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  • DOSSIERS

    Le cardinal Charles Journet, ici à Fribourg en 1965, entra au grand séminaire de la ville en 1913

    Charles Journet: un «gamin de Genève» au Concile

    Les théologiens de Vatican II L’Église catholique célèbre cette année les soixante-ans de la convocation officielle du concile Vatican II, le 25 décembre 1961. Un anniversaire que I.Média entend honorer tout au long de l’année, en évoquant des personnalités qui ont marqué le concile.

    Contenu du dossier
    Le cardinal Charles Journet, ici à Fribourg en 1965, entra au grand séminaire de la ville en 1913
    Actualités

    Charles Journet: un «gamin de Genève» au Concile 1/3

    Le cardinal Journet, ici avec Pierre Mamie, en février 1965, à Fribourg
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    Le cardinal Charles Journet, ici à Fribourg en 1965, entra au grand séminaire de la ville en 1913 © Keystone/Archives

    Charles Journet: un «gamin de Genève» au Concile 1/3

    Vicaire d’une paroisse genevoise, maître en théologie puis Père conciliaire et cardinal, Charles Journet fait partie des grandes figures qui ont façonné l’Église du XXe siècle. Retour sur la vie d’un prêtre à «l’esprit dur et au cœur tendre», selon son ami Jacques Maritain, et sur l’itinéraire d’un théologien rigoureux et contemplatif auquel Guy Boissard*, son ancien élève, a consacré une biographie riche et personnelle.

    Né le 26 janvier 1891 à Genève, Charles Journet grandit dans une famille modeste et foncièrement chrétienne. À onze ans, il entre à l’antique école fondée par Jean Calvin en 1559 et qui porte le nom du Réformateur, où il se révèle brillant élève. Dès ses seize ans, le «gamin de Genève», comme l’appellera plus tard Maritain, manifeste auprès de sa mère son désir de devenir prêtre, affirme son biographe. En 1907, il s’inscrit donc au collège Saint-Michel à Fribourg dans un cursus “latin-grec” et littérature française.

    Doté d’une intelligence et d’une mémoire que beaucoup qualifièrent de fabuleuses, le jeune étudiant découvre dès son entrée au collège la pensée de saint Thomas d’Aquin, grâce à un ouvrage du Père Garrigou-Lagrange paru la même année: Le sens commun, la philosophie de l’être et les formules dogmatiques. Sa rencontre avec le Docteur angélique marquera sa théologie et sa foi durant toute sa vie, le rendant sensible à la «fidélité au vrai» et au «sens de l’être» propres à l’auteur de la Somme théologique.

    Catherine de Sienne

    Une fois son diplôme de bachelier obtenu, en juillet 1913, Journet entre au grand séminaire de Fribourg en octobre de la même année. Regrettant que l’enseignement soit moins fidèle à la doctrine thomiste, le jeune séminariste en profite néanmoins pour faire de nouvelles lectures. Il fait la rencontre marquante de Catherine de Sienne qu’il lit en cachette, bravant le règlement de la maison - les livres relevant de la mystique étaient interdits aux séminaristes -, et à laquelle il dédiera son œuvre principale: L’Église du Verbe incarné.

    Ordonné prêtre en 1917 dans la chapelle du séminaire, l’abbé Journet est immédiatement nommé vicaire à la paroisse de Carouge, ville limitrophe de Genève. Pendant trois ans, il mène la vie d’un «curé de campagne», enseignant le catéchisme aux enfants avec une passion et un talent qui font l’admiration de tous, commente Guy Boissard. En 1921, il quitte Carouge pour Genève, où il est nommé vicaire de la paroisse du Sacré-Cœur.

    Le cardinal Journet bénissant les enfants / Fondation Journet
    Le cardinal Journet bénissant les enfants / Fondation Journet

    Là-bas, il se fait remarquer pour son mode de vie sobre et studieux. Œuvrant dès 1922 avec le Père Garrigou-Lagrange à la création de cercles thomistes, il fait plusieurs rencontres, notamment de l’abbé Maurice Zundel et du philosophe Jacques Maritain, avec qui il entretiendra une amitié longue de cinquante-trois ans, jusqu’à la mort de ce dernier. De cette époque datent aussi ses premières critiques des courants de pensée alors en vogue, telles que le positivisme et la psychanalyse freudienne, ainsi que ses démêlés avec le protestantisme libéral en Suisse.

    Un maître en théologie atypique

    Le 25 septembre 1924, jour de la saint Bruno, l’abbé Journet est nommé directeur et professeur de théologie dogmatique au grand séminaire de Fribourg. Il s’y rend, non sans une certaine nostalgie de sa vie pastorale genevoise. Dès ses premiers cours magistraux, le disciple de saint Thomas s’inquiète de la formation des séminaristes. Il juge l’enseignement de la philosophie trop soumis au structuralisme, à la phénoménologie et n’accordant pas assez d’importance à la métaphysique.

    Dans un tel contexte, les leçons de l’abbé Journet détonent: pas de manuel, sinon la Somme théologique, que le professeur commente article après article, en français et non en latin, contrairement à ses confrères. Fidèle à la scolastique, il n’hésite pas à faire référence aux événements d’actualité ou à se servir d’anecdotes d’enfants entendues le matin même au catéchisme. Professeur distant mais jamais avare d’amitié, il fait l’admiration des séminaristes par sa culture et sa «grande liberté prophétique».

    Néanmoins, son opposition avec l’orientation théologique du séminaire va croissant. Auprès de jeunes séminaristes ouverts à un aggiornamento de manière parfois excessive, l’abbé Journet ne cache pas sa tristesse à mesure que des nouveautés lui sont imposées, dans l’enseignement et la liturgie. À l’heure des grands conflits mondiaux, le maître en théologie décide de prendre la plume pour défendre l’Église face à ses contempteurs.

    Les années de prédication et d’engagement

    Face à la situation critique que traverse l’Église, «où les thèses les plus abracadabrantes et les plus funestes s’incarnent dans les faits avec une célérité et une violence prodigieuse», l’abbé Journet amorce un renouvellement de l’intelligence à la lumière de la théologie catholique et de la philosophie thomiste avec la publication de sa revue Nova et Vetera, dont le premier numéro paraît en 1926. Menant une existence de chartreux, il consacre aussi ses forces à la rédaction de sa grande méditation ecclésiologique, initialement prévue en quatre tomes, et qui sera l’œuvre de sa vie: L’Église du Verbe incarné.

    Théologien contemplatif, l’abbé Journet se révèle aussi grand prédicateur, prêchant de nombreuses retraites, et accorde une importance particulière à la rhétorique divine qu’il définit comme «l’art d’éveiller les hommes à la connaissance des choses divines et de gagner les cœurs».

    Au cours de la Guerre d’Espagne, de la Seconde Guerre mondiale et lors des années suivantes, Charles Journet expose ouvertement ses opinions politiques. Alors que son pays a déclaré sa neutralité dès août 1939, il critique de manière virulente, au grand dam de ses supérieurs, toutes les formes de totalitarisme, notamment en se servant de sa revue Nova et Vetera ou dans ses publications d’ordre politique que sont: Destinées d’Israël et Exigences chrétiennes en politique en 1945. Le théologien rappelle aussi que la première revendication chrétienne devrait être celle d’un système social équitable. «Un catholique qui ne serait pas social serait un singulier personnage», écrit-il dans ses Exigences chrétiennes en politique.

    L’après-guerre et le Concile

    Au lendemain de la guerre, l’abbé Journet multiplie les ouvrages, les conférences et les rencontres: entre autres grands noms, il fait la connaissance de Paul Claudel, Robert Schuman et Denis de Rougemont. En septembre 1945, il est reçu par le pape Pie XII et entre en relation pour la première fois avec Mgr Giovanni Montini, futur Paul VI, alors substitut à la Secrétairerie d’État du Vatican, et avec qui il aura une longue amitié. Au cours de cette décennie, il voyage beaucoup: Fribourg, Paris, Czestochowa et Rome, à plusieurs reprises.

    Dans le courant de l’année 1960, Jean XXIII, élu pape deux ans plus tôt, le nomme membre de la Commission théologique préparatoire du Concile, puis membre de la Commission conciliaire De Ecclesia l’année suivante. Il y fait une intervention remarquée, notamment sur les rapports entre Église et État, note Boissard. Observateur très attentif des trois premières sessions, l’abbé Journet, à cause de sa surdité croissante, finit par donner sa démission. Il n’en exerce pas moins une certaine influence sur Paul VI, notamment sur l’un des grands thèmes de son ecclésiologie: la hiérarchie dans l’Église est au service de la sainteté.

    Dans leur ultime version, les Actes du concile font référence à Charles Journet dans plusieurs schémas: le De œcumenismo fait appel à son autorité au sujet des Églises dissidentes et de la sainteté de l’Église; dans la discussion sur le schéma Apostolicam Actuositatem, on mentionne les références que fait Journet à Humanisme intégral de Maritain, en ce qui concerne l’action du laïc chrétien dans la cité terrestre.

    Nommé Cardinal en 1965, il est par conséquent convoqué à la 4ème session du Concile Vatican II. Lors cette dernière session à propos du schéma XIII, l’ancêtre de Gaudium et spes, son intervention à propos de la liberté religieuse, l’indissolubilité du mariage et la question des indulgences fait grande impression. Sur l’ensemble des discussions, on peut penser que les thèses de L’Église du Verbe incarné ont inspiré d’une certaine manière les Pères conciliaires, estime Boissard. En outre, bien des témoignages le confirment: les interventions de Charles Journet sont en quelque sorte comme un prolongement des intentions de Paul VI.

    Comme beaucoup de participants au Concile, l'abbé Journet considère Vatican II comme une grâce et une souffrance. Devant les errements de certaines discussions, le théologien n’hésite pas à pester: «Ce qu’on entend au Concile!» S’il assiste à de grands moments, «des temps forts, où frappe l’Esprit», Journet s’inquiète aussi de la confusion qui règne dans la période post-Concile. «Nouvelle effusion du Saint-Esprit sur l’Église comme il n’y en a pas eu depuis Pentecôte», le Concile, aux dires du théologien suisse, subit aussi «une attaque du démon comme il n’y en a pas eu depuis le début de l’Église».

    Les dernières années du cardinal Journet

    Journet-8-Paul-VI
    Journet-8-Paul-VI

    Janvier 1965. Un coup de tonnerre retentit dans le ciel de Charles Journet: Paul VI le nomme cardinal, avec vingt-sept autres prêtres. Loin de le réjouir, cette nouvelle accable le Genevois. «Cette atroce nomination s’est faite. Depuis une semaine j’ai dit non dans l’agonie du cœur», écrit-il à Maritain. Il est persuadé que le Saint-Père se trompe sur son compte. Sa voie, pense-t-il, est d’être un simple chercheur en théologie. Son philosophe et ami le supplie d’accepter «la volonté de Dieu»; et l’abbé finit par céder. S’il reçoit la barrette cardinalice de la main de Paul VI lors du Consistoire du 25 février, son quotidien ne change pas. Il préfère garder sa soutane noire et poursuit, malgré sa santé, son travail théologique dans sa patrie suisse tout en refusant d’être appelé «Éminence».

    Dans les dernières années de sa vie, le cardinal perçoit les difficultés liées à la réforme de la liturgie, notamment la messe en langue profane et la communion dans la main. Préoccupé par l’«affaire» du Catéchisme hollandais – ouvrage publié par la conférence épiscopale des Pays-Bas en 1966 et qui a fait l’objet d’un examen critique par le Saint-Siège –, les turbulences de la pensée théologique, la contestation globale de l’Église et de l’autorité du pape, il emploie ses dernières forces à corriger les erreurs post-conciliaires et à défendre la «lettre de Vatican II».

    Affaibli par une mauvaise chute en février 1975, le cardinal Journet décède le 15 avril de la même année. Conformément à son souhait, il est enterré à la chartreuse de la Valsainte dans le plus grand dépouillement, fidèle en cela à son humilité reconnue et qui a porté le Père Georges Cottier, futur cardinal genevois comme lui, à dire que l’abbé vivait «comme un chartreux dans le monde». (cath.ch/imedia/at/bh)

    *Charles Journet, 1891-1975, Guy Boissard, Éditions Salvator, 2008, 606 p.

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    Le cardinal Journet, ici avec Pierre Mamie, en février 1965, à Fribourg © Keystone/Archives

    Les batailles du cardinal Journet 2/3

    Le cardinal suisse Charles Journet a marqué l’ecclésiologie du 20e siècle n’a jamais été paré d’aucun titre universitaire, relève ironiquement Guy Boissard*, son biographe. Cela n’empêche pas l’abbé Charles Journet de se consacrer entièrement aux recherches et débats théologiques de son temps, et ceci dès son arrivée à Genève, en 1921.

    Au cours de ses premières années à la paroisse du Sacré-Cœur se confirme son souci primordial d’éclairer les esprits au milieu d’une «grande confusion doctrinale»: confusion philosophique, d’une part, liée aux excès du positivisme et du scientisme; confusion théologique, de l’autre, menacée par le relativisme et la crise moderniste.

    Contre le protestantisme libéral en Suisse

    Dans ses premières années de sacerdoce, l’abbé Journet entreprend de lutter contre le protestantisme libéral qui règne en Suisse depuis plusieurs décennies. Sur les 26 articles publiés entre 1924 et 1925 dans quotidien genevois Le Courrier, une quinzaine constitue des réponses aux auteurs protestants. Face aux conceptions nouvelles des Réformistes, qu’il considère plus philosophiques que théologiques, qui réduisent la vérité religieuse à une élaboration personnelle des consciences individuelles et substituent la révélation à l’expérience subjective, Journet réaffirme avec force le dogme catholique: «Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme, consubstantiel à son Père par la nature divine et consubstantiel à nous tous par la nature humaine».

    La publication de L’Esprit du protestantisme en Suisse en 1925 envenime davantage le débat. Reprochant au protestantisme libéral de trahir même la foi des protestants authentiques, l’abbé Journet l’accuse d’«arracher au Sauveur sa divinité». Le protestantisme est une «protestation contre le surnaturel, contre l’Église, œuvre authentique du Christ, contre le mystère du Verbe fait chair, contre les miracles mêmes évangéliques», écrit le théologien dans son ouvrage de 1925.

    Avec De la Bible catholique à la Bible protestante, publié cinq ans plus tard, Journet contredit l’opinion protestante selon laquelle l’Église catholique aurait peur de la Bible et n’en laisserait percevoir aux fidèles que des vérités atténuées. En voulant ôter les Écritures saintes à l’Église et les révéler au monde, la Réforme a abouti non pas à une Bible faite pour le peuple, mais à une Bible faite par le peuple, déplore le théologien.

    En bref, l’abbé thomiste ne pardonne pas au protestantisme libéral d’avoir attaqué la raison et la logique «au nom d’une expérience religieuse et d’une foi et d’une théologie nouvelles» et d’avoir substitué à la philosophie de l’être une philosophie du devenir et de la contradiction.

    L’Église, «noire mais belle»

    Dans sa critique du protestantisme, le théologien suisse est porté à prendre la défense de l’Église catholique, infaillible et sainte, et à formuler sa pensée ecclésiologique. Son amour pour l’Église remonte à ses années de jeune séminariste, lui qui pourtant n’eut jamais l’ecclésiologie au programme du séminaire de Fribourg, observe son biographe. Lors de sa lecture de saint Thomas d’Aquin et de sainte Catherine de Sienne, le théologien affirme avoir eu «la révélation de ce qu’était l’Église, l’Église dans sa splendeur!»

    Ses réflexions sur l’Église n’apparaissent vraiment qu’à l’occasion de la crise de l’Action française, en 1926, qui pose crûment le problème du rapport entre pouvoirs temporel et spirituel. Soucieux d’apporter un éclairage théologique au débat et encouragé par son ami philosophe Jacques Maritain, Journet publie en 1930 un texte sur «La hiérarchie apostolique» dans sa revue suisse Nova et Vetera, texte qui annonce pour la première fois son œuvre monumentale d’ecclésiologie: L’Église du Verbe incarné.

    Journet-2-1920
    Journet-2-1920

    Initialement conçu en quatre “livres”, ce grand ouvrage ne comprendra finalement que trois tomes, dont le premier est publié en 1942. L’abbé Journet entend y présenter l’Église d’une manière structurée et cohérente grâce à un schéma dont les quatre causes aristotéliciennes sont l’ossature, selon son ancien élève Guy Boissard. Le théologien suisse y souligne d’abord la constitution de l’Église en son aspect sacramentel et juridictionnel, puis l’unité qui y réside entre son âme apostolique, d’une part, et son corps mystique dont le Christ est la tête, d’autre part. Journet insiste enfin sur la sainteté de Dieu que l’Église a pour mission de refléter et d’accueillir en son sein.

    Dès lors, l’amour fait partie intégrante de sa définition de l’Église: là où est la charité, là est l’Église. Sont donc membres de l’Église tous ceux en qui la grâce christique est présente. Il s’ensuit qu’il y a des péchés dans l’Église mais que celle-ci est exempte de péché. «L’Église est sainte mais non sans pécheurs», réaffirme le théologien face aux controverses, et notamment au moment du Concile.

    Un théologien contre les totalitarismes

    À mesure qu’il rédige ses grands ouvrages de théologie, l’abbé Journet prend des positions politiques, avec une fermeté qui ne laisse pas indifférents son entourage ni ses supérieurs. Le fascisme préoccupe particulièrement le professeur de dogmatique: il condamne un régime où «l’État est considéré comme le bien suprême de l’homme». «Il nous a éclairés très tôt», témoigne un de ses étudiants de Genève, reconnaissant.

    Critiquant les deux formes de totalitarisme, l’une parce qu’elle évince Dieu à force de mépriser l’homme – le communisme –, l’autre parce qu’elle écarte le Créateur pour diviniser la créature – le nazisme –, Journet signe dans un numéro de Nova et Vetera de 1931 un article intitulé L’ordre social chrétien dans lequel il prône déjà la nécessité d’un sursaut démocratique et d’une «troisième voie».

    Si le théologien se félicite de l’encyclique de Pie XI, Divini Redemptoris, qui dénonce le communisme en 1937, il regrette que celle consacrée au nazisme la même année, Mit brennender Sorge, soit moins explicite dans sa condamnation. Virulent pourfendeur de l’antisémitisme, Journet multiplie ses interventions contre l’Allemagne nazie, dans les Cahiers du Témoignage chrétien notamment, journal de la résistance française.

    Jusqu’à la fin de sa vie, il sera marqué par la tragédie de la guerre qui lui a notamment inspiré une «théologie du mal». Dieu crée un être capable «de se tourner vers la règle suprême» comme de s’en détourner, mais son amour fait que, par la mort du Christ sur la Croix, «des pires maux peuvent résulter des biens plus grands», estime Journet.

    Crise moderniste et dérives post-conciliaires

    Dernier combat, et non des moindres: celui contre les dérives modernistes qui secouent l’Église à la fin du 19e et au début du 20e. Le jeune Charles n’a que onze ans lorsque paraît, en 1902, L’Évangile et l’Église de l’abbé Alfred Loisy. En mettant les méthodes scientifiques de la philologie et de la critique historique au service de la théologie catholique, l’ouvrage de Loisy déclenche la crise moderniste. La Suisse catholique dans laquelle grandit Journet est marquée par cette remise en cause du rôle du christianisme dans l’histoire, de la nature de la Révélation, de la signification des dogmes et des sacrements.

    Au milieu de la confusion doctrinale, le théologien thomiste n’hésite pas à croiser le fer avec ses contemporains, les dominicains du Saulchoir, tels Yves Congar, ou les jésuites de Fourvière, réunis derrière Henri de Lubac. Face à ce qu’il interprète comme une «nouvelle crise gnostique» où «s’effrite le sens de la Vérité» et où les données de la foi sont soumises à l’intelligence humaine, l’abbé Journet réaffirme la primauté de la révélation chrétienne et du «Fils de Dieu, l’homme véritable» comme «mesure du véritable humanisme».

    Loin de résoudre, comme Journet le souhaitait, la crise de la pensée chrétienne, Vatican II en exacerbe certains aspects, faute d’une mauvaise interprétation de l’esprit conciliaire par les membres du clergé, selon lui. «Un jour le monde risque de se réveiller complètement privé de Dieu transcendant, ou, si l’on peut dire, de se réveiller dialectico-matérialiste-chrétien», prédit le théologien. Insatisfait par certains documents conciliaires, notamment la constitution sur la liturgie, Journet déplore, au lendemain du Concile, «l’aventurisme liturgique», la diminution des vocations, l’effet néfaste de la pédagogie moderne sur le catéchisme, etc.

    Ni passéiste, ni nostalgique, celui qui fut créé cardinal en 1965 aura mené ses combats avec l’héroïsme des premiers martyrs et l’humilité d’un chartreux, estime son biographe. Celui qui avait «l’esprit dur et le cœur tendre», selon son ami Maritain, s’est souvent montré virulent dans sa défense de la foi, mais seulement «contre ceux pour qui l’Église n’est pas le Royaume».

    *Charles Journet, 1891-1975, Guy Boissard, Éditions Salvator, 2008, 606 p., 29,90 euros.

    Retrouvez le troisième volet de notre série le 1er mars: Paul VI et le cardinal Journet: une amitié à l’épreuve du Concile

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    Charles Journet reçoit la barrette cardinalice des mains de Paul VI lors du Consistoire du 25 février 1965 © Fondation cardinal Journet

    Le cardinal Journet et Paul VI: une amitié au cœur du Concile: 3/3

    Parmi les grandes amitiés qu’entretint Charles Journet avec ses contemporains, celle qui le lia à Paul VI fut certainement l’une des plus marquantes de la vie du cardinal, selon Guy Boissard*, son biographe. Proche du pontife italien alors qu’il était encore Mgr Giovanni Montini, l’abbé suisse a toujours témoigné d’une grande estime pour celui qui clôturera le concile Vatican II.

    «Votre cardinal, c’est un saint!», lançait devant Charles Journet le pape Paul VI à un proche. «Notre pape est un saint!», répondait aussitôt le cardinal suisse, le 9 février 1974. Ce jour-là, les deux hommes se voyaient pour la dernière fois. Retour sur une amitié de trente ans.

    L’abbé Journet et Mgr Montini

    30 septembre 1945. Le jour où l’abbé Journet fait la connaissance de Mgr Giovanni Montini, le futur Paul VI, ce dernier occupe alors le poste de substitut de la Secrétairerie d’État du Vatican. À l’occasion d’une audience avec le pape Pie XII, Jacques Maritain introduit son ami Journet auprès du futur pape. D’emblée, commente Boissard, leur estime est réciproque. Quand le substitut lui confie ses réflexions sur l’unité de l’Église, l’abbé suisse lui parle de son livre, L’Église du Verbe incarné, dont le premier tome a été publié quelques années plus tôt.

    Mgr Montini le lit et lui fait un devoir de continuer. Par la suite, le haut prélat n’ignora aucun des écrits du théologien suisse: celui-ci ne manque pas de les lui envoyer personnellement et le prélat romain lui en accuse régulièrement réception, mentionnant l’intérêt avec lequel il découvre et consulte ses ouvrages. L’ecclésiologie du futur Paul VI s’inspirera explicitement, ajoute Guy Boissard, de L’Église du Verbe incarné.

    À partir de 1946, les deux hommes sont amenés à se fréquenter régulièrement. En juin 1952, Mgr Montini exprime sa confiance en Journet lorsqu’il le propose pour remplacer Maritain qui devait donner une conférence dans le cadre du Congrès de Florence. Le pro-secrétaire d’État Montini cite souvent le théologien suisse, dans son exposé sur l’Année mariale et le dogme de l’Immaculée Conception par exemple, en 1954, où il le présente comme «l’un des plus illustres théologiens contemporains».

    Créé cardinal par Jean XXIII quelques jours après son élection, en novembre 1958, Montini intercède auprès de Journet au sujet du doctorat honoris causa de Maritain, qui rencontre certaines oppositions imprévues à Rome. Le 21 juin 1963, en plein Concile, le cardinal Montini succède à Jean XXIII et devient le pape Paul VI. Deux ans plus tard, à sa grande surprise, l’abbé Journet est créé cardinal par le pontife.

    Le cardinal suisse et Paul VI

    L’annonce de sa nomination comme cardinal en janvier 1965 bouleverse l’abbé Journet, qui est persuadé que le Souverain pontife se trompe sur son compte. Maritain le convainc d’accepter, ce qu’il finit par faire, par pitié pour son ami Paul VI que Journet trouve «terriblement seul: à son entrée à Saint-Pierre, à la clôture de la 3e session, personne n’a applaudi!»

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    Journet-3-1920

    Le Concile est l’illustration parfaite de la confiance mutuelle des deux hommes. Journet devient le relais principal de la parole du pape dans les discussions conciliaires. Dans une intervention remarquée, Mgr Zoghby, vicaire patriarcal de Maximos IV, se réfère à l’Église d’Orient pour permettre au conjoint divorcé innocent de se remarier. Inquiet, Paul VI charge le cardinal Journet de défendre la position traditionnelle de l’Église sur le sujet, ce qu’il fait le lendemain, 30 septembre. Lors des prises de parole du pape en matière d’ecclésiologie, les Pères conciliaires tel Mgr Arrighi remarquent par ailleurs «en filigrane l’influence de Journet».

    Au lendemain de Vatican II, Journet monte au créneau à plusieurs reprises pour défendre certaines positions du Concile ou décisions du pape. Il met entre les mains de ce dernier un schéma de la «profession de foi» écrit par Maritain et qui sera prononcée par Paul VI, presque telle quelle, le 30 juin 1968, à la clôture de l’Année de la Foi.

    Jamais le cardinal suisse ne manquera une occasion pour soutenir le pape, notamment lors de la publication de Humanæ Vitæ la même année, encyclique sur la régulation des naissances, et qui reçut un accueil très mitigé dans l’Église. Sur ordre de Paul VI, Journet publie un article dans l’Osservatore Romano intitulé «La ligne de partage des eaux» où il évoque, à propos du texte controversé, «une parole inspirée d’une lumière supérieure au monde».

    Les deux prélats resteront d’intimes amis jusqu’à leurs dernières rencontres, notamment celle du 19 novembre 1970 où Paul VI, malgré les douze audiences qu’il doit assurer dans la même matinée, reçoit le cardinal Journet pendant une heure. Ce dernier considérera ce moment comme «une des grandes heures de [sa] pauvre vie».

    *Charles Journet, 1891-1975, Guy Boissard, Éditions Salvator, 2008, 606 p., 29,90 euros.

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    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Né en 1897 à Neuchâtel, au pied du Jura, Maurice Zundel grandit dans une famille catholique, au cœur d’une ville et d’une région majoritairement protestantes. Marqué par la foi protestante de sa grand-mère, "la plus chrétienne de la famille" dont le jeune garçon hérite rapidement du goût pour la charité et le service des pauvres, Zundel apprécie le respect des protestants pour le petit catholique qu’il est.

    Enfant nerveux, hypersensible et pénétré de foi, il effectue son collège à Neuchâtel où il développe un grand intérêt pour les sciences. Au cours de l’année 1911 ont lieu trois expériences mystiques essentielles que le prêtre rapportera plus tard. Dans l’église Notre-Dame-de-l’Assomption, à Neuchâtel, le jour de la fête de l’Immaculée Conception, le garçon de 15 ans ressent "quelque chose d’intraduisible : une grâce mystérieuse, une présence, une sorte d’appel urgent, instantané…". Après une deuxième "fulguration" lors de la lecture du Sermon sur la montagne, le jeune Maurice, désireux d’entrer au séminaire, s’inscrit au collège de l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln (Suisse), en 1913, pour y passer sa maturité (baccalauréat).

    Prédications et premières querelles

    Après deux ans dans ce collège, il quitte Einsiedeln pour Fribourg. Marqué à jamais du sceau de cette abbaye dont il est oblat, il restera fidèle à la "patrie de son esprit", fondera une oblature à Genève et signera même par "Frère Benoît" son premier Poème de la sainte liturgie, dix ans plus tard. Entré au séminaire de Fribourg, Zundel est confronté à l’enseignement thomiste des années 1910 où Dieu est abordé de manière trop structurée, rigoureuse, dialectique et froide pour lui.

    "Ne pas faire la charité, mais être charité"

    Apprécié par ses enseignants, le brillant Zundel se voit confier des conférences auprès des jeunes gens sur le thème Hors de l’Église point de salut. Le jeune séminariste ouvre grandes les portes de l’Église à tous ceux qui, au cours de leur vie, peuvent s’émouvoir de la doctrine de Jésus. Prononcées en 1918, ses prédications enfreignent dans les grandes lignes le Syllabus de Pie IX et formulent en substance la notion de "liberté religieuse" qui ne sera établie qu’à la fin du concile Vatican II, en 1965, dans la déclaration Dignitatis humanae.

    M.Zundel_No-106
    M.Zundel_No-106

    Ordonné à l’âge de 22 ans, Zundel est le premier prêtre né dans l’antique cité des comtes de Neuchâtel depuis la Réforme, remarque sa biographe. Nommé à l’église Saint-Joseph à Genève, il s’investit de plain-pied dans les activités qui lui importent : secourir les pauvres, visiter les malades, puis éveiller la vie spirituelle d’un foyer de jeunes filles. Zundel n’hésite pas à interpeller l’Église dont l’enseignement lui semble trop abstrait et intellectuel et propose son propre catéchisme.

    À cet égard, il exhorte ses fidèles, dans un sermon prononcé un dimanche de printemps 1925, à pratiquer eux-mêmes la charité, à se déplacer auprès des pauvres : "ne pas faire la charité, mais être charité". L’invitation, ressentie comme un jugement, passe mal. Ailleurs, il insiste sur le fait que la pauvreté est condition sine qua non de la vie spirituelle : l’Église doit être pauvre si elle veut être catholique. La critique à vif du jeune prêtre est mal reçue : son évêque, Mgr Marius Besson, lui demande de rejoindre l’Angelicum – l’Université dominicaine de Rome -, pour revoir sa théologie.

    Les années d’exil

    Après un bref séjour romain, où il rencontre le futur Paul VI pour la première fois, le prêtre rentre  à Genève, à l’été 1927, et sa situation embarrasse Mgr Besson. "Votre singularité, votre esprit absolu vous met en marge de tous vos confrères et empêchent de vous confier toutes les tâches qu’on aimerait vous voir remplir" : tels sont les travers que l’évêque reproche à Zundel. "L’Église se méfie des mystiques, fussent-ils des saints !", lance-t-il au prêtre de 30 ans.

    Pendant près d’une décennie, le prêtre est balloté dans diverses aumôneries sans y trouver sa place. Lors d’un séjour salutaire chez les bénédictines de la rue Monsieur, à Paris, où il fréquente le milieu intellectuel de la capitale – Jacques Maritain, François Mauriac, Gabriel Marcel -, Zundel rencontre à deux reprises Mgr Giovanni Battista Montini, futur Paul VI. Les deux hommes d’Église, qui avaient eu l’occasion d’échanger à Rome, s’estiment mutuellement.

    "Ne parlons pas de Dieu, vivons-Le".

    En 1929, il est envoyé à Londres, dans un lycée assomptionniste de jeunes filles : il apprend l’anglais grâce à la lecture de Newman. L’année suivante, il retourne en Suisse où il reprend des fonctions d’aumônier de jeunes filles. Il y rédige son propre catéchisme, d’abord distribué sous le manteau, avant d’être publié en 1949 sous le titre de Recherche du Dieu inconnu. Vingt ans plus tard, Paul VI citera encore ce livre, qui s’était pourtant vu refuser le nihil obstat, comme une véritable initiation spirituelle.

    Après un séjour de sept ans au Caire, de 1939 à 1946, où il est aumônier du Carmel de Matarieh, il rentre à Lausanne et reprend sa vie solitaire de prédicateur itinérant à partir de la paroisse d’Ouchy. Les ennuis avec ses supérieurs reprennent : en 1954, le curé d’Ouchy doit défendre son vicaire d’un sermon dans lequel il aurait critiqué le pape et la hiérarchie. Quelques années plus tard, en 1961, Zundel sera à nouveau à l’origine d’une controverse à Rome, après une conférence donnée à Beyrouth sur le thème Sexualité et personnalité.

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    De Genève à Rome

    En février 1962 s’ouvre le concile Vatican II. Si le prêtre suisse, sans surprise, n’est pas convoqué, contrairement à ses amis, les abbés Journet et de Lubac, il se tient très au courant du débat conciliaire. Durant l’hiver 1968, Zundel donne douze retraites au cénacle de Beyrouth, sur un thème qui lui est cher : "Ne parlons pas de Dieu, vivons-Le".

    Réunies et éditées en 1971 sous le titre Je est un Autre, un de ses ouvrages les plus célèbres, ces prédications arrivent dans les mains de Paul VI qui suit avec intérêt la pensée de ce mystique rencontré à Rome et à Paris. En 1967, il lui avait déjà demandé d’écrire un livre sur "les problèmes de notre temps", après avoir lu un de ses articles dans Choisir, revue genevoise des pères jésuites. Le 12 janvier 1972, invité à la nonciature de Berne, Zundel apprend que le Souverain pontife le prie de venir prêcher la retraite de Carême au Vatican, le mois suivant.

    "L'Eglise doit toujours apparaître comme une personne, jamais comme une institution"

    Non sans appréhension, Zundel s’y rend, "dans une totale impréparation", et prêche sur les thèmes de Je est un Autre, en insistant sur la crise dans le monde et dans l’Église. Au cours de cette semaine à Rome, le prêtre suisse découvre avec étonnement dans la Curie, "dont on dit tant de mal et à tort", un "esprit spirituel intense et admirable", des hommes animés du désir de se rapprocher de Dieu.

    Quel homme et quel Dieu?

    S’adressant au cœur de l’Église, Zundel lui rappelle sa mission. Pour que l’Église intéresse l’esprit et touche le cœur des hommes, elle doit toujours apparaître comme une personne, jamais comme une institution. Pour révéler Celui dont elle est porteuse, la communauté doit s’affranchir de la théocratie ecclésiastique accumulée depuis des siècles, pour n’être rien de plus et rien de moins qu’un "sacrement où Sa Présence ne cesse de s’attester dans une action qui la représente et la communique".

    Paul VI salue ce message dont il reconnaît la profondeur spirituelle qu’il a toujours entendue chez Zundel et qu’il apprécie. À l’issue de la retraite, les deux hommes ont un chaleureux tête-à-tête au cours duquel le pape invite l’abbé à s’exprimer "en toute franchise", dans son bureau, mais aussi par la suite. Il conclura cet entretien par ces mots qui resteront gravés dans le cœur de l’abbé: "Vous avez ici un ami".

    En 1972 toujours, Paul VI demande à Zundel de rédiger un livre tout public reprenant ses vingt-deux interventions au Vatican. Ce sera Quel homme et quel Dieu ? La rédaction de l’ouvrage, qui lui requiert trois années de labeur, l’épuise. Ses prédications ont raison de ses dernières forces : le prêtre suisse s’en retourne à Dieu le 10 août 1975, dans sa paroisse d’Ouchy à Lausanne.

    *France-Marie Chauvelot: Vie et pensée de Maurice Zundel,, Le Passeur éditeur, 2019, 192p.

    Pour aller plus loin:
    Un ouvrage de poche: Gilbert Vincent, Marc Donzé : Maurice Zundel,  la figure lumineuse d’un mystique, 2017, 128 p. éditions Ouverture
    Une biographie écrite par un confrère qui l’a bien connu: Gilbert Vincent: La liberté d’un chrétien, Maurice Zundel, 1999, 188 p. éditions du Cerf / St-Augustin
    Les œuvres complètes de Maurice Zundel dont 3 volumes sont parus aux éditions Parole et Silence : Vivre la divine Liturgie; Harmoniques; A la découverte de Dieu.

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    | © Suzi Pilet, Fondation Maurice Zundel

    Zundel, avant-gardiste et critique de Vatican II 2/2

    Ami de Paul VI, Maurice Zundel a suivi avec intérêt le Concile Vatican II, auquel il n’a pourtant pas participé. Interprète critique des conséquences d’un Concile qui lui a donné raison dans de nombreux domaines, le prêtre suisse a connu une réhabilitation progressive depuis et fait figure de grand théologien du 20e siècle, selon France-Marie Chauvelot*.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    La reconnaissance de l’Église aura été tardive dans la vie de ce prédicateur de génie, comme ce fut le cas pour les Pères Congar et de Lubac. Et pour cause : en avance sur son temps en de nombreux domaines, la spiritualité de Zundel réside dans une intuition fondamentale perçue dans son enfance, celle d’un rapport avec le Christ vécu de personne à Personne. Dieu s’est fait homme pour en l’homme éveiller la divinité, afin que l’homme devienne Dieu, répète le théologien. Rappeler la présence divine en l’homme et la responsabilité de chacun vis-à-vis du "Dieu fragile" qui l’habite : tel aura été le grand apport de Maurice Zundel au Concile et à la théologie du 20e siècle.

    Apôtre d’un Dieu humble

    Au cours des nombreuses retraites qu’il prêche entre 1930 et 1935, le prêtre suisse propose une approche mystique de Dieu qui dénote avec son temps et annonce déjà les grands thèmes de Vatican II. Le Dieu de Zundel est d’abord un Dieu "intérieur" qui ne peut "établir son règne qu’au-dedans de l’intimité secrète avec chacun de nous". "Une intimité ne se déduit pas, elle se vit", insiste le théologien : "Il est blasphématoire de parler de Dieu quand on n’en vit pas et, quand on en vit, il n’y a guère à en parler !".

    "Dieu fragile, c’est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve, la plus essentielle de l’Évangile"

    Ailleurs, Zundel formule l’idée controversée et avant-gardiste d’un Dieu "mère". Dans la "désappropriation éternelle qu’est le Verbe de Dieu", "Jésus a cette mission d’assumer tous les hommes comme une mère parfaite assume son enfant, se substitue à lui dans la douleur, prend sa place dans la misère, est frappée de tous les coups qui l’atteignent avant lui, pour lui, au-dedans de lui !" En bref, le mystique suisse se fait l’apôtre d’un Dieu pauvre et fragile : "Dieu fragile, c’est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve, la plus essentielle de l’Évangile. Dieu fragile est remis entre nos mains".

    L'abbé Maurice Zundel développe l'idée d'un Dieu humble
    L'abbé Maurice Zundel développe l'idée d'un Dieu humble @ Fondation Zundel

    De nombreux prêtres, bouleversés par son approche du Dieu pauvre et "maternel", s’inspirent de la pensée de Zundel, encore largement méconnu. En juillet 1935, l’abbé Caffarel, directeur de l’Action catholique, recommande le prêtre suisse pour une série de conférences à Radio Luxembourg. Ces dernières formeront son ouvrage L’Évangile intérieur, publié un an plus tard. On y lit que "le christianisme réside essentiellement dans le Christ, il est moins dans sa doctrine qu’il n’est dans sa Personne".

    Influence et controverse

    Alors qu’il était encore jeune séminariste, en 1917, Zundel donne sa première conférence sur le thème "Hors de l’Église point de salut". Ayant pu constater, voire subir les attaques de l’intolérance religieuse dont furent victimes les "modernistes", et parmi eux beaucoup de prêtres, le séminariste de vingt ans prône une liberté de conscience en matière de religion qui ne sera adoptée qu’à la fin du Concile, et d’extrême justesse. Ses prises de parole marquent son auditoire genevois, remarque sa biographe. Le prêtre suisse s’attire même la reconnaissance et les félicitations d’Henri de Lubac, qui, après avoir lu La Pierre vivante, écrit à Zundel : "Combien le christianisme serait plus fort, plus mordant aujourd’hui si tous ceux qui le professent, à commencer par les théologiens, savent le rappeler avec la force de conviction qui vous anime !"

    Si ces ouvrages connaissent un certain succès, ils suscitent aussi la méfiance de certains, tels son confrère suisse Charles Journet, tenant d’une approche de Dieu par la connaissance que Zundel semble négliger au profit de celle qui s’obtient par le cœur. En outre, les convictions politiques du mystique, reprochant à l’Église d’avoir laissé la question sociale aux organisations socialistes et communistes, dérangent. Le théologien suisse est aussi un sujet d’inquiétude pour ses supérieurs. Lu à la loupe par son évêque, Recherche de la personne (1938) ne connaîtra pas de seconde édition sur recommandation du Saint-Office, à cause notamment d’un chapitre qui parle de l’amour avec poésie et réalisme, dans le but qu’il soit assumé dans la lumière de l’Esprit.

    Selon sa biographe, l’ostracisme clérical dont il a été l’objet sera contourné par le Père Varillon qui, reconnu dans l’Église, pourra faire connaître très largement sa pensée sans en citer le véritable auteur. En 1954, Zundel est défendu par son curé, à Ouchy, pour un sermon dans lequel il aurait critiqué le pape et la hiérarchie. Quelques années plus tard, en 1961, Zundel sera à nouveau à l’origine d’une controverse à Rome, après une conférence donnée à Beyrouth sur le thème Sexualité et personnalité où le prêtre appelle à prendre conscience de l’acte créateur et à trouver ainsi chemin de lumière, non dans le refoulement, mais dans le respect des valeurs les plus nobles de la personne.

    Zundel et la réforme liturgique   

    Dans la première version de ce qui deviendra en 1934 le Poème de la sainte liturgie, méditation poétique et mystique sur la liturgie de la messe selon le rite de saint Pie V, Zundel intitule son premier chapitre "Et caro Verbum facta est". Le théologien suisse entend montrer que la matière est exhaussée en Christ et que, pénétrée de sa présence, elle symbolise plus qu’elle-même. Lecteur attentif de l’ouvrage à sa parution, Mgr Giovanni Battista Montini met en garde les lecteurs sur ce concept très en avance sur son temps.

    "La messe latine va, je l’imagine, être interdite et le chant grégorien enterré"

    Pour autant, la réforme liturgique à l’œuvre après le Concile inquiète l’auteur du Poème de la sainte liturgie. Soucieux de ne pas ajouter du bruit à la cacophonie ambiante, Zundel préfère ne pas exprimer publiquement ses réserves sur le sujet. Dans ses correspondances privées, il s’inquiète de l’ouverture à la traduction vulgaire dans la liturgie. "La messe latine va, je l’imagine, être interdite et le chant grégorien enterré. Tout cela s’est fait sans consultation des laïcs, soit-disant promus à l’âge adulte et, cela va sans dire, sans consultation des prêtres, qui comptent encore moins que les laïcs", écrit sévèrement Zundel, dans une lettre.

    En septembre 1972, Zundel est invité à la commission liturgique du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg pour donner son avis sur la réforme conciliaire. S’il ne peut s’y rendre, il fait néanmoins savoir, dans deux lettres, son regret devant le "total abandon du commun de la messe en grec et latin, dont tout le monde connaissait le sens et appréciait les admirables mélodies".

    Inquiet de voir que "tant de changements dans le culte et la discipline donnent le sentiment que tout peut être changé par décret", le prêtre suisse livre ses réflexions dans deux ouvrages, qui seront ses derniers : Je est un Autre et Quel homme et quel Dieu ? "Je reste continuellement anxieux de l’état du monde, de l’Église, devant cette ignorance du vrai visage de Dieu, égale, au fond, à celle du vrai visage de l’homme. On passe à côté de l’Un et de l’autre sans les reconnaître", conclut-il. (cath.ch/imedia/at/mp)

    *Vie et pensée de Maurice Zundel, France-Marie Chauvelot, Le Passeur éditeur, 2019, 192p.

    Pour aller plus loin:
    Un ouvrage de poche: Gilbert Vincent, Marc Donzé : Maurice Zundel,  la figure lumineuse d’un mystique, 2017, 128 p. éditions Ouverture
    Une biographie écrite par un confrère qui l’a bien connu: Gilbert Vincent: La liberté d’un chrétien, Maurice Zundel, 1999, 188 p. éditions du Cerf / St-Augustin
    Les œuvres complètes de Maurice Zundel dont 3 volumes sont parus aux éditions Parole et Silence : Vivre la divine Liturgie; Harmoniques; A la découverte de Dieu.

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    Le Père Yves Congar a été un des théologiens influent du Concile Vatican II © wikimedia commons CC-BY-SA-2.0

    Le Père Congar, du Saulchoir à Rome: itinéraire d’un théologien 1/3

    Il demeure impossible de "penser Vatican II sans le Père Congar, et réciproquement, tant ce concile fut celui du théologien dominicain», écrit Étienne Fouilloux dans sa récente biographie religieuse.  Retour, dans un premier temps, sur l’itinéraire singulier qui a mené Yves Congar à se faire le défenseur d’une réforme de l’Église catholique.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Né en 1904, Yves Congar a la certitude de sa vocation dès ses quatorze ans. À cette mission sacerdotale se conjuguent, selon Étienne Fouilloux, trois autres vocations auxquelles il entend consacrer sa vie: vocations dominicaine, ecclésiologique et œcuménique. Étudiant en philosophie à l’Institut catholique de Paris, il rejoint les dominicains du Saulchoir en 1926, alors exilés près de Tournai en Belgique, où il achève sa formation de théologien. En 1930, il est ordonné prêtre.

    Une fois professeur de théologie au Saulchoir, à partir de 1932, le Père Congar devient un travailleur acharné: après un footing matinal dans le parc du couvent, il abat dix à douze heures de labeur intellectuel chaque jour. Un demi-siècle plus tard, en 1957, on dénombre déjà une cinquantaine de livres en son nom propre et son biographe estime ses lectures à près de 20'000 volumes, soit plus de 300 par an. Seuls son ami le jésuite allemand Karl Rahner et le théologien suisse Hans Urs von Balthasar semblent avoir été plus prolifiques que lui.

    Monomanies théologiques et premières controverses

    Très vite, le Père Congar se voue à l’étude du mystère de l’Église qu’il juge, dès l’année de son ordination, "si latine", "si centralisée", trop peu "encourageante" et "compréhensive". Ses réflexions dans le domaine ecclésiologique débouchent sur la nécessité de promouvoir un "œcuménisme catholique". "L’union des Églises ! Mon Dieu, pourquoi votre Église qui est sainte et qui est unique, qui est unique et sainte et vraie, a-t-elle souvent ce visage austère et décourageant, alors qu’elle est en réalité pleine de jeunesse et de vie ?", écrit le théologien dans une prière du 17 septembre 1930.

    "C’est en lisant l’Évangile de saint Jean, que j’ai conçu un grand amour pour l’unité de l’Église et celle des chrétiens"

    "C’est en lisant l’Évangile de saint Jean, dans la perspective de ma préparation au sacerdoce, que j’ai conçu un grand amour pour l’unité de l’Église et celle des chrétiens", confie le dominicain. L’amour de Congar pour l’Église, conçue comme mystère plutôt que comme "société hiérarchique, inégalitaire et parfaite", s’est révélé à partir de son sacerdoce. Ecclésiologie et œcuménisme sont, dès lors, les deux chevaux de bataille du théologien dominicain.

    Encouragé dans la voie du renouveau ecclésiologique par le succès des ouvrages de son confrère jésuite Henri de Lubac, le Père Congar publie Chrétiens désunis en 1937, ouvrage qui est reçu comme un manifeste pour un renouveau œcuménique. Le théologien formule le vœu suivant : "Que l’Église soit l’Église. Qu’elle se préoccupe et qu’elle parle de Dieu, de l’Évangile, du plan du salut de Dieu plus que d’elle-même". Dès cette publication, Congar essuie une première déconvenue, au moment où les relations se dégradent entre Rome et les dominicains : ses "sympathies protestantes" inquiètent le Saint-Office.

    Yves Congar
    Yves Congar

    Le Père Congar ne tarde pas à susciter les foudres de l’inquisition romaine, alors que commence le second conflit mondial. Envoyé au front, il est fait prisonnier et expédié dans des camps nazis, celui de Colditz notamment. Le religieux de quarante ans vit cet arrêt comme une régression dans son travail : "J’ai oublié la moitié de ce que je savais en 1939", écrit-il en 1945. "Mais la vraie intellectualité me trouvera fidèle et très fervent", ajoute-t-il.

    Congar, Rome et la réforme

    Un premier voyage à Rome entre le 10 et le 31 mai 1946 lui fait entrevoir "l’empreinte partout marquée par l’Église et la papauté". La pompe baroque et le poids d’une administration au fonctionnement pyramidal prétendant légiférer pour tout temps et tout lieu choquent le religieux français. Les réserves du jeune prêtre vis-à-vis de l’Église romaine se confirment dans l’esprit du théologien déjà réputé, remarque son biographe.

    Les désaccords du Père Congar avec le système romain se résument en quatre points. Il lui reproche d’abord une lacune anthropologique : un "manque d’intérêt à l’homme, de considération de l’homme, de respect de l’homme". D’autre part, le théologien critique la façon qu’a Rome de considérer les dissidents, et donc toute la question de l’œcuménisme, autour de la personne et de l’œuvre de Luther notamment. En outre, il dénonce sévèrement la "mariodulie" qu’il juge "affolante" et par laquelle "le système poursuit, dans la glorification effrénée de Marie, sa propre glorification". Enfin, il se penche sur la "question ecclésiologique", marquée par une exaltation de la structure, de la hiérarchie et de la fonction pontificale au détriment du peuple des fidèles : "absolutisation, glorification, justification de l’appareil et réduction progressive (…) de cet appareil à la Curie romaine", martèle le théologien.

    "On peut condamner une solution si elle est fausse, on ne condamne pas un problème"

    À sa critique de l’autorité pontificale et du système tridentin s’ajoute une réflexion sur la nécessité d’une réforme, quatre siècles après le schisme protestant. Dans Vraie et fausse réforme de l’Église, son ouvrage majeur paru en 1950, le théologien établit une distinction entre une "bonne réforme", c’est-à-dire une réforme qui touche seulement la vie de l’Église, et une "mauvaise réforme", c’est-à-dire celle qui attente à sa structure, à sa constitution fondamentale, et qui débouche sur un schisme comme au 16e siècle. Il est dès lors considéré comme "réformiste", concept que lui-même reconnaît, remarque Étienne Fouilloux, mais que le théologien affirme n’employer que dans un sens faible de simple "tendance aux réformes".

    Condamnations du théologien jusqu’au Concile

    La parution de l’encyclique de Pie XII, Humani generis, le 12 août 1950, que le Père Congar refuse de commenter, marque le début des condamnations majeures du théologien. Inquiet du regain d’intégrisme au sein du catholicisme français, il conteste, dans un article la même année, la prétention qu’a l’intégrisme d’incarner la vérité catholique alors qu’il est seulement, pour le dominicain, le masque religieux d’une idéologie politique d’extrême-droite. Son brûlot est mal reçu à Rome malgré les protestations du théologien: "Je n’ai rien de commun avec les chrétiens progressistes", écrit-il dans son Journal.

    Les sanctions ne tardent pas. Début 1952, le Saint-Office interdit la réédition de Vraie et fausse réforme dans l’Église, épuisé, ainsi que sa traduction en d’autres langues. Deux ans plus tard, en 1954, Congar apprend que son ouvrage Jalons pour une théologie du laïcat a été lu à la loupe et mal vu à Rome : il doit quitter le Saulchoir et l’enseignement. Face aux condamnations, le théologien défend ses écrits, interprétés par Rome comme un "appel ou un encouragement à la désobéissance", et répond par une formule désormais célèbre : "on peut condamner une solution si elle est fausse, on ne condamne pas un problème".

    Joseph Ratzinger (à gauche), futur Benoit XVI, discutant Yves Congar lors du Concile Vatican II (Rome, 1962)
    Joseph Ratzinger (à gauche), futur Benoit XVI, discutant Yves Congar lors du Concile Vatican II (Rome, 1962) @ DR

    Si Congar accepte "le monitum du Saint-Office avec obéissance filiale", la "petite purge" dont il est victime ne le dissuade pas de poursuivre ses réflexions. Le dominicain s’engage à "ne jamais lâcher, mais continuer à intensifier [son] service de la Vérité". Son activité œcuménique pose de plus en plus problème : on le soupçonne d’avoir assisté à l’assemblée constitutive du Conseil œcuménique des Églises, au cours de l’été 1948 à Amsterdam, malgré l’interdiction du Saint-Office.

    S’ensuit une période de doutes et de sanctions, le Père Congar étant muté ici et là et surveillé de très près dans ses prises de parole. Ces quelques années d’ostracisme et d’exil laisseront une empreinte décisive sur le dominicain, observe Étienne Fouilloux. Ainsi l’annonce de la convocation d’un concile par Jean XXIII, le 25 janvier 1959, a-t-elle l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel ombragé du théologien. Si le Père Congar entrevoit un tournant majeur qui se dessine au sommet de l’Église et au sein duquel il jouera un rôle prépondérant. (cath.ch/imedia/tl/mp)

    A suivre:  Le concile du Père Congar: victoires et déboires d’un théologien de Vatican II 2/3 Yves Congar et les papes: Du désaccord à l’entente cordiale 3/3

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    Le Père Yves Congar a participé à la rédaction de huit des seize documents adoptés par Vatican II © Arch. dominicaines de la Province de France/Tangi Cavalin

    Vatican II: victoires et déboires du Père Congar 2/3

    Il demeure impossible de «penser Vatican II sans Congar, et réciproquement, tant ce concile fut celui du théologien dominicain», écrit Étienne Fouilloux dans sa récente biographie du Père Congar*. Après avoir retracé l’itinéraire singulier du Père Congar jusqu’au concile, il convient de s’arrêter sur le rôle central qu’a joué le dominicain français lors du concile Vatican II.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Passé brusquement du soupçon à la pleine reconnaissance, le Père Yves Congar est un témoin privilégié du concile Vatican II (1962-1965). Identifié comme un «théologien-type» du concile selon Étienne Fouilloux, Congar a souffert pour ses idées avant de les voir officiellement admises au Concile. Spectateur perplexe et critique au début, le dominicain pénètre ensuite au cœur de la machine conciliaire et devient une figure de proue de l’aggiornamento de l’Église catholique.

    Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Père Congar n’a pas toujours été le «théologien du concile». Au contraire, rien ne laissait supposer qu’il y participerait et, moins encore, qu’il en serait un des acteurs majeurs. Étienne Fouilloux ne manque pas de rappeler combien Congar était, avant la convocation de Vatican II, considéré comme infréquentable et largement ostracisé par la Curie romaine, notamment pour ses écrits jugés trop réformistes en matière d’ecclésiologie et d’œcuménisme.

    Doutes pré-conciliaires

    Aussi la nomination du Père Congar, comme celle du jésuite Henri de Lubac, comme consulteurs de la Commission théologique préparatoire au concile en juillet 1960 a-t-elle de quoi surprendre. Pourtant, la promotion des deux théologiens paraît légitime, tant ils font figure, au début des années 1960, de précurseurs et spécialistes, en ecclésiologie notamment. D’ailleurs, le De Ecclesia, première ébauche de constitution dogmatique commise par la Commission préparatoire, annonce que «l’œcuménisme catholique» sera au centre du concile. Un pléonasme volontaire que Congar utilisait déjà… en 1937.

    Présent à la première réunion de la Commission théologique préparatoire, Congar n’hésite pas à donner son avis sur les « Questiones Commissioni Theologicae positae », un premier travail composé de quatre schémas, dont le De Ecclesia et le De fontibus Revelationis. Congar ne se prive pas de lui reprocher ses faiblesses. Ses remarques, reçues comme un manifeste réformiste, sont mal accueillies, si bien qu’il n’est pas convié à la seconde réunion de février 1961.

    S’ensuit une période de doutes et d’insatisfactions, le théologien dominicain regrettant que les consulteurs demeurent muets lors des séances préparatoires. Il pense alors ne pas pouvoir peser dans les débats. Congar sous-estime-t-il la marge de manœuvre dont il disposera? C’est l’hypothèse d’Étienne Fouilloux. D’ailleurs, le climat semble bien différent lors de la dernière réunion préparatoire en 1962. Bien que plus discret que d’autres consulteurs, Congar a la parole et entrevoit avant d’autres que Vatican II pourrait bien être le «concile des théologiens».

    «C’est honteux que Congar ne soit pas là»

    «Ce que je pressentais s’annonce: le concile lui-même pourrait bien être assez différent de sa préparation», écrit le dominicain dans son Journal du concile. Malgré sa colère devant la pompe avec laquelle la séance inaugurale s’est déroulée, le 11 octobre 1962, le théologien entrevoit dans le discours de Jean XXIII un texte fondateur, favorable à ce qu’il appelle une «vraie réforme». À rebours de certains théologiens présents (Jean Daniélou, Karl Rahner etc.), Congar se félicite que le concile n’ait pas pour mission de produire une somme doctrinale mais de répondre à une urgence ecclésiale précise.

    D’observateur déçu et impuissant, le dominicain devient le chroniqueur passionné et l’acteur principal de la «machine conciliaire». Son biographe fixe à l’automne 1962 le début de la reconnaissance du Père Congar par l’Église réunie en concile. Aussi est-il le premier surpris lorsque, lors de la première session du concile à Rome, il se rend compte qu’il est devenu, à son corps défendant, une figure de proue de l’Église catholique.

    Considéré par beaucoup comme un des «Pères de l’Église conciliaire», le théologien devient à nouveau «fréquentable»: on peut le lire, le citer, voire le solliciter, sans crainte. Réhabilité, le Père Congar n’en demeure pas moins critique et parfois découragé par le concile, notamment à la sortie de la première session qui ruine, selon lui, le travail préparatoire réalisé jusque-là.

    Son concile commence vraiment, selon Étienne Fouilloux, en mars 1963 lorsque, en manque d’ecclésiologues, on fait officiellement appel à lui. Peu avant, le Père Moeller, autre théologien du concile, s’était indigné que le dominicain soit absent: «c’est honteux que Congar ne soit pas là», fait-il remarquer le jour où le De Ecclesia est abordé. Aussitôt convoqué à la Commission, Congar s’engage, non sans hésitations, dans la rédaction du nouveau De Ecclesia. Deux ans durant, jusqu’en décembre 1965, et après s’être rendu compte que le vent tournait en faveur d’un certain réformisme, il se lance à corps perdu dans l’aventure conciliaire.

    Congar, ardent défenseur de Vatican II

    À la fin du concile, malgré ses doutes sur la pertinence de certains textes, Congar s’estime satisfait du travail fourni par les Pères conciliaires. «Il y a tout de même beaucoup de très bon; parfois une grande densité de pensée dogmatique, et un peu partout des ouvertures, des germes», écrit-il dans son journal, le 26 avril 1964. Présent à la fois comme «technicien» et comme «recours», selon Étienne Fouilloux, le théologien a montré tout au long du concile qu’il était «l’un des meilleurs ecclésiologues catholiques du moment».

    Sa contribution aux textes conciliaires fait l’admiration de ses pairs. Le Père Yves Congar participe ainsi à la rédaction de huit documents sur les seize adoptés par Vatican II. Seul Mgr Gérard Philips, cheville ouvrière des textes doctrinaux, peut lui être comparé. Au lendemain du concile, le combat n’est pas terminé pour lui : le dominicain participe activement à la création de la revue internationale de théologie intitulée Concilium, revue qui entend prolonger l’élan conciliaire.

    Au-delà de toute considération proprement théologique sur la nature du réformisme de Congar, on ne peut nier que le dominicain ait été non seulement l’un des précurseurs des réflexions ecclésiologiques de Vatican II mais qu’il a, en outre, pointé de façon prémonitoire le «schisme virtuel» des opposants au concile. Interprète autorisé d’un épisode qu’il considère comme la «grâce de sa vie» et avocat talentueux de sa pleine réception, le Père Congar défendra jusqu’à sa mort Vatican II contre les critiques de tous bords et demeurera le spectateur engagé de tous les surgissements ecclésiaux des trois décennies suivantes.

    Le parcours hors du commun de cet homme d’Église est d’autant plus remarquable que son rapport à l’institution a souvent été houleux: en témoignent ses vives querelles avec certains pontifes, des disputes qui montrent à quel point le théologien a toujours voulu garder sa liberté tout en restant fidèle à l’Église.

    *Yves Congar. 1904-1995 : Une vie, Étienne Fouilloux, Salvator, octobre 2020.

    Fin de la série le 15 avril 2021: Yves Congar et les papes: du désaccord à l’entente cordiale

    Dans l'émission "Sur la terre comme au ciel", en 1976 au micro d'André Kolly, quelque onze ans après la fin de Vatican II, le père Yves Congar livre ses souvenirs.

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    | © Archives dominicaines de la Province de France/Tangi Cavalin

    Yves Congar et les papes: du désaccord à l’entente cordiale 3/3

    Dans les derniers jours de la troisième session du Concile Vatican II, le 8 juin 1964, le pape Paul VI recevait le Père Yves Congar, alors au sommet de sa gloire. Ostracisé et malmené sous Pie XII à cause de ses écrits jugés trop «réformistes», le dominicain obtient une reconnaissance de la part des papes suivants, Jean XXIII et Paul VI, mais sans se réconcilier tout à fait avec Rome.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Peu de théologiens ont été plus critiques à l’égard du pouvoir papal et du système romain que le Père Yves Congar. Peu ont été plus censurés et critiqués, hormis peut-être Henri de Lubac, pour leurs écrits en matière d’œcuménisme et d’ecclésiologie. L’amélioration progressive de sa relation avec les papes, relation d’abord conflictuelle chez le théologien antiromain puis pacifiée au moment du Concile, reflète le changement de climat dans l’Église catholique de la seconde moitié du XXe siècle.

    Pie XII et les «affaires françaises»

    Le dominicain manifeste très tôt sinon une antipathie, du moins une réserve, à l’égard de l’Église «si latine, si centralisée!» et du pape, «Christ de la terre». «Mais Rome n’est pas le monde, et la civilisation latine n’est pas l’humanité», martèle le théologien. Après un premier voyage à Rome en mai 1946, où il s’étonne de «l’empreinte partout marquée par l’Église et la papauté», Congar retourne dans la Ville Éternelle en 1954, contraint et forcé par le cardinal Ottaviani, récemment promu secrétaire du Saint-Office.

    Non sans en apprécier de nouveau le charme, il retrouve sans plaisir une ville où les festivités de l’Année sainte décrétée par Pie XII pour le centenaire de la définition de l’Immaculée Conception de la Vierge le choquent, commente Étienne Fouilloux. «Rome vit dans un monde à elle, un monde où tout se ramène à l’obéissance, assaisonnée de piété hypermariale. Le monde et la vérité de ses questions n’existent pas pour elle», écrit le dominicain dans son Journal. En outre, on l’a fait venir pour passer une sorte d’examen de conscience, psychologique et théologique, sur ce qui l’irrite dans la romanité en ce qu’il nomme une «lamentable fin de pontificat».

    Débute alors un procès intenté par le Saint-Office au cours duquel le théologien se mesure à ses détracteurs, et notamment au pape Pie XII. On lui reproche d’accorder trop d’importance à l’«expérience religieuse» par rapport au «caractère objectif de la Révélation et des formules dogmatiques». On regrette aussi qu’il insiste trop sur ce qui manque à la catholicité de l’Église du fait du schisme d’Orient et de la Réforme.

    Plus largement, le théologien est victime de ce qu’il considère comme une cabale de la part de Pie XII à l’égard des tenants français de la Nouvelle Théologie, dont Henri de Lubac, qui, en matière d’ecclésiologie et d’œcuménisme, proposent une vision jugée trop positive de la crise moderniste, une prise de position résolue pour un réformisme liturgique, une place exagérée accordée au prophétisme etc. En outre, on reproche au dominicain une valorisation excessive du sacerdoce des laïcs dont Pie XII vient justement de souligner le caractère «honorifique» qui le distingue, «passablement en degré mais aussi en essence du sacerdoce proprement dit», celui du prêtre, remarque Étienne Fouilloux.

    Le Père Congar non plus ne mâche pas ses mots à propos du pape italien. «Le pape actuel a, surtout depuis 1950, développé jusqu’à la manie un régime paternaliste consistant à ce que lui, et lui seul, dise au monde et à chacun ce qu’il faut penser et comment il faut faire», écrit le théologien dans son Journal. Aussi l’irruption de Jean XXIII sur la scène catholique en octobre 1958 vient-elle bouleverser une nouvelle fois l’existence du dominicain d’une manière qu’il n’osait espérer.

    Le silence du «bon pape Jean»

    «Jean XXIII? Il faudrait une si totale conversion de Rome! Conversion à ne pas prétendre tout régenter: ce qui, sous Pie XII a pris des dimensions inégalées jusque-là et a abouti à un paternalisme et à un crétinisme sans fond», écrit le Père Congar en janvier 1959 à un ami. L’annonce du concile, indique Étienne Fouilloux, suscite à la fois «un immense intérêt et beaucoup d’espoir» chez le théologien désabusé. L’aggiornamento de l’Église catholique voulu par le «bon pape Jean» pour hâter l’union des chrétiens séparés obéit aux voies de réformes tracées par Congar depuis Chrétiens désunis, en 1937.

    D’où l’interrogation du dominicain quant aux intentions du pontife. «Je me suis demandé si Jean XXIII avait lu mon livre Vraie et fausse réforme dans l’Église. (…) Je crois que oui!», écrira-t-il plus tard à Mgr Capovilla, secrétaire du pape, dans une lettre du 21 avril 1988. Les documents font toutefois débat pour étayer une telle rumeur, ajoute Étienne Fouilloux.

    Lors de la Commission préparatoire du concile, ses premiers désaccords et déceptions au regard du travail fourni le poussent à s’en remettre directement au pape Jean XXIII. Congar révèle à ce dernier, dans une lettre écrite le 12 juillet 1961, les carences de travail préparatoire concernant l’œcuménisme, domaine qui lui tient particulièrement à cœur. «Un de vos fils vient vous dire son angoisse et sa peine», confie-t-il à l’évêque de Rome. Transmise par le nonce à Paris, Mgr Bertoli, sa lettre n’obtient pas de réponse de la part du pape.

    Pour autant, Jean XXIII participe à changer progressivement l’opinion de Congar à l’égard du système romain. L’amélioration notoire de la réputation du théologien et de ses relations avec ses supérieurs romains témoigne d’un changement plus important: celui du climat ecclésial entre 1960 et 1963, sous l’impulsion de Jean XXIII et en l’attente du concile. Promoteur d’une réforme qui lui a valu des sanctions sous Pie XII, commente Étienne Fouilloux, Congar devient prophète et héros quand Jean XXIII rend possible l’aggiornamento et que s’évanouit l’image du concile préfabriqué par la Curie que le théologien combat.

    Paul VI, Jean Paul II et la gloire de Congar

    En 1963, quelques mois après l’élection de Paul VI au mois de juin, Congar apprend d’un de ses confrères que le successeur de Jean XXIII a pour lui une très grande estime, qu’il l’a lu et le connaît. Un an plus tard, le théologien est même reçu par le pontife italien, le 8 juin 1964. Il garde néanmoins une certaine distance. Dans son journal du concile, il lui reproche d’être encore très lié à une vue romaine et de ne pas avoir «l’ecclésiologie de ses grands gestes œcuméniques».

    Pour autant, la reconnaissance du théologien comme «père de l’Église conciliaire» par le pape offre à Congar une audience à la mesure de son travail accompli. Après plusieurs années de lutte, il devient persona grata au Vatican et on parle même de lui comme d’un possible cardinal – qu’il deviendra bien plus tard, en 1993, un an avant sa mort. Dans la période post-conciliaire, il manifeste à certains moments, notamment à l’occasion de la publication de l’encyclique Humanæ vitæ, son désaccord avec Paul VI et n’hésite pas à prendre vigoureusement la défense de son ami théologien Hans Küng dont le pape déplore l’agressivité envers Rome.

    Dans les dernières années de sa vie, le Père Congar ne manque pas de saluer le dynamisme de Jean Paul II, élu en 1978, tout lui adressant les mêmes reproches qu’aux pontifes précédents: il regrette la pompe entourant ses voyages, qui exalte sa fonction au-delà du raisonnable, et doute qu’un catholique polonais puisse vraiment comprendre l’orthodoxie. Le pontife polonais lui envoie une lettre chaleureuse l’année de ses 90 ans, en 1994, alors que sa santé est devenue très fragile.

    L’héritage du Père Congar

    Cette même année se termine en apothéose, par volonté pontificale, remarque Étienne Fouilloux. Le 30 octobre 1994, on apprend que, trente ans après les premières rumeurs, le Père Congar est enfin sur la liste des prélats qui seront promus cardinaux au consistoire du 26 novembre. Sur près de huit cent experts de Vatican II, seulement quarante-trois théologiens ont été créés cardinaux, la plupart comme couronnement de leur carrière en Curie plus que pour leur activité au concile. Pour le Père Yves  Congar comme pour Henri de Lubac, créé cardinal en 1983, quelques années avant sa disparition, cette reconnaissance tardive fait figure de lot de consolation.

    Il n’est pas anodin que le dernier livre publié du vivant de Congar, Église et papauté : Regards historiques, porte sur la papauté. Ce testament laissé par le théologien, loin d’être le traité conformiste qu’on lui a demandé en vain d’écrire pour gagner l’estime de ses supérieurs, au milieu des années 1950, réunit quelques articles où la fonction pontificale est restituée à son contexte historique et théologique. Soixante ans après ses premiers travaux, conclut Étienne Fouilloux, la démarche du Père Congar restait donc substantiellement la même : élucider le chaotique cheminement de l’Église à travers l’histoire. (cath.ch/imedia/at/bh)

    *Yves Congar. 1904-1995 : Une vie, Étienne Fouilloux, Salvator, octobre 2020.

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    Le théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988) fut un des précurseurs du Concile Vatican II © Fondation Balthasar Bâle

    Hans Urs von Balthasar, théologien hors-norme 1/2

    Du commun aveu de son maître et de son disciple en théologie Henri de Lubac et de son ami Joseph Ratzinger, Hans Urs von Balthasar fut l’un des plus grands esprits de son temps. Auteur d’une œuvre monumentale en cours de réédition dans sa propre maison - Johannes Verlag* -, l’ancien jésuite a influencé toute la théologie du 20e siècle. Il fut un des précurseurs du Concile Vatican II.

    Né le 2 août 1905 à Lucerne, Hans Urs von Balthasar est le descendant d’une famille patricienne implantée dans cette cité depuis le 16e siècle et qui a fourni à la Suisse des personnages illustres: hommes d’État, brillants ecclésiastiques ou valeureux missionnaires. Fils d’un architecte pionnier de la construction d’églises modernes en Suisse et d’une mère pieuse - connue pour ses engagements humanitaires héroïques pendant la Première Guerre mondiale -, il montre dès son jeune âge une passion pour la musique et pour les lettres qu’il entretiendra toute sa vie.

    Autodidacte et précoce

    Autodidacte et précoce, le jeune Hans délaisse ses études au collège bénédictin d’Engelberg (Suisse) et au lycée jésuite de Feldkirch (Autriche). En dernière année, il décide de quitter l’établissement et de passer son baccalauréat comme externe. Inscrit à l’Université de Zurich pour étudier la littérature allemande, il rejoint Vienne en 1923. Les premiers mois dans l’Autriche d’après-guerre satisfont l’insatiable curiosité du jeune étudiant. Il rencontre Rudolf Allers, traducteur d’Anselme et de Thomas d’Aquin, «source d’inspiration inépuisable», puis se rend à Berlin pour écouter Romano Guardini qui nourrit, voire suscite, la vocation théologique du Suisse.

    En 1929, il soutient sa thèse de germanistique à Zürich, longue de 219 pages, couronnée par la mention Summa cum Laude, sur l’«apocalypse de l’âme allemande», qui deviendra son premier ouvrage. Dûment diplômé, le jeune docteur décide de s’adonner à la théologie, bien que cette orientation ne soit pas motivée par la seule passion intellectuelle. Lors d’une retraite spirituelle à Wyhlen, à quelques kilomètres de Bâle, Balthasar ressent un appel aussi fulgurant qu’inattendu, mais dont il ne parlera guère. «Ce ne furent ni la théologie ni le sacerdoce qui flamboyèrent alors devant mes yeux. C’est simplement ceci: ‘Tu es appelé, tu ne serviras pas: Quelqu’un se servira de toi’», racontera-t-il.

    Genèse d’un grand théologien

    Son choix se porte alors sur la Compagnie de Jésus, qu’il rejoint en 1929, au sud de l’Allemagne, les Jésuites étant, en ce temps-là, interdits en Suisse par la loi constitutionnelle. Après deux années de noviciat à Feldkirch, il rejoint Pullach (Allemagne) pour étudier la philosophie. Là-bas, il se lie d’amitié avec Peter Lippert et Erich Przywara qui sauvent le jeune docteur de l’ennui et du désespoir dans lequel le plonge «le désert de la néoscolastique». Aux yeux du mélomane, lecteur de Dante et de Goethe, la théologie apparaît alors comme un «palais baroque à démolir». «Conjonction de profondeur et de plénitude, de clarté ordonnatrice et d’ampleur capable de tout embrasser», la pensée de Przywara influencera celle de Balthasar, qui œuvrera pour un décloisonnement des idées et des courants de pensée, et leur confrontation à l’aune du mystère chrétien.

    Hans Urs von Balthasar (1905-1988), le 8. Juli 1965
    Hans Urs von Balthasar (1905-1988), le 8. Juli 1965 @ Keystone/Photopress-Archiv/Str)

    En 1932, il quitte Pullach pour Fourvière, l’école jésuite de Lyon, pour y mener des études de théologie qui le conduiront à l’obtention de la licence canonique. Aux côtés des tenants de la “Nouvelle théologie” menée par Henri de Lubac, il y étudie avec passion les Pères de l’Église, l’exégèse biblique et les écrivains du renouveau catholique français - Péguy, Bernanos et Claudel.

    Ordonné prêtre en 1936, il rentre en Allemagne deux ans plus tard pour diriger la revue jésuite Stimmen der Zeit et accepte avec enthousiasme, en 1940, le poste d’aumônier d’étudiants de Bâle. Paradoxe notable: celui qui deviendra, pour certains, «l’homme le plus cultivé de son temps» et l’un des plus grands théologiens du 20e siècle, n’enseignera jamais dans une Faculté et n’est titulaire que d’un doctorat ès lettres.

    La période bâloise constitue pour le jeune théologien un moment d’intense activité, dans un contexte politique particulièrement troublé entre les contraintes imposées par la Suisse à l’ordre et la résistance des intellectuels catholiques à l’Allemagne nazie. À la tête de la série européenne de la collection «Klosterberg», qui a pour mission de sauver l’héritage culturel européen, Balthasar mène un travail de traducteur et de conférencier, aux côtés d’autres intellectuels de renom, dont Karl Rahner, Yves Congar et son grand ami et rival: Karl Barth.

    Adrienne von Speyr et la Communauté Saint-Jean

    La création de la communauté Saint-Jean en 1945 avec son amie proche, Adrienne von Speyr, génère, selon les biographes de Balthasar**, une incompréhension grandissante entre le théologien de Lucerne et la Compagnie de Jésus. En 1950, il quitte la Compagnie afin de se consacrer entièrement à la fondation de son Institut, composé de laïcs consacrés et de prêtres qui vivent les conseils évangéliques au cœur du monde, sous le patronage de saint Jean et de saint Ignace de Loyola. «Je quitte la maison qui m’a été donnée et qui m’est plus chère que tout», rapportera-t-il à la fin de sa vie, dans À propos de mon œuvre.

    Jugé indésirable par l’évêque de Bâle, Balthasar s’établit à Zürich, avant d’être incardiné dans le diocèse de Coire en 1956. Il s’occupe à la rédaction et l’édition des textes d’Adrienne von Speyr qui, depuis leur rencontre en 1940 et sa conversion, lui confie certaines de ses expériences mystiques. Publiée dans leur propre maison d’édition (Johannes Verlag), l’œuvre d’Adrienne von Speyr ne compte pas moins d’une soixantaine de commentaires spirituels et bibliques.

    «La plus grande partie de ce que j’ai écrit est une traduction de ce qui, d’une manière bien plus immédiate, bien moins “technique”, fut déposé dans l’œuvre puissante d’Adrienne von Speyr», confesse Balthasar. Le théologien aura toujours interdit que son œuvre soit séparée de celle de la mystique suisse, qui meurt en 1967.

    Trilogie, Communio et l’amitié avec Jean Paul II

    Entre 1961 et 1967, Balthasar se consacre à la rédaction des sept volumes de son Esthétique théologique, première partie d’un triptyque qui comprendra dix-sept volumes, qui sera complété quelques années plus tard par une Théodramatique (1973) et une Théologique (1985). «Œuvre au long souffle» selon les propres dires du théologien, la Trilogie balthasarienne se décline selon les trois idéaux du Beau, du Bon et du Vrai selon lesquels Dieu se révèle à l’homme.

    Soucieux de renouer un dialogue fructueux avec la pensée et la culture modernes, Balthasar entreprend dans son grand-œuvre de rappeler la singularité chrétienne tout en faisant du Christ la mesure vers laquelle tout converge, la «figure» qui juge et qui sauve. Mettant à mal autant la méthode historico-critique que la lecture purement rationaliste ou, au contraire, purement fidéiste du mystère chrétien, le théologien de Lucerne propose de refonder la théologie dogmatique sur l’événement irréductible de la Révélation, à savoir la manifestation de Dieu dans le Christ.

    Amitié avec le futur Jean Paul II

    En parallèle de ce travail théologique, il est nommé à la Commission théologique internationale en 1969 par Paul VI. Avec Joseph Ratzinger et Henri de Lubac, il fonde la revue théologique internationale Communio en 1971, dont Karol Wojtyła dirige l’édition polonaise. Balthasar noue une amitié avec le futur Jean Paul II, qui lui décerne en 1984 le premier prix international Paul VI pour ses contributions à la théologie. Élevé au rang de cardinal par le pape polonais en 1988, le théologien suisse meurt à son domicile de Bâle le 26 juin de cette même année, deux jours avant la cérémonie officielle.

    Dans son discours de clôture de la remise du prix Paul VI en 1984, Jean Paul II avait rendu un hommage qui pourrait résumer la mission d’Urs von Balthasar: «Sa passion pour la théologie, qui a soutenu son engagement dans la réflexion sur les œuvres des Pères, des théologiens et des mystiques, reçoit aujourd’hui une importante reconnaissance. Il a mis ses vastes connaissances au service d’une “intelligence de la foi” capable de montrer à l’homme contemporain la splendeur de la vérité qui émane de Jésus-Christ». (cath.ch/imedia/cd/bh)

    * Gloire I: Voir la figure, Hans Urs von Balthasar, Johannes Verlag, 29 euros, 710 p. et Gloire II, 1 : Éventail de styles. Styles cléricaux, 19 euros, 420 p.

    ** Hans Urs von Balthasar: A sketch of his life, Peter Henrici, Communio XIV, 1989.

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    Le cardinal suisse Hans Urs von Balthasar est considéré comme l'un des plus grands théologiens chrétiens du XXe siècle © DR

    Marc Ouellet: «Balthasar a marqué ma vocation sacerdotale» 2/2

    Figure centrale de la théologie catholique au XXe siècle, le cardinal théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988) fait partie des “grands absents” du Concile Vatican II (1962-1965). Le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, raconte combien l’œuvre monumentale de ce grand intellectuel – dont il est un fervent lecteur – a cependant précédé, accompagné et participé à l’interprétation du jalon conciliaire.

    Propos recueillis par Augustin Talbourdel/I.Média

    Par l’intérêt qu’il porte à la “nouvelle théologie” et son regard critique «sur l’Église en notre temps», selon le sous-titre d’un de ses ouvrages, le cardinal Urs von Balthasar a abordé, avant son ouverture, les principaux enjeux au cœur du Concile. En quoi fait-il figure de précurseur de Vatican II et dans quelle mesure a-t-il influencé les débats conciliaires?
    Cardinal Marc Ouellet: Le théologien de Lucerne n’a pas participé au Concile en qualité d’expert mais ses travaux dans plusieurs domaines et ses positions théologiques ont influencé profondément les débats conciliaires. Au plan le plus visible, il a écrit un petit livre prophétique au milieu des années cinquante (Schleifung der Bastionen – en français Abattre les Bastions) qui a préparé le grand changement de mentalité vécu au Concile: le passage d’une mentalité ecclésiastique de forteresse assiégée à une mentalité d’ouverture au monde et de dialogue.

    Le cardinal Marc Ouellet préside le dicastère pour les Evêques
    Le cardinal Marc Ouellet préside le dicastère pour les Evêques

    Plus profondément, les recherches et publications de Balthasar en théologie patristique (Origène, Augustin, Irénée, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur, etc.) ont permis de dépasser certaines positions scolastiques tributaires d’une tradition récente marquée par le rationalisme moderne. Par exemple, la question disputée des rapports de la nature et de la grâce prétendument fondée sur Saint Thomas d’Aquin a été reprise et renouvelée par Henri de Lubac dans son ouvrage Surnaturel, publié en 1946, position que Balthasar a appuyée et confirmée, qui a profondément influencé l’anthropologie théologique du Concile et la Constitution Gaudium et Spes. 

    "Balthasar a été l’un des pionniers du dialogue œcuménique par son célèbre dialogue avec Karl Barth."

    Les essais théologiques de Balthasar publiés en 1960-61 (Verbum Caro, Sponsa Verbi) ont eu des retombées directes sur la Constitution Dei Verbum et sur la Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, notamment la vision christologique de la révélation et la notion de sacrement qui est à la base de l’ecclésiologie conciliaire (LG 1).

    Balthasar a été l’un des pionniers du dialogue œcuménique par son célèbre dialogue avec Karl Barth (Présentation et interprétation de sa théologie) qui a permis d’apaiser la polémique de Barth contre l’analogia entis catholique et partant, de défendre un christocentrisme équilibré et fécond. Quand Balthasar a constaté que l’œcuménisme de la vérité devenait plus diplomatique que théologique, il s’y est moins intéressé, consacrant son énergie à rédiger sa monumentale Trilogie, dont l’Esthétique théologique (La Gloire et la Croix, 7 volumes) a été écrite avant et pendant le Concile. De Lubac a écrit un jour que l’élaboration de cette œuvre parmi les plus originales de notre époque était plus importante que sa participation aux débats conciliaires.

    Au lendemain de Vatican II, de nombreux pères conciliaires se sont montrés inquiets de certaines dérives dues à l’aggiornamento, notamment au regard de la réforme liturgique et les nouvelles méthodes d’exégèse. Est-ce le cas d’Urs von Balthasar? Quel écho l’enseignement de Vatican II, dans l’esprit et dans la lettre, trouve-t-il dans la théologie balthasarienne, et inversement?
    Le théologien suisse a suivi à distance mais avec grand intérêt les travaux conciliaires. Il en a salué positivement les résultats et l’a commenté comme Le Concile du Saint Esprit. Cela ne l’empêcha pas de critiquer un certain optimisme de la Constitution Gaudium et Spes, qui lui semblait voisin de l’idéologie moderne du progrès, influente à travers le marxisme et la pensée de Ernst Bloch: Le Principe Espérance. Dans cette veine, de concert avec d’autres auteurs: Lubac, Bouyer, Le Guillou, Maritain, Von Hildebrand, Fabbro, il a dénoncé une herméneutique réductrice du Concile, redevable au tournant anthropocentrique de Karl Rahner et à son expression principale dans la théorie du christianisme anonyme. Il a publié à cet égard un essai sur le martyre (Cordula), critiqué comme un pamphlet, mais qui a eu un grand écho.

    Autant la mentalité scolastique pré-conciliaire séparait la nature et la grâce, l’Église et le monde moderne, autant une certaine herméneutique post-conciliaire est passée à l’extrême opposé, identifiant indûment la nature et la grâce, la mission de l’Église et les idéologies du progrès. Tout en suivant avec sympathie la théologie de la libération latino-américaine, Balthasar lui a fourni des critères pour maintenir la distinction entre le Royaume de Dieu et le progrès terrestre, évitant ainsi d’instrumentaliser la christologie.

    "Balthasar n’a pas mis en cause la réforme liturgique mais il a noté avec tristesse (...) le manque de pédagogie pour introduire et justifier les changements.""

    Au plan des méthodes d’exégèse, il a émis des réserves sérieuses sur l’emploi exclusif de la méthode historico-critique, valide pour une part mais trop en rupture avec l’héritage des Pères et la vision traditionnelle des quatre sens de l’Écriture. Il a fallu quelques décades après le Concile pour récupérer peu à peu l’intelligence spirituelle et théologique de la Bible.

    Balthasar n’a pas mis en cause la réforme liturgique mais il a noté avec tristesse des applications superficielles et esthétiquement contestables, la perte du silence, le manque de pédagogie pour introduire et justifier les changements.

    Vous avez rencontré Balthasar à plusieurs reprises et avez consacré de nombreux travaux à son œuvre. Quels souvenirs gardez-vous du théologien de Lucerne? En quoi sa personnalité et son œuvre vous ont-elles marqué?
    À l’âge de vingt ans j’ai lu Le Cœur du monde (1945) [1] de Balthasar et j’en reçus une impression qui a marqué ma vocation sacerdotale et théologique. J’ai appris de lui par la suite qu’il devait ce livre à sa rencontre avec Adrienne von Speyr, médecin, mystique et fondatrice avec lui d’un Institut Séculier, la Johannes Gemeinschaft. C’était un homme peu enclin à parler de lui-même, très consacré à sa mission théologique et toujours disponible pour répondre à une question. Son immense correspondance en témoigne.

    Le souffle mystique qui traverse les commentaires scripturaires de cette femme, convertie du protestantisme, et leur intégration dans l’Opus magnum de Balthasar m’ont motivé à approfondir entre autre l’Anthropologie théologique de Balthasar dans une thèse doctorale à l’université Grégorienne (1983), et à maintenir un contact régulier avec leurs œuvres, c’est-à-dire leurs écrits personnels mais aussi avec les Éditions Johannes et l’Institut fondé par eux. Je crois profondément que l’ensemble de cette œuvre peut contribuer grandement à revitaliser la foi chrétienne et l’intelligence de la foi pour des générations.

    "À l’âge de vingt ans j’ai lu Le Cœur du monde (1945) et j’en reçus une impression qui a marqué ma vocation sacerdotale et théologique."

    À l’heure d’un changement d’époque qui oblige à relancer l’évangélisation du monde dans un contexte multiculturel où la foi chrétienne et ses pratiques ne vont plus de soi, il m’apparaît essentiel de méditer le «retour au centre» de la foi qui est puissamment articulé dans cette œuvre. En un mot, son message est de proposer l’Évangile de l’Amour — développé dans L’Amour seul est digne de foi — d’une manière qui laisse transparaître le témoignage de Dieu dans le témoignage de l’Église et ce, non pas d’abord dans des écrits, mais dans la vie habitée par Lui et consacrée à Lui, dans des communautés vivantes qui sont porteuses d’une joie que le monde attend et qu’il ne peut pas se donner. (cath.ch/imedia/at/bh)

    [1] Le cardinal Ouellet signe la préface de la traduction française de ce livre aux Éditions Saint-Paul, Versailles, 1997.

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    Précurseur du Concile Vatican II, le Père Louis Boyer n'y a cependant pas participé © DR

    Louis Bouyer, précurseur et absent de Vatican II

    Pasteur luthérien converti au catholicisme en 1939 et ordonné prêtre en 1944, Louis Bouyer fait partie des grands théologiens de Vatican II: son nom figure dans la liste des membres de la Commission théologique internationale en 1969 aux côtés de ses confrères de Lubac, Balthasar, Daniélou, Congar et Ratzinger.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Si le «Newman du XXe siècle», comme l’appelle Jean Duchesne*, brille par son absence au Concile, il n’en demeure pas moins un précurseur de l’aggiornamento en bien des domaines et un interprète sévère de ses dérives.

    Écrivain prolifique, ami de Paul VI comme de J.R.R. Tolkien, auteur de trilogies théologiques et de quatre romans, Louis Bouyer a eu des élèves aussi différents que Philippe Noiret et le cardinal Lustiger. Dans l’hommage qu’il a rendu à ce «merveilleux maître à penser», le jour de ses obsèques, l’ancien archevêque de Paris a déclaré de son ancien professeur qu’il avait été donné, «de façon providentielle, à l’Église dans un moment critique, avec la singularité de son destin, de sa culture éblouissante et de son génie, pour détecter le trésor enfoui et le remettre en évidence et en cohérence avec la totalité du mystère chrétien».

    De pasteur luthérien à prêtre oratorien

    Né en 1913 à Paris, Louis Bouyer fait ses études dans la capitale, aux lycées Jean-Baptiste-Say puis Chaptal, avant d’effectuer une licence de lettres classiques à la Sorbonne. Après des études de théologie à Paris puis à Strasbourg, où il s’initie à l’exégèse sous la houlette du théologien luthérien Oscar Cullmann, il est ordonné pasteur luthérien en 1936. D’abord aumônier du Gymnase protestant de Strasbourg, il est nommé vicaire à la paroisse luthérienne de la Trinité à Paris.

    En 1939, année où il reçoit un congé pour préparer une thèse, la réflexion sur son expérience lui fait découvrir que sa foi, grandie dans les échanges œcuméniques et nourrie par la lecture du cardinal Newman, ne peut s’épanouir vraiment que dans l’Église catholique, apostolique et romaine, observe Jean Duchesne. Accueilli à l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille en 1939, il est reçu dans l’Église catholique en décembre de la même année.

    En mars 1944, il est nommé prêtre de l’Oratoire où il est entré quelques années plus tôt. Il y restera jusqu’en 1952, avec une interruption pour son noviciat, comme enseignant en lettres dans leur collège de Juilly, près de Meaux. Fin lettré, le Père Bouyer participe à faire connaître l’œuvre de son ami J.R.R. Tolkien en France. Féru de littérature féérique et regrettant la disparition de la pensée mythique, il publiera lui-même quatre romans sous pseudonyme.

    En 1945, après la parution de son étude sur saint Jean, la publication du Mystère pascal, présentation commentée des célébrations anciennes du Triduum pascal, attire sur lui l’attention d’un large public. L’ouvrage, dans lequel le théologien insiste sur l’importance de la veillée dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, tombée en désuétude, inspire Pie XII qui, en 1951, permet la restauration de la vigile pascale et, quatre ans plus tard, va jusqu’à l’imposer.

    Un précurseur de Vatican II

    En 1952, le Père Bouyer renonce à son enseignement secondaire à Juilly afin de se consacrer entièrement à l’Institut catholique de Paris. Il y dirigera notamment la thèse d’Hans Küng, théologien dont il critiquera plus tard les positions en matière d’ecclésiologie. Là, il commence la rédaction de ses deux premières trilogies : l’une théologique, portant sur les trois personnes de la Trinité ; l’autre consacrée à l’économie divine en ses trois moments : anthropologie, sociologie, cosmologie. Il complètera ses deux tryptiques par deux autres dans les années 1990, qui achèveront l’exposé doctrinal de ses premiers ouvrages par l’étude de trois notions qui en donnent les clés : le mystère, la connaissance, la sagesse.

    Dans plusieurs domaines, le Père Bouyer se montre précurseur du concile Vatican II. En matière de liturgie, le théologien souligne, dans Liturgical Piety, dix ans avant le décret Presbyterorum Ordinis (1965), que tous les sacrements chrétiens découlent de l’ultime repas rituel de Jésus-Christ avec ses disciples ou s’y rattachent en y conduisant. Par ailleurs, Bouyer formule une mariologie novatrice où il justifie le culte marial sous ses diverses formes, notamment dans son grand-œuvre Le Trône de la Sagesse, paru en 1957. L’enseignement de l’ultime chapitre de Lumen Gentium (VIII) s’inspirera de l’importance donnée par le théologien à la Vierge Marie dans sa conception de l’Église.

    À plusieurs reprises, Bouyer appelle de ses vœux un réveil de la pneumatologie chrétienne, c’est-à-dire une nouvelle compréhension de l’Esprit Saint comme « Paraclet » et « consolateur », défenseur qui soutient et conforte dans les épreuves. En présentant le Concile comme « une nouvelle Pentecôte pour l’Église », Jean XXIII accompli le souhait du théologien français, commente Jean Duchesne.

    Enfin, Bouyer publie plusieurs ouvrages d’exégèse, notamment La Bible et l’Évangile et Du protestantisme à l’Église, qui suscitent des réactions assez mitigées. L’insistance du théologien quant à la place de l’Ancien Testament dans la liturgie et l’importance du dialogue avec le judaïsme contemporain lui valent d’être soupçonné d’affinités protestantes. Pourtant, le Concile lui donnera raison en établissant une lecture tirée des livres historique et prophétique de l’Ancien Testament ou du livre des psaumes dans la liturgie de la Parole de chaque messe.

    Controverses et ostracisations

    Celui que l’on considère aujourd’hui comme précurseur de Vatican II n’y a pourtant pas participé. S’il est nommé à la Commission préparatoire sur les études et les séminaires en 1960, il ne fait pas partie des théologiens convoqués par Jean XXIII à l’ouverture du Concile, le 11 octobre 1962. Contrairement à ses confrères Yves Congar et Henri de Lubac, aucun évêque n’ose emmener, pour l’assister à Rome, ce théologien certes savant et brillant mais manquant décidément de souplesse, remarque Jean Duchesne. La même année, il démissionne de l’Institut catholique de Paris et, se voyant retirer l’enseignement en France, se rend aux États-Unis où il enseignera désormais.

    Si Bouyer ne participe pas au débat conciliaire, on fait néanmoins appel à lui au Conseil pour l’application de la réforme liturgique en 1964, puis à la Congrégation pour le culte divin. Paul VI, qui l’apprécie et l’a fait intervenir à Milan lorsqu’il en était archevêque, le nomme à la Commission théologique internationale dès la création de celle-ci en 1969. Mais Bouyer s’en retirera à la fin de son quinquennat, en 1974, estimant qu’il est fait trop peu cas des travaux menés au sein de cet aréopage où pourtant il se sent à l’aise en compagnie de confrères qu’il estime – de Lubac, Balthasar, Daniélou, Congar, Ratzinger.

    Critique des dérives de l’après-Concile

    Théologien du Concile sans pourtant y être présent, le Père Bouyer en devient un interprète avisé et critique au lendemain de Vatican II. La parution en 1968 de La Décomposition du catholicisme et en 1975 de Religieux et clercs contre Dieu marque sa distance critique vis-à-vis de l’Église en France. « C’est un “salut sans l’Évangile” qui est devenu notre Évangile », dénonce le théologien, inquiet des dérives liturgiques et doctrinales post-conciliaires.

    À la mort de Paul VI, le Père Bouyer apprendra du cardinal Villot, secrétaire d’État, qu’il a été envisagé dix ans plus tôt de lui conférer la pourpre, comme à Newman au siècle précédent sous Léon XIII. Si le cheminement de Bouyer ressemble à celui du cardinal Newman qui, réticent au début quant à l’infaillibilité pontificale, ne participe pas non plus au premier Concile du Vatican, les destins des deux hommes finissent par se séparer. La distance critique du Père Bouyer envers le catholicisme français au lendemain de Vatican II a dissuadé de lui décerner cette distinction. L’honneur et la charge sont échus au Père Daniélou.

    Dans les années 1970, Bouyer se retire du comité de rédaction de Communio, revue de théologie post-conciliaire, et entend se consacrer à une vaste synthèse que son retrait de l’enseignement en France lui permet de réaliser. Il cohabite un temps à Saint-Wandrille avec l’abbé Pierre. En 1998, sa santé déclinante impose son transfert chez les Petites Sœurs des Pauvres à Paris. Il y décède le 22 octobre 2004. Ses obsèques sont célébrées à Saint-Eustache, l’église des oratoriens à Paris, par son ancien élève et ami, le cardinal Lustiger. (cath.ch/imedia/mp)

    Jean Duchesne: Louis Bouyer, Paris, 2011

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    Joseph Ratzinger (à gauche), futur Benoit XVI, discutant Yves Congar lors du Concile Vatican II (Rome, 1962) © DR

    Benoît XVI, un théologien sacrifié?

    Le 29 juin 1951, Joseph Ratzinger était ordonné prêtre dans la cathédrale de Freising, en même temps que son frère Georg. Reconnu par ses pairs comme un des plus grands penseurs chrétiens du XXe siècle, le natif de Marktl est resté fidèle à sa vocation théologique toute sa vie, malgré ses missions à la tête de l’Église.

    Augustin Talbourdel, I.MEDIA

    Joseph Ratzinger a souvent confié, au moment de sa nomination comme archevêque de Munich en 1977, comme préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi en 1981 ou, finalement, comme évêque de Rome en avril 2005, le grand sacrifice qu’il lui fallait faire en renonçant à la vocation d’enseignant et de théologien. Si le pape émérite estime avec modestie n’avoir pas eu le temps de "développer une œuvre propre" comme ses aînés en théologie, notamment Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar, il aura participé à sa façon aux grandes discussions spirituelles de son temps.

    Ratzinger admirait la conversion du jeune saint Augustin et son désir de quitter "la tour d’ivoire d’une haute intellectualité" pour se faire homme parmi les hommes, serviteur parmi les serviteurs de Dieu. On peut d’ailleurs lire le renoncement de Ratzinger à une carrière théologique à l’aune du choix de l’évêque d’Hippone. Une comparaison qui montre que, loin de le perdre, l’Église a gagné un théologien unique en faisant du Bavarois le 265e successeur de Pierre.

    Genèse d’un théologien

    "Saint Augustin m’a tenu compagnie depuis plus de vingt ans", écrit le jeune Ratzinger en 1969, décidé à construire sa théologie comme un dialogue entre "un homme d’aujourd’hui" et l’évêque d’Hippone. Convaincu, comme Romano Guardini, que le XXe siècle est, théologiquement, le "siècle de l’Église", Ratzinger choisit de faire une recension de tout ce qui, dans le corpus augustinien, a trait à la nature de la communauté de foi chrétienne. Ce travail aura pour titre "Peuple et maison de Dieu dans l’ecclésiologie de saint Augustin" et lui permettra d’obtenir son doctorat en théologie, en juillet 1953.

    Dans cette première étude apparait déjà le motif central de l’ecclésiologie du futur pape: avec Henri de Lubac, Ratzinger est le premier à offrir une "ecclésiologie eucharistique" entièrement déployée. L’Église céleste a "sur la terre une colonie pérégrinante", communauté qui, par l’offrande d’elle-même par charité, s’avance vers Dieu dans le sacrement du corps du Christ. Avant le concile Vatican II, Ratzinger rappelle donc, avec quelques autres, que l’Église fait l’eucharistie et l’eucharistie l’Église.

    Alors que la crise de l’exégèse historico-critique bat son plein, le jeune théologien se penche sur l’histoire biblique de la création chez saint Bonaventure. Entre autres enseignements, il insiste dans son étude de 1971 sur le rapport entre l’interprétation de l’Écriture et la théologie de l’histoire. Déjà, le futur évêque de Rome est convaincu que le présent et le futur du message chrétien sont intelligibles seulement lorsqu’ils sont reliés à son passé.

    Le Credo de Joseph Ratzinger

    Fidèle au desiderata du Concile de présenter la doctrine catholique de façon unifiée et complète, Ratzinger offre, en une série de conférences données à Tübingen en 1967, une "Introduction au christianisme" qui fera date. Devant la montée de l’athéisme et des thèses progressistes postconciliaires, la principale préoccupation du théologien est de rappeler ce qu’il nomme la "positivité du christianisme". Parce que l’homme n’est pas le créateur de sa propre identité mais reçoit de l’extérieur le libre don de son être, "notre relation à Dieu exige que nous soyons positifs envers ce à quoi nous sommes confrontés, et qui vient à nous (…) comme quelque chose qui veut qu’on le reçoive", écrit-il.

    À cet effet, Ratzinger s’élève radicalement contre les théologiens ou exégètes qui séparent le "Jésus de l’histoire" du "Christ de la foi". L’archevêque de Munich invite à reconsidérer la figure du Christ telle qu’elle nous est présentée par la confession de foi qui n’est pas "une reconstitution ni une théorie, mais une réalité présente et vivante".

    Mieux, le théologien répond à cette crise par un sursaut christologique appelé de ses vœux par le Concile. Celui qui, à l’heure de son élection comme successeur de Pierre, se tournera d’abord vers le Christ, prône un christocentrisme en théologie: "En Jésus-Christ, Dieu et l’homme, l’infini et le fini, le Créateur et la créature, sont réunis ; l’homme a trouvé sa place en Dieu", écrira-t-il en marge de ses deux ouvrages, désormais classiques, sur Jésus de Nazareth.

    Le serviteur de la doctrine de la foi

    Aussi, quand Ratzinger quitte Munich pour Rome, en novembre 1981, appelé au poste de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il saisit rapidement l’occasion pour réaffirmer ses convictions, à une plus large audience. Il se démarque de la pratique curiale habituelle en cherchant à donner une large publicité aux documents de la Congrégation, à tel point qu’il lui sera reproché de faire passer sa pensée théologique propre pour la foi commune de l’Église.

    Depuis Vatican II et la réforme de Paul VI, l’ancien Saint-Office a une fonction positive: celle d’encourager dans l’Église la bonne théologie. Le nouveau préfet ne manque cependant pas de condamner certaines tendances de la pensée moderne qui ont selon lui entraîné la vérité catholique dans une crise inédite. Ratzinger revient particulièrement sur trois d’entre elles.

    L’autolimitation de la raison, d’abord: contre le dilemme entre une rationalité exagérée et un sentimentalisme réducteur, le théologien rappelle que l’Écriture ouvre la raison à la vérité et à l’amour de Dieu et, de la sorte, "confie le monde à la raison de l’homme, sans le livrer au pillage". Le constructivisme et l’évolutionnisme, notamment en matière de liturgie, ensuite: contre une conception trop anthropocentrique du culte qui fait de la liturgie "une apostasie sous le manteau du sacré", le théologien prône, non pas un retour à la messe tridentine, mais une vie liturgique apte à exprimer les précieuses vérités contenues dans l’ancienne liturgie.

    Enfin, Joseph Ratzinger fait de la "dictature du relativisme" sa préoccupation majeure. Il choisit même cette question comme leitmotiv lors d’un sermon aux cardinaux, durant le conclave de 2005. Sous couvert de tolérance ou de pragmatisme, les dogmes fondamentaux du christianisme sont abandonnés au profit d’une orthopraxie adaptée au monde actuel. L’ancien préfet réaffirme, avec une rigueur qui ne lui sera pas pardonnée par certains, le dogme catholique, fondé dans l’Écriture et transmis par la Tradition, comme "affirmation de foi qui engage la personne qui la prononce".

    De Ratzinger à Benoît XVI

    Durant ses huit années de pontificat, Benoît XVI aura mis un point d’honneur à veiller à l’unité de la doctrine chrétienne, tout en favorisant le pluralisme constitutif de l’Église. Le discours aux Bernardins en 2008 en témoigne: le Souverain pontife y réaffirme avec force que culte et culture, foi et raison gagnent à dialoguer dans une "symphonie" chère au théologien. De ses premiers travaux à ses derniers écrits, le Bavarois n’aura cessé d’obéir à l’exhortation de saint Pierre, qu’il citait souvent: à quiconque l’interroge sur la raison de son espérance, le croyant doit rendre compte de sa foi (1 Pierre 3:15).

    Que serait devenu Joseph Ratzinger s’il n’avait pas été appelé à d’autres missions dans l’Église? Le dominicain Aidan Nichols, dans un ouvrage de référence sur le pape émérite*, démontre comment Benoît XVI a su profiter de ses fonctions à la tête de l’Église pour concevoir sa propre théologie: les nombreux volumes de ses Œuvres complètes en cours de publication en témoignent. Par ailleurs, sa renonciation en 2013 au ministère pétrinien a laissé à Joseph Ratzinger le temps de relire l’œuvre de son ami théologien Hans Urs von Balthasar, comme le confiait récemment le cardinal Ouellet. Preuve que la théologie fut bien l’une des plus intimes vocations du 265e évêque de Rome. (cath.ch/imedia/at/gr)

    *La pensée de Benoît XVI, Introduction à la théologie de Joseph Ratzinger, Père Aidan Nichols, Ad Solem, 2008.

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    Henri de Lubac a été un des plus grands théologiens du XXe siècle © Keystone/Agip

    Le «cas» Henri de Lubac 1/2

    Il y a 30 ans, le 4 septembre 1991, mourait le cardinal Henri de Lubac, figure éminente de la théologie internationale au XXe siècle. Dans le cadre de l’année anniversaire de lancement du Concile Vatican II, l'agence I.MEDIA revient sur l’importance décisive jouée par le jésuite français en s’attachant dans un premier temps à retracer les grandes lignes de sa vie.

    Théologien jésuite du XXe siècle, le Père Henri de Lubac incarne à lui seul la «nouvelle théologie» et le retour aux Pères de l’Église qui ont marqué le concile Vatican II. Dans une lettre pleine d’estime et de considération à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du théologien français, Paul VI lui écrivait: «C’est toute votre vie qui vous fait honneur ainsi qu’à l’Église».

    De Cambrai à Fourvière

    Né le 20 février 1896 à Cambrai (Nord), fils d’un banquier, Henri de Lubac grandit dans un milieu de forte tradition catholique. Il découvre la Compagnie de Jésus dès ses neuf ans, lorsqu’il entre à l’externat Saint-Joseph, à Lyon, puis à Mongré (Villefranche), dans l’un des grands collèges jésuites de France. Après une année de droit à la faculté catholique de Lyon, il entre, à dix-sept ans, au noviciat lyonnais de la Compagnie, alors situé à St Leonards-on-Sea, dans le sud-est de l’Angleterre en raison des lois anti-congrégation de la fin du XIXe et du début XXe siècle en France. Mobilisé en 1914 et envoyé à Verdun en 1916, le jeune Henri est grièvement blessé, le jour de la Toussaint 1917. Il gardera des séquelles de sa blessure toute sa vie.

    Démobilisé, il reprend sa formation en lettres et philosophie en Angleterre, d’abord à Hales Place au nord de Cantorbéry puis, de 1920 à 1923, à la Maison Saint-Louis, à Jersey. Dans un climat intellectuel néo scolastique peu enclin aux nouveautés, il étudie saint Augustin et saint Thomas, et découvre avec enthousiasme des philosophes et théologiens contemporains, comme Pierre Rousselot et Maurice Blondel. La lecture de ce dernier aura une influence particulièrement importante dans la pensée future du théologien. En 1932, il finira par écrire à l’auteur de L’Action, lui racontant combien sa réflexion autour du problème de l’intégrisme avait suscité son étude renouvelée de la relation entre nature et grâce.

    Lorsqu’en 1926 les Jésuites ouvrent à nouveau leur séminaire en France, à Fourvière, Lubac achève ses études théologiques, à Ore Place à Hastings. Deux ans plus tard, en août 1927, il est ordonné prêtre. Après avoir achevé ses études de théologie à Lyon, Lubac est nommé à la chaire de théologie fondamentale à l’université catholique, dans la capitale des Gaules en 1929. Dès octobre, il y prononce une importante leçon inaugurale intitulée “Apologétique et théologie”. L’année suivante, il accepte la demande formulée par le doyen de la faculté et crée un cours sur l’histoire des religions, étude qui lui confirme «l’extraordinaire unicité du Fait chrétien dans l’immensité touffue qu’offre au regard l’histoire spirituelle de notre humanité».

    Résistance et premiers écrits

    S’il se consacre aux religions et doctrines non chrétiennes, telles que le bouddhisme et l’hindouisme, le Père de Lubac continue à travailler vigoureusement dans le domaine proprement théologique. En 1938, paraît une œuvre fondamentale, Catholicisme, puis Corpus mysticum quelques années plus tard. Dans le même temps, le théologien de Fourvière fonde la collection “Sources chrétiennes” avec son confrère jésuite Jean Daniélou, une collection d’éditions bilingues et critiques de textes paléochrétiens et des Pères de l’Église qui a contribué à renouveler les études patristiques et la théologie elle-même.

    À partir de 1940, Lubac joue un rôle actif dans la résistance spirituelle au nazisme, aidant notamment à la publication d’un journal clandestin de la résistance nazie, le Témoignage chrétien, qui voit le jour à Lyon, capitale de la résistance, à la même époque. Le 25 avril 1941, il rédige un texte intitulé Lettre à mes Supérieurs, où il s’étonne, devant la situation tragique, «de ne percevoir que si peu de signes d’inquiétude dans les milieux catholiques et même ecclésiastiques».

    Il est convaincu de l’incompatibilité de la croyance chrétienne avec la philosophie et les activités du régime nazi, à la fois en Allemagne et sous le couvert du gouvernement de Vichy dans le sud de la France. Plusieurs collaborateurs du journal sont capturés et exécutés. Dans la clandestinité, le théologien continue à écrire et mène, simultanément à ces activités de résistant, une critique sévère du paganisme et de l’idolâtrie véhiculée par le nazisme.

    À partir de 1944, avec la fin de l’occupation nazie de la France, Henri de Lubac sort de la clandestinité et publie de nombreux textes devenus des œuvres majeures de la théologie catholique du XXe siècle. Corpus Mysticum, prêt à la publication depuis 1939, paraît en février 1944 ; Drame de l’humanisme athée, en décembre 1944 ; De la connaissance de Dieu en 1945 ; Surnaturel: Études historiques, publié en 1946 à 700 exemplaires, en raison de la pénurie de papier.

    Le cas Surnaturel et la nouvelle théologie

    Ce dernier ouvrage, à peine publié, suscite de vives polémiques dans une Église encore en proie à la crise moderniste. À la lecture de Surnaturel et de quelques autres ouvrages des dominicains du Saulchoir ou des jésuites de Fourvière, le Père Garrigou-Lagrange, professeur dominicain très influent à Rome, forge le concept polémique de «nouvelle théologie» et fait de Lubac le chef de file du mouvement. Les «nouveaux théologiens» sont accusés de mal comprendre les rapports entre le surnaturel et la nature de l’homme, de fausser le thomisme en le soumettant à une perspective historique et de relativiser les dogmes.

    En juin 1950, selon l’expression de Lubac, «la foudre tombe sur Fourvière». Les quatre professeurs jésuites incriminés sont accusés "d’erreurs pernicieuses sur des points essentiels du dogme». Interdits d’enseignement et de publications, ils sont contraints de quitter la province lyonnaise. Les provinciaux jésuites reçoivent l’ordre de retirer trois livres (Surnaturel, Corpus mysticum et Connaissance de Dieu) et un article de Lubac de leurs bibliothèques et, dans la mesure du possible, de la diffusion publique.

    Deux mois plus tard, le 12 août 1950, Pie XII publie son encyclique Humani Generis, où il condamne les «opinions fausses qui menacent de ruiner les fondements de la doctrine catholique». S’il passe pour être la première cible du pontife, le théologien n’y trouve rien qui, sur le plan doctrinal, l’atteigne.

    Élu à l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France, Lubac vit cette période agitée avec, malgré tout, un sentiment de grand attachement à l’Église. Bien que tout ce qu’il écrit au cours de ces années soit soumis à la censure à Rome, il ne cesse pas d’étudier, d’écrire et de publier. Au cours de ces années, il publie une étude d’exégèse sur Origène (1950), trois livres sur le bouddhisme (1951, 1952, 1955), sa Méditation sur l’Église et Sur les chemins de Dieu (1956).

    Réhabilitation et cardinalat

    Ce qu’Henri de Lubac a appelé «les années sombres» durera près d’une décennie. Ce n’est qu’en 1956 qu’il est autorisé à retourner à Lyon. Deux ans plus tard, l’université obtient l’approbation verbale de Rome pour que le théologien reprenne les cours enseignés auparavant.

    Lorsqu’en 1960, Jean XXIII nomme des théologiens comme consulteurs à la Commission préparatoire au concile Vatican II, de Lubac est du nombre, avec le dominicain Yves Congar. Il y aura une importance considérable.

    En outre, sa situation s’améliore nettement à partir de 1963, sous le pontificat de Paul VI. Lecteur de sa Méditation sur l’Église, Mgr Montini le cite fréquemment dans des conférences et invite à la lecture du Drame de l’humanisme athée. Devenu pape, il ne cacha pas l’estime qu’il portait au théologien français.

    Au lendemain du Concile, la réhabilitation de Lubac est achevée. Jean Paul II lui ajoutera un éclat supplémentaire en élevant le théologien au cardinalat, en 1983. Les deux hommes se sont connus au Concile, lors de la rédaction du «schéma 13», futur Gaudium et spes. «Pas n’était besoin de longues observations pour découvrir en lui une personnalité de tout premier plan. Il connaissait mes ouvrages, et nous avions vite sympathisé», racontera Lubac à propos du jeune évêque Wojtyla.

    De Lubac continue de publier des œuvres exigeantes: son Pic de la Mirandole paraît en 1974 et les deux volumes de La Postérité de Joachim de Flore datent de 1979 et 1981. En parallèle, le cardinal ne cache pas ses réserves à l’égard de courants actifs dans l’Église, lesquels lui semblent plus idéologiques que théologiques. Il meurt le 4 septembre 1991, à 95 ans. Ses obsèques sont célébrées à Notre-Dame de Paris. (cath.ch/imedia/at/rz)

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    Henri de Lubac a été un des inspirateurs du concile Vatican II © DR

    Henri de Lubac et Vatican II: le Concile d'un théologien 2/2

    Il y a 30 ans, le 4 septembre 1991, mourrait le cardinal Henri de Lubac, figure éminente de la théologie internationale au XXe siècle. Dans le cadre de l’année anniversaire de lancement du Concile Vatican II, I.MEDIA revient sur l’importance décisive jouée par le jésuite français. Après avoir retracé les grandes lignes de sa vie, retour sur le rôle clé joué par le Père de Lubac pendant le Concile.

    Augustin Talbourdel, I.Media

    S’il s’est interdit de parler en public ou de faire connaître ses interventions et ses remarques pendant le Concile, persuadé que le travail des théologiens était tellement remanié par la Commission que leur apport n'était que symbolique, Henri de Lubac a néanmoins eu une influence réelle, directe et indirecte, sur Vatican II. Précurseur en de nombreux domaines, il s’est révélé être à la fois un protagoniste important dans la rédaction des documents conciliaires et un de ses commentateurs les plus fidèles.

    Nommé en 1960 par Jean XXIII comme consulteur à la Commission préparatoire au concile Vatican II, Henri de Lubac garde un premier souvenir très mitigé de sa participation. Après une nomination purement «symbolique», il a d’abord l’impression de faire figure d’ «otage», voire d’ «accusé» tant le fonctionnement de la Commission dépend alors du Saint-Office, ancienne Congrégation pour la doctrine de la foi, où prédomine l’influence de sa “némésis” : le dominicain Garrigou-Lagrange.

    De Lubac, précurseur de Vatican II

    Pourtant, avant qu’il ne débute, le théologien français a déjà, à son insu, une influence prédominante sur le Concile. Nombreuses de ses inspirations bien connues des Pères conciliaires, reviennent dans les débats comme des points de repère. La constitution dogmatique sur l’Église, par exemple, contient de nombreuses expressions tirées de sa Méditation sur l’Église, dont le dernier chapitre est, comme Lumen Gentium, consacré à Marie.

    De même, les études du théologien jésuite sur les rapports entre l’Écriture et la théologie, et l’Écriture et la Tradition, favorisent à ce moment l’émergence d’un théologie de la révélation insistant davantage sur l’histoire du salut. En outre, ses études sur l’athéisme, les missions et les aspects sociaux du dogme n’ont pu qu’alimenter la réflexion des rédacteurs de Gaudium et Spes.

    Publiée en 1952, sa Méditation sur l’Église a un grand retentissement. À rebours de l’ecclésiologie dominante, le théologien donne la primauté à une conception mystique et théologique de l’Église et met au second plan les dimensions juridiques qui, à l’époque, occupent souvent la première place. Le manuscrit connut quelques péripéties pour obtenir l’imprimatur, mais, une fois publié, connaît un succès qui réjouit de Lubac.

    Le nouvel archevêque de Milan, Mgr Montini, futur Paul VI, favorise même la traduction de l’ouvrage en italien, le cite plus d’une fois et le distribue à son clergé, comme le racontera de Lubac dans ses Mémoires. Une fois élu pape, Paul VI, lors de l’audience générale du 15 septembre 1965, cite, sans le nommer, de Lubac, rappelant son articulation entre l’Eucharistie et l’Église : « Un savant moderne de talent (peut-être inconnu de certains d’entre vous) a énoncé cette relation dans un beau chapitre d’un beau livre qu’il a rédigé avec ces deux propositions : l’Église fait l’Eucharistie, et l’Eucharistie fait l’Église ».

    Les pages de sa Méditation sur l’Église n’ont pas été rendues obsolètes par l’apport de Lumen Gentium, au contraire. Les chapitres 1 et 2, intitulés «L’Église est un mystère» et «Les dimensions du Mystère", pourraient être rapprochés du premier chapitre de la constitution conciliaire lui aussi consacré au Mystère de l’Église. Il en va de même du dernier chapitre de l’ouvrage «L’Église et la Vierge Marie» et le dernier chapitre du texte conciliaire «La Bienheureuse Vierge Marie».

    Le sixième chapitre, «Le sacrement de Jésus Christ», n’est pas sans rapports avec l’enseignement du Concile sur la sacramentalité de l’Église et le cinquième, «L’Église au milieu du monde», bien que rédigé dans une perspective différente de celle de Gaudium et Spes, témoigne d’un souci commun de dialoguer avec la société moderne.

    La force d’Henri de Lubac dans sa Méditation est de dire et redire que la raison d’être de l’Église se trouve inconditionnellement du côté du Christ. À la lecture de la Méditation, on songe à ce que Paul VI écrira en 1964 dans sa première encyclique, Ecclesiam suam : «Le premier fait d’une conscience approfondie que de l’Église prend d’elle-même est une découverte renouvelée de son rapport vital au Christ. Chose très connue, mais fondamentale, mais indispensable, mais jamais assez connue, méditée et célébrée».

    De Lubac, acteur du Concile

    Comme le Père Yves Congar, Henri de Lubac tient des carnets tout au long de la période conciliaire, qui ne seront publiés que plusieurs décennies plus tard, en 2007, en deux volumes de 500 pages et sous le titre des Carnets du Concile.

    Trois phases différentes y apparaissent assez clairement. D’abord, les perplexités liées à la résistance de l’école romaine et de l’épiscopat conservateur. Lors de la phase préparatoire, de novembre 1960 à octobre 1961, Henri de Lubac regrette l’indifférence des Pères à l’égard de l’Écriture, des Pères de l’Église orientale, ainsi qu’un manque d’intérêt et de préoccupation à l’égard des doctrines actuelles et des courants spirituels contraires à la foi chrétienne.

    Pourtant, le théologien assiste avec satisfaction au changement de cap imposé par Jean XXIII, qui regrette le ton des premiers schémas préparatoires et la place exagérée qu’ils accordent aux condamnations. Ce changement de cap s’opère lors de ce que Lubac nomme la «Semaine blanche», c’est-à-dire lors de la première semaine du Concile, du 14 au 21 novembre 1962.

    Dès lors, un «vent évangélique» souffle sur le Concile selon de Lubac, et l’élection de Paul VI en juin 1963, après la mort de Jean XXIII, le renforce. Mais la «merveilleuse aventure» a aussi sa part d’ombres et de dangers, notamment lors de ce que l’on nomme aujourd’hui la «semaine noire», du 19 au 21 novembre 1964, au cours de laquelle le théologien croit voir les efforts de l’aggiornamento réduit à néant, supprimant chaque poussée œcuménique et réduisant les évêques du monde entier à la condition de «valets».

    Deux «fondamentalismes» s’opposent selon de Lubac: celui des conservateurs, petit parti en faveur des deux sources de la révélation (Écriture et Tradition), contre celui des progressistes. «Que les voies par lesquelles passe l’Esprit de Dieu sont étroites !», commente-t-il dans son journal.

    Les désaccords essentiels entre les Pères conciliaires concernent le « schéma 13 » qui traite de la place de l’Église dans le monde moderne et qui nourrit un débat que de Lubac, comme Mgr Wojtyla (futur Jean Paul II) , juge superficiel et trop peu chrétien. Cependant, le théologien agit à sa mesure sur le document. Le 19 octobre 1965, il confie par exemple dans son Journal que l’affirmation selon laquelle les sciences «conduisent l’homme à une connaissance plus profonde de lui-même» lui semble excessive. Un mois plus tard, le 22 novembre de la même année, il écrit avec satisfaction qu’il a réussi à faire modifier cette expression «dangereuse».

    De manière encore plus directe, le natif de Cambrai a pris part à la rédaction de Dei Verbum et aux discussions qui l’ont entouré. Pour saluer l’adoption solennelle de cette constitution, Paul VI choisira onze théologiens conciliaires pour célébrer la messe à Saint-Pierre le 18 novembre 1965 : de Lubac en fera partie.

    Actif dans des groupes de travail, lors de son séjour à Rome, de Lubac est consulté par de nombreux évêques. Il côtoie même le futur Jean Paul II, à propos duquel il confie : « J’avais connu Mgr Wojtyla à Rome, au temps du Concile. Nous avions travaillé côte à côte. (…) Il connaissait mes ouvrages, et nous avions vite sympathisé. (…) Au cours des années suivantes, nous nous sommes revus quelquefois à Rome, notamment à la Grégorienne, et nous étions devenus amis. » C’est Jean Paul II qui élèvera le théologien au cardinalat en 1983.

    De Lubac: lecteur et commentateur de Vatican II

    Avant même la fin du Concile, Henri de Lubac confie sa perplexité quant aux tendances et nouveautés qu’il juge risquées et et auxquelles il oppose une prudence sage et équilibrée, soucieux d’élaborer avec conscience une «herméneutique» correcte du Concile.

    Le 3 novembre 1965, il fait part de ses craintes à Bernard de Guibert : «Bien que satisfait dans l’ensemble, je ne peux m’empêcher d’avoir quelques pensées empreintes de mélancolie. Tous ces textes conciliaires seront-ils assez solides pour résister à une interprétation laxiste et sécularisante de l’histoire de la foi chrétienne ? Trop d’esprits, de nos jours, sont orientés dans ce sens et ont eu dans l’atmosphère du Concile une occasion de lancer leur flèche. Est-ce que le renouvellement souhaité sera réalisé ? Sommes-nous prêts à le prêcher ?»

    Certes, le théologien reconnaît qu’il se sent «à l’aise» dans les orientations conciliaires, notamment dans la réhabilitation du surnaturel, la relecture du thomisme et la volonté des Pères conciliaires de rompre avec l’extrincésisme, la «maladie du catholicisme moderne», concept forgé par Maurice Blondel pour désigner le principe selon lequel l’ordre surnaturel se superposerait artificiellement à l’ordre naturel.

    En outre, le théologien français se consacrera aux commentaires des documents conciliaires. S’il se montrait précurseur dans Paradoxe et Mystère de l’Église avant la publication de Lumen Gentium, dans Athéisme et sens de l’homme, il se fait lecteur critique de Gaudium et Spes.

    En promulguant cette Constitution pastorale, remarque de Lubac, le Concile a voulu s’adresser, non seulement aux fidèles de l’Église catholique et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais aussi à tous les hommes afin d’exposer à tous «comment il envisage la présence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui». «L’idée chrétienne de l’homme s’y trouve donc affrontée, comme la règle d’action qui en découle, à la réalité du monde actuel, au sein duquel le chrétien doit vivre et agir», poursuit-il, convaincu de la portée pastorale du document.

    Le commentaire majeur du Père de Lubac porte sur le Préambule et le premier chapitre de Dei Verbum. Donné initialement à la collection “Unam sanctam” éditant l’ensemble du Concile, ce commentaire, grâce à son succès, a connu diverses rééditions. Cette longue étude constitue un véritable ouvrage de théologie fondamentale consacré à la révélation, son déploiement dans l’histoire du salut, sa transmission et sa réception dans la foi. Commentant la constitution, le théologien dialogue aussi bien avec la tradition patristique qu’avec les théologiens contemporains.

    En somme, le Concile opère, selon Lubac, ce que les théologiens Karl Barth et Hans Urs von Balthasar ont appelé une «concentration christologique». De Lubac y souscrit, en ajoutant : «Non moins qu’à un besoin de pastorale, celle-ci correspond à un besoin de l’intelligence chrétienne». Le concept de révélation élaboré par Vatican II est profondément marqué par cette dimension christologique, oubliée par bien des manuels anciens, où «l’homme devait souscrire à une liste de vérités, dont rien ne l’assurait d’avance qu’elles pouvaient avoir entre elles ou avec lui-même un lien substantiel».

    Dei Verbum apporte donc une toute autre perspective et de Lubac souligne encore son apport : «La Constitution ramène tout à l’unité. Unité du Révélateur et du Révélé, Jésus-Christ, « auteur et consommateur de notre foi », unité en Lui des deux Testaments, qui lui rendent témoignage, unité de l’Écriture et de la Tradition, qui ne sont jamais séparables (…) ».

    Dans les dernières années de sa vie, l’auteur de Surnaturel s’emploie à défendre l’«herméneutique de la continuité» dont parlera Benoît XVI à propos du Concile. Jusqu’en 1974, il appartient aux deux Secrétariats créés par Paul VI, l’un pour les non-croyants, l’autre pour les non-chrétiens. En 1985, il publie son Entretien autour de Vatican II. Souvenirs et réflexions, où il expose avec exhaustivité pour la dernière fois sa vision du Concile et des dérives post-conciliaires.

    Son expertise était cependant déjà reconnue depuis plusieurs années. En 1976, Henri de Lubac avait reçu une lettre personnelle de Paul VI à l’occasion de ses quatre-vingts ans. Le pape y vantait les qualités de l’homme et du théologien, sans oublier d’ajouter : «Il faut encore citer parmi vos mérites celui d’avoir été du nombre des experts du récent concile Vatican II, auquel vous avez apporté une collaboration remarquable». (cath.ch/imedia/at/mp)

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