jésus n'était pas 'prêtre', mais un bon pasteur"

    Jésus n'était pas membre de la caste sacerdotale juive. Mais l'Église catholique, avec ses prêtres, a en quelque sorte rétabli cette caste. Pour l'abbé Jean Civelli, la sacralisation des clercs a participé à la crise des abus de pouvoir et scandales que connaît l'Église aujourd'hui.

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    Le Père Guy Musy évoque le renouveau de la mission après Vatican II © Capture-écran

    Guy Musy: «Vatican II fut une chance de renouveau pour l’Église»

    Le Père Guy Musy OP a été ordonnée prêtre le 22 juillet 1962, quelques semaines avant l’ouverture du Concile Vatican II. Le dominicain évoque ses souvenirs de jeunesse et aborde le thème de la mission.

    Par Bernard Hallet

    Le Père Guy Musy, aujourd’hui âgé de 86 ans a été ordonné prêtre à l’âge de 26 ans. Il a célébré sa première messe solennelle le 29 juillet 1962 dans  sa paroisse de Domdidier, selon l’ancien rite liturgique encore en vigueur.

    Vous souvenez-vous de l’annonce du Concile Vatican II?
    Guy Musy: J’étais au noviciat des dominicains en Belgique. Je me souviens, que notre Père maître, pourtant assez ouvert, s’est exclamé à propos du pape Jean XXIII, «Il est devenu fou!» J’ai été très étonné, mais c’était pour moi un signal très positif. Après le noviciat, j’étais jeune étudiant en théologie à Fribourg  au cours des mois qui ont précédé le Concile. On avait en ce temps-là un professeur de liturgie, un prêtre suisse-allemand, qui nous informait aussi de ce qui paraissaient dans la presse et notamment les chroniques publiées dans le quotidien français Le Monde. Nous suivions la préparation de ce concile, la création des commissions, les difficultés. C’était enthousiasmant.

    Cela a-t-il été la surprise?
    Plus qu’une surprise, c’était une impossibilité! Pour l’ensemble des chrétiens on ne parlait plus de concile depuis Vatican I. L’affaire était réglée. Le pape suffisait à tout. Ça ne venait à l’idée de personne de convoquer les évêques. Et pour dire quoi? Puisque Vatican I avait formulé l’infaillibilité et la primauté juridictionnelle du pape. Était-il nécessaire d’avoir un Concile? Ce fut une heureuse surprise.

    Formé et ordonnée selon l’ancienne liturgie, vous avez vécu avec la nouvelle liturgie…
    En 1968, j’étais en Algérie avec un groupe de séminaristes suisses, j’étais déjà prêtre et on donnait des cours de vacances dans des collèges peuplés par de jeunes musulmans. Nous avons été reçus à Bab El Oued où il y avait une église catholique. Pour la première fois de ma vie, je m’en souviendrai toujours, j’ai pu dire les paroles de la consécration en français. C’était un événement pour moi. J’en suis encore très ému.

    "On sortait des sentiers battus de la théologie classique pour aborder enfin une relation avec ceux qui nous entendaient et avec lesquels nous vivions."

    Ce concile a-t-il été une chance pour d’Église?
    Absolument! Non pas que je souffrais de la situation antérieure mais ce fut une chance de renouveau. Pour nous, c’était une véritable révolution. On sortait des sentiers battus de la théologie classique, pour aborder enfin une relation avec ceux qui nous entendaient et avec lesquels nous vivions.

    Le thème de la mission était également important
    Le décret sur l’activité missionnaire ne m’a pas laissé d’emblée une grande impression. En effet à cette époque, je n’étais pas encore parti en mission au Rwanda. J’y suis allé un peu plus tard et c’est à ce moment-là que j’ai pu réfléchir sur la mission. La mission, ad extra, avait connu une première étape dite tabula rasa. Aller et d’abord détruire ce qui existait sur place pour construire autre chose avec ce que vous apportez. Nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas la bonne voie.
    La mission a alors pris une autre tournure. Comme le disait le Père Lebret: «Le développement est devenu le nouveau nom de la mission». Il fallait d’abord se préoccuper de l’état de l’humanité avant de lui annoncer formellement l’Évangile. Il fallait se préoccuper de la situation sociale et politique dans laquelle vivaient les personnes qui allaient recevoir notre prédication. Cela a duré un temps.

    "Les Africains, pour ne parler que d’eux, sont devenus nos missionnaires."

    Puis cela a changé avec le pape Paul VI…
    On est ensuite passé à un troisième stade, en effet déclenchée par le pape Paul VI, lors de son voyage à Kampala (en Ouganda en 1969, ndlr). Il a dit aux Africains: «Maintenant vous devez être vous-mêmes vos propres missionnaires». Nous en sommes actuellement à la quatrième étape: les Africains, pour ne parler que d’eux, sont devenus nos missionnaires.
    A l’époque, les missionnaires partaient  d’Europe et du Canada pour «planter l’Église» comme ils disaient. Notre Église est déjà plantée. Mais nous avons besoin de missionnaires venus d’Afrique ou d’ailleurs pour repiquer ce qui a déjà été semé.

    Y a-t-il un autre texte qui a retenu votre attention?
    J’ai gardé un grand souvenir du décret sur les relations interreligieuses, Nosta Aetate, certes perfectible, qui concernait implicitement la mission. Comment devions-nous, en tant que chrétiens, parler de Jésus dans un monde pluri-religieux dont on reconnait aussi la valeur? Une question qui ne se posait pas autrefois. Parce que ce décret ne concerne pas que les juifs, mais aussi les musulmans, les hindous, les bouddhistes et aussi les religions africaines traditionnelles. Ce qui était tout à fait inouï à l’époque. Nous sommes une toute petite minorité dans certains pays, comme dans les pays du Golf, mais nous y sommes comme témoins. Comme nous le sommes sur notre propre terre.

    "Effectivement, Vatican II n’a pas été assimilé au niveau liturgique par beaucoup de monde."

    La Suisse est devenue un pays de mission…
    Absolument. Nous sommes minoritaires, c’est évident, nous le devenons de plus en plus. Nous ne pratiquons plus tellement notre foi comme auparavant. Il n’y a qu’à voir ceux qui reste dans nos églises. Mais notre foi n’a pas disparu pour autant. Ni notre activité missionnaire, qui s’exprime à travers notre présence compréhensive et de dialogue. Elle implique aussi une annonce de Jésus-Christ qui est pour nous, pas pour tout le monde sans doute, le chemin qui conduit vers Dieu.

     «Nous pouvons dire que le dernier concile œcuménique n’a pas pleinement été compris, vécu et appliqué», a écrit le pape François.
    Effectivement, Vatican II n’a pas été assimilé au niveau liturgique par beaucoup de monde. On a eu de très beaux textes sur la liturgie, mais ils n’ont pas été assez intégrés, me semble-t-il. Nous ne serions pas dans ce conflit actuel si c’était le cas. Nous avons aussi beaucoup d’efforts à faire sur le dialogue avec les non-chrétiens et les non-croyants. Pour ne pas parler des chrétiens d’autres confessions. De ce point de vue-là, il est vrai, toutes les orientations du Concile Vatican II n’ont pas encore été mises en œuvre. (cath.ch/bh)

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    Le chanoine Claude Ducarroz est une grande figure de l'oecuménisme en Suisse romande © Bernard Hallet

    Claude Ducarroz: «L’esprit de dialogue est un beau fruit du Concile»

    Le chanoine Claude Ducarroz est un acteur majeur du dialogue œcuménique et interreligieux en Suisse romande. Il raconte comment le Concile Vatican II a accompagné son engagement dans ce domaine.

    Par Raphaël Zbinden

    «Je n’étais pas particulièrement préparé à la coexistence interconfessionnelle», souligne Claude Ducarroz. Le chanoine né en 1939 fait référence à son enfance passée dans une famille paysanne de la Broye fribourgeoise. Une région où «l’on change de confession tous les 3 km». Dans cette proximité forcée, les protestants et les catholiques ont pendant longtemps eu tendance à protéger fermement leur identité religieuse. Les échanges étaient limités, les mariages mixtes évités autant que possible.

    Invasion de mitres

    Pendant la première partie de sa vie, Claude Ducarroz a donc eu une perception plutôt lointaine des non-catholiques. Son entrée au séminaire de Fribourg, au tournant des années 1960 l’a plongé encore un peu plus dans cet univers aux limites bien définies. L’information extérieure était surveillée, principalement limitée aux journaux catholiques.

    Il est en troisième année de séminaire lorsque le Concile ouvre ses portes, à Rome, le 11 octobre 1962. Un événement qui suscite à l’époque «un grand intérêt» et une forte impression. «L’image m’est restée de cette longue procession de mitres qui envahissaient le Vatican», note l’ancien prévôt de la cathédrale de Fribourg. «Il y avait de l’effervescence et les avis étaient contrastés. Parmi les 75 séminaristes que nous étions et les professeurs, certains espéraient des changements et d’autres estimaient qu’il y avait des fidélités à garder».

    Des protestants au séminaire

    Les résistances ne peuvent cependant empêcher une brise nouvelle de souffler. Une démarche interfacultaire permet la visite à Fribourg d’étudiants et théologiens réformés, notamment de Neuchâtel. «Je me souviens de bonnes rencontres. C’était certes modeste, mais il y avait un certain prophétisme et une audace à mélanger ainsi des jeunes en formation, en pleine construction de leur conscience et de leur sensibilité ecclésiale.»

    Le patriarche Bartholomée de Constantinople vénère à Fribourg le bras reliquaire de saint Nicolas de Myre  que tient le chanoine Claude Ducarroz, prévôt de la cathédrale
    Le patriarche Bartholomée de Constantinople vénère à Fribourg le bras reliquaire de saint Nicolas de Myre que tient le chanoine Claude Ducarroz, prévôt de la cathédrale @ Jacques Berset

    Le chanoine Georges Bavaud est la cheville ouvrière de cette ouverture. «C’était un théologien thomiste très traditionnel, mais aussi un bon Vaudois», relève Claude Ducarroz. En tant que tel, il était forgé aux échanges interconfessionnels. Georges Bavaud avait ainsi invité au séminaire des pasteurs et théologiens vaudois de sa connaissance. Un premier contact rapproché avec «l’autre» et un changement de regard.

    Œcuménisme militaire

    Claude Ducarroz est ordonné prêtre l’année de clôture du Concile, en 1965. Le début de son ministère s’inscrit donc dans le nouvel élan donné par le grand rassemblement de l’Eglise. «On ressentait surtout un esprit nouveau, une ambiance nouvelle, un sentiment que les limites s’étaient élargies, que d’autres rencontres étaient possibles».

    "C’est à l’armée que je me suis converti à l’œcuménisme"

    Des rencontres qui, pour le chanoine, adviendront dans diverses circonstances. «C’est à l’armée que je me suis converti à l’œcuménisme», assure-t-il. Dans l’institution militaire, il côtoie des protestants. Avec lesquels il mène de «grands et intéressants dialogues». «Même si nous nous 'allumions’ un peu, nous étions beaucoup plus dans la confrontation des arguments que dans l’affrontement.»

    Nouvelle conscience

    Une dynamique de rapprochement «profondément insufflée par le Concile», assure Claude Ducarroz. Un nouvel esprit dont le principal instigateur a été Paul VI, notamment avec son encyclique Ecclesiam suam (1964) sur l'ecclésiologie, la nature et la mission de l'Église. «Il a ouvert la voie à une Eglise qui dialogue, avec sincérité et respect, avec la société, les autres chrétiens, et dans une moindre mesure les autres croyants.» Une avancée concrétisée en particulier par la rencontre du pontife avec le patriarche de Constantinople Athénagoras, à Jérusalem en 1964.

    Pour le chanoine, le concept de dignité de la conscience personnelle, inscrit dans la Constitution pastorale Gaudium et spes (1965), a été décisif. Notamment en soulignant que «Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité (…)»

    Apporter de l’air frais

    Un point d’orgue de l’élan œcuménique a été l’invitation à Rome de 'délégués fraternels’, des 'observateurs’ d’autres confessions chrétiennes, qui ont finalement été «bien plus que des figurants», et qui ont «participé à leur niveau» au renouvellement de l’Eglise.

    "Il y a encore du travail avant d’atteindre l’idéal du 'pour que tous soient un'»

    Ce «brassage» des gardiens de l’orthodoxie catholique avec des théologiens extérieurs a ouvert la porte à des penseurs catholiques qui avaient jusqu’ici «réfléchi dans les marges», se sentant «sous la méfiance, voire la défiance» de Rome. Les Yves Congar, les Henri de Lubac, les Karl Rahner…sont sortis de l’ombre et apporté un souffle nouveau à la théologie. Jean XXIII avait dit avec raison, en convoquant le Concile, vouloir "ouvrir les fenêtres de l’Église pour y faire entrer de l'air frais".

    Rapprochement doctrinal

    «L’Eglise est devenue moins cléricale, ce qui a permis aussi un certain nombres d’audaces liturgiques. Nous avons pu nous inviter les uns chez les autres. Il a été possible d’organiser des moments de prière conjoints, des célébrations œcuméniques...» Un rapprochement que Claude Ducarroz vivra en particulier au cours de ses 15 ans de ministère à Lausanne, un lieu où «l’œcuménisme est obligatoire». Une ouverture qu’il développe encore avec son travail d’aumônier auprès des jeunes, entre 1975 et 1982.

    Le prêtre fribourgeois rejoint en 1999 le Groupe des Dombes, un groupe de dialogue œcuménique, fondé en 1937, qui réunit des catholiques et protestants francophones. Une expérience qui l’amène à considérer un «aspect plus doctrinal» du dialogue. Avec le groupe, qu’il a quitté en 2019, Claude Ducarroz se réjouit d’avoir pu «étayer un œcuménisme 'romantique’ par une réflexion théologique sérieuse. En la matière, la bonne volonté ne suffit pas.»

    Un fruit qui nourrit encore

    L’élan de dialogue lancé par Vatican II est toujours bien présent aujourd’hui, même s’il a quelque peu changé de visage. Les relations avec les musulmans ont notamment pris plus d’importance, en lien avec les événements mondiaux et la peur ambiante de l’islamisation.

    Concernant les chrétiens, Claude Ducarroz admet qu’il y a encore du travail avant d’atteindre l’idéal du «pour que tous soient un». «Les fidèles sont déjà tellement préoccupés par la situation de leurs Eglises respectives que la rencontre œcuménique peut apparaître comme un 'luxe’». Le chanoine continue pourtant de croire que «cet esprit de dialogue issu du Concile est l’un de ses plus beaux fruits», et «qu’il nourrit encore l’Eglise, principalement en montrant au monde que les vrais croyants sont sources de fraternité et de paix.» (cath.ch/rz)

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    L'Abbé Guy Oberson dans la ferme familiale de Bouleyres du Milieu © Maurice Page

    Guy Oberson: “Le Concile a changé l’Eglise et son rapport au monde”

    “J’ai été ordonné prêtre en 1964 et le Concile s’est clôturé le 8 décembre 1965”, raconte l’abbé Guy Oberson. C’est dire si Vatican II a marqué sa vie de séminariste et de prêtre.

    Par Maurice Page

    “Le Concile a été comme une explosion, un renouveau qui a changé notre vision de l’Eglise, explique l’abbé Oberson, aujourd’hui âgé de 86 ans. Je reviens toujours à la notion d’Eglise peuple de Dieu, avant les cardinaux les évêques ou les dignitaires, c’est un peuple en chemin. A certains moments on avance, on marche bien. Dans d’autres on a l’impression de ne plus savoir comment avancer. Il faut alors prendre le temps de mûrir. Dieu aime la maturation lente. Il n’aime pas ce qui est trop explosif.”

    Pour lui, l’Eglise a fait un pas en avant quand le Concile a pris forme et que les premiers textes ont été publiés sur le message de l’Eglise au monde. “Je me souviens surtout de l’enthousiasme que cela avait fait naître dans nos vies de séminaristes et de jeunes prêtres.”

    La messe en français

    “A peine arrivé dans la paroisse de Bulle pour mon premier poste de vicaire, le curé m’a chargé de deux prédications sur le renouveau de la liturgie. Lui ne voulait pas le faire, car il ne recevait pas encore la réforme. Il y avait des résistances. A Bulle, la maîtrise avait un rôle important sous la direction du musicien André Corboz. Nous nous entendions très bien, malgré nos divergences quant à la réforme de la liturgie. A l’église, il ne jurait que par le plain chant. “Il faut élever l’âme des fidèles par la beauté et la simplicité du plain chant”, défendait-il. Comme j’avais gagné un prix de plain-chant au collège St-Michel, j’étais assez à l’aise pour lui répondre: “la beauté c’est très bien, mais si les gens ne comprennent pas ce qu’ils disent, chantent ou entendent, cela n’est pas possible.”

    L'église de Saint-Pierre-aux-Liens de Bulle, où l'abbé Guy Oberson a commencé son ministère en 1965
    L'église de Saint-Pierre-aux-Liens de Bulle, où l'abbé Guy Oberson a commencé son ministère en 1965 @ paroisse Bulle-La Tour

    “Pendant deux  ans. Je suis allé à toutes les répétitions de la chorale pour faire un bref exposé explicatif sur la liturgie. J’étais très heureux lorsque je constatais qu’il avait appliqué l’un de mes conseils. Il me semblait indispensable que les chants soient dans une langue que le peuple comprenne. La beauté de la musique n’est pas rien, mais il manquait la compréhension du texte.”

    L’Eglise dans le monde de ce temps

    Devenu ensuite pendant plus de trente ans aumônier de l’action catholique, l’abbé Oberson se réfère surtout à la constitution Gaudium et spes et en particulier à son chapitre IV. “le rôle de l’Eglise dans le monde de ce temps”. “Nous le lisions et le commentions dans les réunions des groupes d’action catholique.”

    L’abbé se lève de sa chaise et disparaît pour revenir quelque secondes plus tard avec le recueil des textes du Concile dans les mains. Les pages sont jaunies, marquées au crayon ou au stabilo. “Ces textes sont prophétiques, donc ils restent tout à fait actuels: 'ls se trompent ceux qui croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d’un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. Ce scandale, déjà dans l’Ancien Testament les prophètes le dénonçaient avec véhémence et, dans le Nouveau Testament avec plus de force, Jésus Christ lui-même le menaçait de graves châtiments.’ (43) C’est fort non ?”

    L’ abbé Oberson poursuit la lecture à la page suivante, à propos de l’engagement des laïcs: ”Qu’ils attendent des prêtres lumières et forces spirituelles. Qu’ils ne pensent pas pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu’ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission. Mais plutôt, éclairés par la sagesse chrétienne, prêtant fidèlement attention à l’enseignement du Magistère, qu’ils prennent eux-mêmes leurs responsabilités.(45)” (cath.ch/mp)

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    Le chanoine Jean-Claude Crivelli a dédié sa vie à la formation liturgique © Grégory Roth

    J-C Crivelli: "La réforme liturgique est d'abord passée par le chant"

    Chanoine de l'Abbaye de St-Maurice, Jean-Claude Crivelli a été responsable du Centre romand de liturgie de 1977 à 2008, à Fribourg, puis à Bex. Il raconte comment, après Vatican II, le chant a été au cœur du renouvellement liturgique.

    Par Grégory Roth

    En 1977, Jean-Claude Crivelli reprend la direction du CRL (Centre romand de liturgique). "J'avais mon bureau dans le magasin de musique de La Procure, créé par l'abbé Pierre Kaelin, à Fribourg. A l'époque, on éditait le manuel D'une même voix, titre qui sera repris en 2002 pour le manuel canadien". Quatre ans plus tard, le Centre s'installe au Séminaire diocésain de Villars-sur-Glâne (FR) à l'époque.

    Une effervescence pour les nouveautés liturgiques

    "Le lundi en général, les prêtres venaient voir ce qu'il y avait comme nouveaux chants liturgiques. Parce que, dans les années 1970-80, nous étions en plein boom de compositions – les fameuses "fiches" –, et beaucoup de célébrants étaient avides de nouveautés. Pourtant, si l'on veut qu'une assemblée chante, il ne faut pas changer constamment de répertoire, et certains ne l'ont pas toujours compris".

    "A une époque, je connaissais tout le clergé romand"

    Jean-Claude Crivelli

    Le liturgiste rappelle aussi, qu'après Vatican II, il y a même eu des tendances en Occident à basculer dans certains chants moins adaptés aux rites. "Cela étant, j'ai toujours eu de très bons contacts avec les prêtres. Et, à une époque, je connaissais tout le clergé romand, parce que je travaillais aussi au CCRFP [Centre catholique romand de formation permanente], au sein duquel je proposais des cours de recyclage avec les prêtres.

    Le CRPL à Bex: un temps de laboratoire

    En 1997, le CRL devient le CRPL (Centre romand de pastorale liturgique) et déménage à Le Pelouse, à Bex, chez les Sœurs de St-Maurice. "Le projet était le suivant: 'se former en célébrant'. Ainsi, durant toutes les sessions que nous organisions, les gens pouvaient participer aux offices de la communauté: la Liturgie des Heures, principalement". De nombreuses formations sont organisées, dans plusieurs métiers: lectures, chants, direction chorale, psalmodie, etc. Et de nombreuses choses en matière de liturgie sont créées et testées.

    Jean-Claude Crivelli, chanoine de St-Maurice (VS) partage sa entre la Suisse et le Canada
    Jean-Claude Crivelli, chanoine de St-Maurice (VS) partage sa entre la Suisse et le Canada @ Grégory Roth

    Une réforme par le chant

    "La réforme liturgique en Suisse romande est d'abord passée par le chant", se souvient Jean-Claude Crivelli. "On voulait faire participer l'assemblée, et c'est d'abord par le chant que l'assemblée participe, extérieurement du moins. Il y avait alors pas mal de résistance de la part des chefs de chœur et des chorales, qui se voyaient dépossédés de leur fonction".

    "Vatican II: renouveler et actualiser le christianisme pour un temps qui avait changé"

    Benoît XVI

    Lorsqu'il s'agit d'évoquer la réception liturgique du Concile Vatican II, Jean-Claude Crivelli aime bien citer le théologien Benoît XVI, dont il a traduit une bonne partie des œuvres concernant la liturgie et les sacrements. "[…] Que le thème de la liturgie inaugure les travaux conciliaires et que cette Constitution liturgique soit le premier résultat, voilà qui était bien plus qu'un simple hasard. Dans une volonté de l'assemblée que tous évêques partageaient joyeusement, le pape Jean XXIII leur donnait mandat de renouveler et d'actualiser le christianisme pour un temps qui avait changé, sans toutefois lui fixer de programme clair".

    Réforme et durcissements

    Après la publication de cette Constitution liturgique de Vatican II, des décrets plus précis ont donc été publiés. Et les pays ont créé des commissions de mise en œuvre de ces directives. Le premier fruit de ce travail est la publication du Missel de 1969. "Globalement, les rapports entre Rome et nos évêques responsables de la liturgie se passaient très bien. Ce n'est que plus tard que les mentalités se sont durcies, ce qui a abouti à la demande d'une retraduction du Missel, plus fidèle au latin, avec le décret Liturgia authenticam en 2001.

    Le chanoine vaudois entretient de nombreux et réguliers contacts avec Paris, puisqu'il s'investi dans les chantiers francophones, participant à la rédaction de Rituels successifs, entre 1970 et 1990, mais aussi jusqu'au Missel romain actuel, dont il a été l'un des traducteurs.

    Nouvelle traduction: un langage pour aujourd'hui?

    Ce mandat de traduction et de réappropriation des sources latines a duré 8 ans. Un travail avec les différents experts et scientifiques qui fut passionnant, même si le résultat concernant certains passages laisse le chanoine perplexe quant à leur réception contemporaine.

    "L’Église n'a pas encore trouvé le langage de la prière pour aujourd'hui"

    Jean-Claude Crivelli

    "La vision de Dieu que l'on trouve dans les oraisons romaines antiques – et qu'on retrouve dans l'actuel Missel – est la vision d'un Dieu lointain, qu'on ne peut pas approcher, parce qu'elle est calquée sur la relation du père de famille – 'pater familias' romain – qui a pouvoir de vie et de mort sur toute sa famille et ses esclaves. Pour s'adresser au maître de maison, il faut toujours passer par un serviteur. Il en allait de même à Versailles sous le Roi Soleil!"

    "Je pense que l’Église n'a pas encore trouvé le langage de la prière pour aujourd'hui. C'est vrai, il faut toujours s'inspirer de la Tradition, mais la Tradition doit être reçue aujourd'hui. Par les oreilles et les cœurs d'aujourd'hui", conclut le chanoine. (cath.ch/gr)

    Des études à Rome et à Paris
    Né en 1943 à Vallorbe (VD), Jean-Claude Crivelli suit le petit séminaire St-Louis à Genève, puis le Collège à St-Maurice (VS). "J'ai toujours eu envie d'être prêtre, avec un très fort attrait pour la culture classique. Je suis entré dans une congrégation religieuse, parce que, jadis, c'était le seul endroit où l'on pouvait faire des études. Le lycée d’Einsiedeln étant complet, j'ai opté pour St-Maurice".
    Son goût pour les études le conduit à la Faculté bénédictine Sant'Anselmo, à Rome, où il obtient en 1971 un master en théologie et en musicologie médiévale, qu'il effectue en allemand. Après une année d'enseignement au Collège St-Charles de Porrentruy (JU) et une année en paroisse à St-Sigismond, St-Maurice, il est envoyé à l'Institut supérieur de liturgie (ISL), à Paris. Il y rédige un Master en liturgie et une double thèse de doctorat en théologie sacramentaire et en linguistique.
    Après son mandat de directeur, Jean-Claude Crivelli continue de collaborer avec le CRPL à Bex jusqu'en 2014. Il partage aujourd'hui sa vie entre l'Abbaye de St-Maurice et Montréal, où il prêche régulièrement et anime une chronique dominicale de musique sacrée sur Radio VM. GR

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    Le Père Pierre Emonet, sj © Maurice Page

    Pierre Emonet: "Le Concile a été un grand pas en avant!"

    Le jésuite valaisan Pierre Emonet a vécu de près le Concile Vatican II. Etudiant à Rome il a été “au coeur du cyclone”. Pour lui le Concile a été “un grand pas en avant, une libération".

    Par Maurice Page

    “Je suis entré dans la compagnie de Jésus en 1976, après avoir passé plus d’une dizaine d’années dans une autre congrégation en Espagne.

    En tant que Valaisan, je viens d’une terre assez traditionnelle, où à l’époque on ignorait le clivage progressiste-intégriste. Je suis d’une famille radicale de Martigny, catholique convaincue, assez ouverte, pratiquante, mais pas spécialement cléricale. À une époque où les curés étaient omnipotents, on n’hésitait pas à les critiquer.

    “Les chanoines de St-Maurice m’ont ouvert l’esprit”

    Au Collège de l’abbaye de St-Maurice, où j’ai passé huit ans, j’ai eu la chance d’avoir pour maîtres une génération de chanoines savants qui nous ont marqués par leur science, leur ouverture d’esprit et leur grande intelligence. Des hommes jamais coincés dans des normes et des règles. Nos professeurs étaient capables de nous dire: 'Monsieur, (au collège on nous appelait 'monsieur’ alors que nous étions des gamins de 14-15 ans) pensez ce que vous voulez, pourvu que vous puissiez le prouver’.

    "Il y avait les nouvelles audaces liturgiques, et un intérêt plus grand pour une lecture critique de la Bible"


    À l’époque du collège, j’ai été marqué par les écrits de ceux que l’on appelait les 'convertis du XXe siècle’ (Péguy, Claudel, Bernanos, etc.), par tous ces écrivains qui venaient du monde de la culture et qui avaient découvert le christianisme.

    Dans l’Eglise beaucoup de choses bougeaient déjà avant Vatican II

    En fait beaucoup de choses bougeaient et me touchaient. Entre autres, une nouvelle manière d’exercer le sacerdoce avec les prêtres ouvriers. Un livre qui, à l’époque, m’a interpellé était Les saints vont en enfer de Gilbert Cesbron, un roman qui raconte cette épopée et qui m’apparaissait comme une nouvelle charte du sacerdoce ! Il y avait aussi les nouvelles audaces liturgiques, et un intérêt plus grand pour une lecture critique de la Bible grâce à l’apport des langues que nous apprenions, le latin et le grec. Nous nous enthousiasmions pour cela, même si c’était encore assez marginal dans l’Église.

    “Le Concile nous a réveillés”

    On peut dire que le Concile nous a réveillés. Nous avons compris que tout cela n’était plus l’exception, mais pouvait devenir le nouveau style d’Église qui se démarquait de certains mouvements traditionnels pour ne pas dire traditionalistes. Le Concile nous a ouvert d’autres horizons, un rapport différent de l’Église à la société, au monde et à la culture. Pour moi, le Concile réconciliait la foi et la culture.

    Au coeur du cyclone romain

    J’ai eu la chance de faire des études à Rome, à l’Université grégorienne, à l’époque même du Concile. Parce que nos professeurs étaient des experts au Concile, nous étions en plein dans le cœur du cyclone. C’était passionnant d’être de plain-pied dans cette Église qui se renouvelait. Nous trouvions la confirmation de nos convictions, comme la liberté de conscience, la liberté de religion, le respect des autres confessions et religions, l’œcuménisme, une conception moins cléricale de l’Église, une liturgie et un langage plus proche des gens. Nous le ressentions comme un grand pas en avant, une libération.

    "Je peux dire que je ne suis jamais senti comme appartenant à une caste séparée du reste du monde"

    Je rappellerai aussi la belle floraison de la littérature spirituelle avec des auteurs comme Jacques Loew, René Voyaume, Teilhard de Chardin, Madeleine Delbrel, et tant d’autres. Le Concile nous apparaissait comme la reconnaissance et l’authentification de ces démarches; il ne s’agissait plus de tendances ou de mouvements, mais c’était l’Église.

    Pour une Eglise qui accompagne

    Dans ma formation et mon évolution, je peux dire que je ne me suis jamais senti comme appartenant à une caste séparée du reste du monde. Une année de ministère en secteur de mission ouvrière dans la banlieue parisienne m’a ancré dans cette conviction. C’est pourquoi je n’aime pas arborer les signes distinctifs du monde clérical. Je suis heureux et à l’aise dans ma vocation et mon sacerdoce, des choix qui n’ont jamais été remis en question. Mon ministère a toujours été d’accompagner les gens, de les rejoindre là où ils sont pour les aider à faire un pas de plus, à trouver ce qu’ils cherchent. C’est une conviction personnelle, une vision du monde et de l’homme que le Concile a confirmée, et que je trouve merveilleusement illustrée par l’enseignement du pape François (un confrère !).

    Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola ont été pour moi l’instrument privilégié de mon ministère et m’ont permis de structurer ma propre vie. Ce qui m’a marqué dans la Compagnie de Jésus? Cela peut se résumer en peu de mots : l’amour du Christ, la disponibilité, l’inculturation et le compagnonnage au service de l’Évangile". (cath.ch/mp)

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    Brig le 6 octobre 2022. Peter Henrici, jésuite qui fut évêque auxiliaire de Coire © Bernard Hallet

    Peter Henrici: «Il manque les théologiens pour un Concile Vatican III"

    Le Père jésuite Peter Henrici, évêque émérite auxiliaire de Coire, a vécu le Concile Vatican II de l’intérieur, même s’il n’y a pas participé. Professeur de philosophie au collège germanique de Rome, il y a rencontré beaucoup d’acteurs de premier plan du concile. Il livre ses souvenirs à cath.ch.

    Par Bernard Hallet

    Le dernier épisode de notre série sur Vatican II nous amène à Brig (VS) où cath.ch a rencontré le jésuite Peter Henrici. Agé de 94 ans, il réside au couvent Sainte-Ursule. Jeune professeur de philosophie au collège germanique alors que débute le concile Vatican II, Peter Henrici s’est retrouvé parmi les pères conciliaires et les théologiens, dont certains ont travaillé sur les textes du Concile. Il lui est difficile de restituer l'atmosphère de l'époque, mais le jésuite, qui fut évêque auxiliaire de Coire, a gardé des souvenirs très précis de ces années, qu'il évoque dans un français impeccable.

    Vous n’avez pas personnellement participé au Concile, mais vous étiez très proche de ses protagonistes...
    Peter Henrici: De 1960, et jusqu’en 1967, j’ai enseigné au collège germanique, où passaient des théologiens et même des pères conciliaires durant les sessions. C’était un bon point d’observation. J’ai donc vécu au jour le jour les coulisses des différentes phases du concile. Je ne me suis jamais trouvé dans l’aula du concile. Je n’avais pas le droit et, avec mon métier de professeur, je n’aurais pas eu le temps. Les visites que nous recevions au collège étaient néanmoins très intéressantes. Je me souviens notamment du cardinal Julius Döpfner et de son théologien Karl Rahner qui a joué un rôle important dans la préparation des textes Lumen Gentium et Dei Verbum.

    Parmi les étudiants intéressés au concile se trouvait un certain Karl Lehmann (il devint par la suite évêque de Mayence, président des évêques d’Allemagne et cardinal, ndlr) qui travaillait toutes les nuits pour polycopier les textes préparés par les théologiens afin de les distribuer lors des sessions du lendemain. Comme les photocopieuses n’existaient pas encore, tout cela se faisait sur des stencils. Il était un très bon bibliothécaire et connaissait toute la littérature. Et il a même souvent suggéré des lectures aux théologiens et aux pères du concile!

    Qu’avez-vous observé?
    Après le coup de théâtre de l’ouverture du concile, les évêques ont commencé à discuter entre eux et surtout les conférences épiscopales ont discuté entre elles. Et cela a débouché sur une grande collégialité pratiquée par les évêques. Pourtant nombre d’entre eux doutaient de cette notion de collégialité. A l’époque, c’était considéré comme «païen». Que le pape soit à la tête du collège tout en en faisant partie, sans être au-dessus, était difficile à intégrer, particulièrement pour le clergé romain. On vivait une certaine papolâtrie à l’époque. Cette collégialité a aussi permis aux évêques européens de s’ouvrir au monde grâce aux rencontres avec leurs confrères venus du monde entier.

    "Que le pape soit à la tête du collège tout en en faisant partie, sans être au-dessus, était difficile à intégrer, particulièrement pour le clergé romain."

    Certains pays ont eu une influence prépondérante sur le Concile
    Le concile a été fait pratiquement par la France et l’Allemagne. On a écrit alors que le Rhin et le Rhône se jetaient dans le Tibre. Les Français, Chenu par exemple, redécouvraient la tradition ecclésiale des Pères de l’Église et du Moyen âge, et les Allemands qui avaient redécouvert la Bible, la liturgie. On s’aperçoit que le concile a dit peu de choses qu’on ne connaissait pas, mais les pères conciliaires ont repris ce qui avait été interdit par Humani generis (encyclique de Pie XII de 1950 sur les fausses opinons, ndlr). Ces notions étaient préparées.

    Il semble néanmoins que Pie XII a amené beaucoup d’éléments avant Vatican II…
    …Pratiquement tout! Il y a deux éléments nouveaux: la déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, du théologien jésuite Américain Johan Courtney Murray et la déclaration Nostra Aetate sur les religions non chrétiennes qui ne concernait à l’origine que les juifs. Il y a eu des débats assez vifs à ce propos et la déclaration a été élargie aux musulmans et aux bouddhistes. Ces deux textes ne sont ni des décrets, ni des constitutions, donc ce ne sont pas des textes dogmatiques ni des règles pratiques, mais ce sont des déclarations. Ils sont néanmoins devenus les plus importants après le concile.

    Brig le 6 octobre 2022. Peter Henrici, jésuite qui fut évêque auxiliaire de Coire
    Brig le 6 octobre 2022. Peter Henrici, jésuite qui fut évêque auxiliaire de Coire @ Bernard Hallet

    Le concile s’est déroulé «à côté», bien au-delà du cercle des pères conciliaires.
    Les sessions qui se déroulaient à l’aula étaient plutôt ennuyeuses, avec des interventions qui se déroulaient en latin. D’ailleurs des évêques américains sont partis parce qu’ils ne comprenaient rien. A côté de cela, il y avait les commissions mixtes où de nombreux textes du concile ont été élaborés. Cela s’est fait avec des contacts extérieurs comme les journalistes (voir encadré), les laïcs, mais également des contacts entre commissions. Et entre les représentants des différentes nations. Il y avait aussi les observateurs œcuméniques venus nombreux et qui avaient accès aux schémas, c’est-à-dire aux textes préparés avant qu’ils ne soient votés. Ils pouvaient apporter leurs observations. Ils ont donc aussi travaillé au concile indirectement, participant à cette ouverture.

    "J’avais l’impression qu'au moment du concile, on avait plus d’ouverture œcuménique qu’actuellement."

    Qu’est-ce qui a marqué ce concile?
    L’œcuménisme a été la grande ouverture du Concile Vatican II, moins dans la doctrine que dans les faits. On a accepté les autres chrétiens comme partenaires à égalité. J’avais l’impression qu'au moment du concile, on avait plus d’ouverture œcuménique qu’actuellement. Le mérite en revient à Jean XXIII. Ce pape a vécu comme nonce apostolique à Belgrade et à Constantinople, il avait une ouverture sur les autres confessions.

    Le pape François a dit «Le dernier Concile œcuménique n’a pas été pleinement compris, vécu et appliqué»…
    Un aspect peu appliqué est la synodalité. La papauté est bien compatible avec la synodalité de l’Église orientale. Avec la collégialité des évêques, on a fait un pas vers la synodalité. Mais en réalité, le pape François commence maintenant à la faire vivre.

    La révolution de 1968 a-t-elle eu des répercutions sur le concile?
    Oui, malheureusement la révolution de 1968 a balayé le concile. Cette année-là, je donnais un cours d’introduction au mystère du Christ en m’appuyant sur des textes du concile. A la fin du cours, un des étudiants m’a demandé s’il fallait lire ces textes. Trois ans après le concile… C’était déjà du passé lointain pour certains!

    "Il y avait aussi une très forte hostilité à cette ecclésiologie de Vatican II parmi le clergé romain."

    La plupart des textes ont été votés à une écrasante majorité. Une opposition au Concile s’est-elle tout de même manifestée?
    Oui, notamment la descendance de l’Action française de Charles Maurras. A midi, quand les pères du concile revenaient, nous nous retrouvions généralement à table avec eux et nous leur demandions: «Alors, qu’est-ce que Mgr Lefebvre [le fondateur de la Fraternité St-Pie X, ndlr] a dit aujourd’hui?». On savait qu’il y avait une opposition et qu’elle était minoritaire. Le malheur de Lefebvre, c’est qu’il n’a plus lu aucun livre après ses études de théologie. Il croyait que ce qu’il avait entendu à Rome au début des années 1930, était "la" théologie.

    Il y avait aussi une très forte hostilité à cette ecclésiologie de Vatican II parmi le clergé romain. Le soir de la proclamation de Lumen Gentium, j’étais avec un groupe de prêtres du clergé romain, des confesseurs de la prison Regina Caeli. Ils étaient convaincus que le texte allait être cassé, estimant qu’il était contre la tradition de l’Église. Pour eux c’était tellement nouveau, et contraire à tout ce qu’ils croyaient de l’Église, qu’ils étaient convaincus que ça ne pouvait pas changer ainsi.

    "En théologie, on a enseigné le concile en oubliant tout ce qu’il y avait avant. Comme si le concile de Vatican II avait été un nouveau point de départ…"

    Déjà, avant le concile il y avait une grande opposition à la méthode historico-critique de la Bible. Deux professeurs qui s’appuyaient sur cette méthode ont d’ailleurs été suspendus de leur enseignement, considérés comme «protestants et modernistes»!... Ce qui a laissé le temps à l’un d’eux, le Père Stanislas Lyonnet, d’élaborer Dei Verbum, la constitution sur la révélation (Dès 1964, Paul VI, nouvellement élu, rétablit le Père Lyonnet dans ses droits d’enseignant, ndlr).

    Pourrait-il y avoir un concile Vatican III?
    Je ne pense pas: on manque de théologiens pour cela. En théologie, on a enseigné le concile en oubliant tout ce qu’il y avait avant. Comme si le concile de Vatican II avait été un nouveau point de départ… Et ce n’était justement pas un point de départ, mais une étape. On n’a plus cette richesse de la Théologie nouvelle qui a été un retour aux Pères de l’Église. On a oublié la richesse historique qui a nourri le concile. Les grands théologiens du concile étaient également des bons historiens. Ils connaissaient leur patristique et leur Moyen Age. (cath.ch/bh)

    Une accolade historique
    La troisième grande surprise dont on a peu parlé, après l’annonce même du Concile et le départ des pères conciliaires dès la première session de 1962: lors de la dernière session du concile, le 7 décembre 1965, j’étais à l’entrée de la basilique et j’ai vu l’accolade entre le pape (Paul VI, ndlr) et le représentant du patriarche Athénagoras Ier de Constantinople. Ce fut une grande surprise. Une dame m’a demandé s’ils allaient concélébrer. J’ai répondu: «Je ne sais pas. Mais si c’est le cas, il n’y a plus de schisme oriental!». En fait, cela n’arriva pas. Ils ont tout de même levé les excommunications réciproques. Ce geste amical entre le pape et le patriarche a été historique.

    Les journalistes
    Il y avait pratiquement un concile de journalistes à côté du concile. Chaque soir une demi-douzaine de journalistes de plusieurs pays se retrouvaient dans un restaurant et échangeaient entre eux ce qu’ils savaient des sessions. Parmi eux se trouvaient de bons théologiens. Ils discutaient entre eux et apportaient à des pères et à des théologiens du concile des nouveautés, qui parfois arrivaient jusqu’aux oreilles du pape. Le camérier du pontife était en effet ami avec un des journalistes présents à Rome. En lassant les souliers du pape, il lui confiait le fruit des réflexions des journalistes.
    Il faudrait effectuer des recherches sur ces contributions. Ce qui n’est malheureusement plus possible, la plupart sont décédés. Ils n’ont pas apporté des contenus nouveaux mais ont créé des liens entre les théologiens du concile de différentes nations.

    Les évêques hongrois
    Des évêques hongrois, à l’époque pays du bloc soviétique, n’ont pu venir qu’à la deuxième session du concile. A la fin du repas, je leur offrais du café. Le premier arrivé me dit: «Oui, donnez-moi un peu de café rapidement tant que nous pouvons parler librement». Dès qu’il y a deux évêques hongrois dans une salle, nous ne pouvons plus parler librement, m’avait expliqué l’un d’eux.

    Un tsar athée
    La présence des observateurs était importante. Le représentant du patriarche de Moscou était au collège. Et à la fin du repas, au milieu des pères du concile et de la direction du collège, il a lancé: «Tout compte fait, notre malheur est que notre tsar est athée!» BH

    Peter Henrici
    Peter Henrici est né le 31 mars 1928 à Zurich. Il a étudié la philologie ancienne et la philologie indo-européenne à Zurich ainsi que la philosophie et la théologie à Pullach (Munich), Rome, Louvain et Paris. Il est entré dans l'ordre des jésuites en 1947 et a été ordonné prêtre le 23 juillet 1958 à Zoug. De 1960 à 1993, Peter Henrici a été professeur d'histoire de la philosophie moderne à l'Université pontificale grégorienne de Rome et, à partir de 1993, professeur invité à la Haute école de théologie de Coire, qui l'a nommé professeur honoraire en 2008. Le 4 mars 1993, le pape Jean Paul II l'a nommé évêque auxiliaire de Coire. Une charge dont il démissionné le 5 février 2007 pour raison d’âge. JEC

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    Le théologien dominicain Jacques-Benoît Rauscher analyse le "désintérêt" des catholiques pour l'anniversaire de Vatican II © Bernard Hallet

    Le «monde de ce temps» n’est plus celui de 1962

    Il y a 60 ans, le Concile Vatican II donnait un nouveau visage et un nouveau souffle à l’Eglise. Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Le dominicain Jacques-Benoît Rauscher donne des éléments de réponse, en guise d'épilogue de la série consacrée par cath.ch à cet événement historique.

    Jacques-Benoît Rauscher, pour cath.ch

    Le 11 octobre dernier a été célébré le soixantième anniversaire de l’ouverture de Vatican II. Sans doute, cet anniversaire a-t-il été commémoré avec une joie teintée de nostalgie dans les milieux les plus attachés au souffle du Concile et avec force lamentations dans les cercles qui ont fait de leur opposition à Vatican II leur ciment identitaire. Pourtant, il me semble que pour la plupart des catholiques à travers le monde, cette date est passée sans doute quasi-inaperçue. Certes, pareille célébration ne passionne –par nature –qu’un groupe de pratiquants très avertis. Mais si l’on admet l’hypothèse de ce vraisemblable désintérêt, on pourrait l’expliquer de plusieurs autres manières potentiellement riches d’enseignement.

    Une célébration pour anciens combattants?

    La première tient au fait que l’ouverture du Concile peut être regardée par beaucoup comme un évènement quasi-préhistorique. On oublie trop souvent que la moitié des catholiques vivant de nos jours a moins de trente ans. L’immense majorité de la population catholique actuelle n’était pas née au moment de l’ouverture du Concile. Plus encore, pratiquement aucun catholique aujourd’hui n’a connu, comme adulte, l’Église d’avant Vatican II et le monde auquel il a eu le souci particulier de s’adresser. Ce dernier constat ne vaut d’ailleurs pas seulement pour les catholiques pris d’un point de vue international, il est aussi applicable à la situation de nos pays occidentaux. Attention donc de ne pas faire de la commémoration de Vatican II une festivité qui vise à glorifier la bravoure d’anciens combattants certes fort vaillants mais que l’on peut regarder de très loin tant leur lointain engagement paraît exotique.

    De bons fruits qui font oublier les racines?

    Ces éléments socio-démographiques mis à part, on peut supposer que le probable désintérêt pour l’anniversaire de l’ouverture de Vatican II tient au fait que ce dernier a été assimilé par les catholiques et n’apparaît plus comme porteur de nouveautés. On ne dispose évidemment pas d’indicateurs pour mesurer le degré d’intégration d’un Concile par le Peuple de Dieu. Mais si l’on n’en reste au cas de la Suisse, on peut constater que les grandes orientations de Vatican II, détaillées dans les constitutions du Concile, ont porté un fruit qui demeure. De fait, la Bible fait pleinement partie de la vie des pratiquants et la Parole de Dieu a toute sa place dans les célébrations catholiques.

    "Le Concile a beaucoup parlé des évêques et des laïcs, mais les prêtres ont été assez oubliés"

    Il est aussi fréquent de croiser des diacres permanents et des laïcs en mission ecclésiale au service du Peuple de Dieu. La liturgie, enfin, fait l’objet d’une «participation active» de la part des fidèles. Sans manifester trop d’irénisme, on pourrait même lire les prises de position de ceux qui sont le plus attachés aux livres liturgiques d’avant le Concile comme la manifestation d’une certaine «participation active», dans le sens où ces derniers y expriment précisément leur engagement pour les questions liturgiques. Un catholique à qui on présenterait aujourd’hui les grands textes de Vatican II ne verrait donc rien de révolutionnaire dans ses expressions.

    Des silences qu’il faudrait aujourd’hui combler?

    Enfin, un dernier élément pourrait expliquer pourquoi le soixantième anniversaire de Vatican II n’intéresse pas tant que cela. Il tient, je crois, aux silences de Vatican II sur des thématiques aujourd’hui brûlantes.

    Ces silences sont, pour partie, liés à des champs peu développés il y a soixante ans par les pères conciliaires. Parmi ceux-ci, il me semble qu’on pourrait citer en premier lieu la difficulté à réfléchir sur la figure du prêtre. Le Concile a beaucoup parlé des évêques et des laïcs, mais les prêtres ont été assez oubliés dans ses déclarations. Les nombreuses questions qui se posent aujourd’hui sur la place du prêtre –y compris la manière dont beaucoup de jeunes prêtres investissent volontiers des éléments d’identité du prêtre tridentin –viennent, me semble-t-il, d’un travail encore à mener sur l’identité du «prêtre-Vatican II».

    Place grandissante des femmes

    Mais ces silences sont aussi liés à des questions qui se manifestaient moins au moment du Concile et qui sont devenus, depuis, des thèmes incontournables. S’il ne fallait mentionner qu’un exemple, je citerais la question de la place grandissante des femmes dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Cette transformation est une rupture civilisationnelle d’une ampleur colossale, comme le soulignait, avec raison, l’anthropologue Françoise Héritier. Or cette évolution n’est pas mentionnée par le Concile. Elle n’a d’ailleurs pas fait l’objet, depuis, de grands textes du Magistère; tout juste une lettre apostolique ou quelques paragraphes dans des textes concernant d’autres thématiques.

    «Parler d’un désintérêt pour l’anniversaire de Vatican II ne consiste pas à adopter une attitude chagrine»

    Dire cela ne consiste pas à plaider pour une ordination des femmes ou l’établissement d’un régime de parité dans les instances ecclésiales. Il s’agit juste, ici, de nommer un point étonnamment aveugle des textes ecclésiaux. Plus précisément, constater que des évolutions aussi massives ne figurent pas dans la réflexion du Concile ne constitue pas une critique de celui-ci qui ne pouvait anticiper totalement les conséquences d’un mouvement encore en train de naître. Mais il s’agit là d’une illustration de la difficulté à présenter aujourd’hui Vatican II comme une ouverture aux grandes mutations du monde contemporain alors que des mutations qui nous paraissent plus profondes encore sont peu prises en considération.

    Eviter une «auto-célébration»

    Parler d’un désintérêt pour l’anniversaire de Vatican II ne consiste pas à adopter une attitude chagrine et ingrate par rapport à cet évènement majeur. Il s’agit plutôt d’un appel à la vigilance pour éviter une auto-célébration (ou une auto-lamentation) convenue qui dispenserait de travailler aux enjeux du moment. Vatican II a répondu à beaucoup de questions d’il y a soixante ans (et d’avant). Aujourd’hui, de nombreuses thématiques sont en suspens et nombre de débats qui agitent les catholiques viennent de sujets que Vatican II n’a pas pu ou pas voulu traiter. Le «monde de ce temps» n’est plus celui de 1962. Je crois qu’il faut s’en souvenir si l’on veut être fidèle à l’écoute de ce que l’Esprit dit à l’Église, comme l’ont été jadis les pères du Concile. (cath.ch/jbr/rz)

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