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  • DOSSIERS

    Portrait de Dante (1495) par Sandro Botticelli

    Dante Alighieri, poète très chrétien et ennemi des papes

    Le pape François, avec sa lettre encyclique Candor Lucis æternæ, se place dans la continuité de nombre de ses prédécesseurs qui, au 20e siècle, ont loué la grandeur chrétienne de la poésie de Dante Alighieri. Pourtant, 700 ans après sa mort à Ravenne, l’œuvre du grand poète du Moyen Âge sonne encore...

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    Portrait de Dante (1495) par Sandro Botticelli
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    Dante Alighieri, poète très chrétien et ennemi des papes 1/3

    Dante et la divine comédie, détail. Huile sur toile. Par Domenico di Francesco, 1465
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    Dante Alighieri, poète très chrétien et ennemi des papes 2/3

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    Portrait de Dante (1495) par Sandro Botticelli © Domaien public

    Dante Alighieri, poète très chrétien et ennemi des papes 1/3

    Dante naît en 1265, à Florence, alors que fait rage le grand conflit entre la papauté et le Saint-Empire romain germanique pour déterminer qui a souveraineté sur l’Italie. Sa société se partage alors en deux camps: les partisans du pontife, les Guelfes, et les partisans de l’empereur, les Gibelins. Issu d’une famille guelfe, et guelfe toute sa vie, Dante aurait dû théoriquement soutenir le pape, mais les choses furent beaucoup plus compliquées.

    Par Camille Dalmas/I.Média

    Le premier contact connu du jeune Dante avec le successeur de Pierre date de 1294. Lors de sa première mission de diplomate, il aurait en effet rencontré Célestin V à Naples. Ce pape, qui passe dans l’historiographie pour un pieux ermite détaché des réalités matérielles, Dante le place étonnement au milieu de la foule des âmes qui se presse au bord de l’Acheron, dans un des premiers chants de L’Enfer:

    J’en reconnus certains d’entre eux

    Surtout l’ombre de celui qui

    Abandonna sa papauté

    Avant Benoît XVI, Célestin V est connu pour être le seul pape à avoir renoncé au trône de Pierre, après à peine 5 mois de règne. Cette “fuite” inhabituelle a pu être mal interprétée, à l’époque. Il y a cependant fort à parier que Dante lui ait surtout reproché d’avoir cédé la place à son successeur, Boniface VIII (1295-1303), en qui il voit la source de tous ses malheurs, à commencer par son exil.

    Entre Blancs et Noirs

    Sa cité, Florence, a vu les Gibelins, d’abord vainqueurs, être finalement battus par les partisans de Rome. Cependant, une nouvelle fracture apparaît au sein des Guelfes à la fin du 13e siècle: sur un fond de guerre de clans, les partisans de la bourgeoisie, dits Guelfes blancs, s’opposent désormais aux aristocrates, dits Guelfes noirs. Le pape Boniface VIII intervient alors très largement dans le conflit en favorisant en sous-main le camp des guelfes noirs par l’intermédiaire du «pacificateur» qu’il a dépêché dans la ville, le cardinal Matteo d’Acquasparta.

    Dante, bien que modéré, se range derrière les Guelfes blancs. Sa carrière politique prend son essor: en 1300, il est élu Prieur des Arts, c’est-à-dire un des six représentants des corporations des arts libéraux – commerce, médecine, etc. – qui dirigent alors la ville. Il paye ce succès: le conflit s’enflamme, attisé par le prélat envoyé par le pape Boniface VIII. Ce dernier excommunie notamment plusieurs proches de Dante et frappe la ville d’interdit – interdiction de célébrer tout sacrement.

    Victime de ruse

    Le Poète se rend à Rome, où il serait probablement venu demander au pape de lever la sanction. Il assiste alors à un événement historique: le premier Jubilé de l’histoire. L’événement ne lui laisse pas un bon souvenir. Dans L’Enfer, il compare une scène d’affluence sur le pont Saint-Ange aux malheureux qu’on trie dans le premier Cercle de la fournaise de l’Autre Monde :

    Comme à Rome, par grand-foule,

    Pour le Jubilé sur le pont

    On divise commodément

    Le flot d’un côté vers Saint-Ange,

    Pour aller à Saint-Pierre et, l’autre

    Vers le mont qui se dresse en face.

    Épars sur sur les flancs du roc noir,

    Je vis des démons cornus qui

    Fouettaient leur dos cruellement.

    En 1301, il est victime d’une ruse du pape, à qui il rend visite au sein d’une ambassade censée apaiser les tensions. Retenant Dante à Rome, le pontife en profite pour envoyer le prince français Charles de Valois prendre, par la ruse, la cité florentine. Les maisons et biens des Guelfes blancs – dont ceux des Alighieri – sont pillés pendant cinq jours par les Guelfes noirs.

    Boniface dans le chaudron

    Devenu persona non grata, Dante ne rentrera jamais chez lui. L’amertume du poète sera éternelle, et naturellement dirigée vers les mauvais pontifes, «ceux qui pensent que le Christ se vend», comme il l’affirme dans son Paradis. Boniface VIII récolte encore ce jugement implacable du Florentin: «Christ, en son pape, est captif».

    Le pontife va finir par payer sa roublardise : ayant soutenu les intérêts de l’Église en France contre son ancien allié – le roi de France Philippe le Bel– il subit son courroux lors du fameux “attentat d’Agnani” en 1303. Selon la légende, l’émissaire français Guillaume de Nogaret lui aurait alors adressé une gifle si magistrale qu’elle aurait envoyé Boniface VIII dans l’autre monde quelques semaines plus tard.

    Dans L’Enfer – qui se passe chronologiquement dans la jeunesse du poète – Dante prophétise l’arrivée du pontife dans les chaudrons infernaux. Il feint de le confondre un instant avec son prédécesseur Nicolas III qui rôtit lui aussi dans la troisième bolge (sous-cercle) du huitième cercle de l’enfer réservé aux simoniaques – ceux qui font commerce des biens spirituels:

    Il s’écria: «Déjà ici?

    Déjà ici, toi, Boniface?

    (cath.ch/imedia/cd/rz)

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    Dante et la divine comédie, détail. Huile sur toile. Par Domenico di Francesco, 1465 © Domaine public

    Dante Alighieri, poète très chrétien et ennemi des papes 2/3

    Au début du XIVe siècle, Dante se trouve en exil hors de Florence, malheur dont il attribue notamment l’origine au pape Boniface VIII. Son successeur, Benoît XI, tente d’échafauder des plans de paix pour Florence, auxquels participe Dante dans un premier temps.

    Par Camille Dalmas/I.Média

    Le cardinal Da Prato, envoyé par le pape, est cependant violemment agressé dans la cité toscane et frappe à nouveau la ville d’interdit. Le conflit perdure, et l’exil du poète aussi. Benoît XI est, fait notable, l’unique pape épargné par Dante à cette époque.

    Il Sommo Poeta” espère toujours obtenir un pardon synonyme de retour chez lui, mais rien ne bouge jusqu’en 1309. Le nouveau pape, le «Gascon» Clément V, décide de sacrer l’empereur Henri VII à Rome et de le faire “roi des Romains”, afin de mettre fin au conflit.

    Un nouveau Moïse

    Lui-même part s’installer à Avignon, où la papauté restera jusqu’en 1378. Pour Dante, l’empereur est vu comme un sauveur, un «nouveau Moïse». Mais l’espoir est de courte durée, car le monarque germain est très mal accueilli en Italie, où les villes guelfes se soulèvent, en particulier les Guelfes noirs de Florence.

    S’en est trop pour Dante, qui se met à l’ouvrage et commence à rédiger La Monarchie, un traité utopique inspiré par saint Thomas d’Aquin. Dans cet ouvrage, il déclare que le monde ne sera pas en paix tant qu’il ne sera dirigé par un seul pape et un seul roi. Dante insiste sur la nécessité pour le pape de se cantonner à la royauté spirituelle qui lui est accordée, et de confier le temporel à l’empereur germanique. Le livre sera accusé d’hérésie en 1329 et subira l’autodafé de rigueur.

    «Pasteur sans loi»

    L’échec d’Henri VII, qui meurt finalement de la malaria sans avoir pu accomplir les desseins que projetait sur lui Dante, génère beaucoup de rancœur de la part du poète, qui accuse Clément V, «pasteur sans loi», d’avoir trompé Henri VII et fomenté sa débâcle depuis Avignon. On devine d’ailleurs la présence du pape français dans la bolge des simoniaques:

    « Car après lui viendra le pape

    Corrupteur, dissident, chargé

    De crimes, recouvrir nos corps.

    Comme Jason dont il est dit

    Aux Macchabées qu’il corrompit 

    Son roi, il le fit au Français ».

    À la mort du pape français en 1314, Dante milite auprès des cardinaux pour qu’ils élisent un pontife italien et ramène le siège pontifical d’Avignon à Rome. C’est cependant le français Jean XXII, à son grand déplaisir, qui est élu. Il est le dernier pape que connut Dante avant d’aller se présenter devant le premier d’entre eux. Jean XXII eut sa place parmi les mauvais papes de la Divine Comédie. Il est cité dans le Paradis aux côtés de son prédécesseur:

    « Clément et Jean, buveurs de sang !

    Ô nobles débuts, fallait-il

    Tomber si bas avec le temps ? »

    Dante est enfin amnistié en 1315 et Florence accepte son retour contre une contribution financière, ce qu’il refuse, par sens de l’honneur. Guelfe devenu un «gibelin en fuite», selon les mots du poète romantique Ugo Foscolo, il séjourne à Vérone puis à Ravenne où il termine la Divine Comédie. Dans son chef d’œuvre, on constate que d’autres pontifes y subissent le courroux du poète. Dans le sixième cercle de l’Enfer, on trouve ainsi le pape du Ve siècle Anastase II parmi les épicuriens. Il l’accuse d’avoir suivi l’hérétique Photin:

    « Je garde le pape Anastase, 

    Que Photin dévia de sa tâche »

    Dante Alighieri s’éteint en 1321, laissant en héritage son œuvre et par elle sa langue, qui deviendra par la suite celle de tout un pays. Rien d’étonnant qu’au XIXe, Dante ait pu servir de figure de référence dans l’entreprise d’unification du Royaume d’Italie contre les États pontificaux de Pie IX… (cath.ch/imedia/cd/bh)

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