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    Jacques de Molay, dernier grand maître de l'Ordre du Temple sur le bûcher. Miniature extraite des Chroniques de France ou de St Denis. British Library

    Les Templiers: histoire de la chute du Temple

    L'Ordre du Temple pourrait-il renaître? Légendaire tant par ses exploits militaires pendant les croisades que par sa fin brutale et sa légende noire, l’Ordre des Templiers a refait son apparition depuis quelques années en Italie. Aujourd’hui, il revendique 2’000 membres et 80 prêtres dans les gran...

    Contenu du dossier
    Jacques de Molay, dernier grand maître de l'Ordre du Temple sur le bûcher. Miniature extraite des Chroniques de France ou de St Denis. British Library
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    Les Templiers: histoire de la chute du Temple 1/4

    Le célèbre Ordre des Templiers s'est reformé en Italie. Il compte 2'000 membres et 80 prêtres
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    La "petite guerre sainte" des nouveaux Templiers 2/4

    Le frère Mauro Giogio Ferreti est
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    Frère Ferretti: «Nous, Templiers, sommes fidèles à la Tradition» 3/4

    Moment de prière dans la Portiuncule, dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, Assise
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    «Pas de filiation historique pour les Templiers contemporains» 4/4

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    Jacques de Molay, dernier grand maître de l'Ordre du Temple sur le bûcher. Miniature extraite des Chroniques de France ou de St Denis. British Library © Domaine public

    Les Templiers: histoire de la chute du Temple 1/4

    La réapparition d’un Ordre des Templiers, près de sept siècles après sa suppression par le roi de France et le Saint-Siège, est une tentative singulière de réhabilitation d’une des organisations les plus influentes, en Occident comme en Orient, au XIIe et XIIIe siècles. Au-delà des légendes (noires comme dorées), à l’origine d’une vraie passion populaire pour l’Ordre, l’histoire des Templiers est beaucoup plus prosaïque, politique et surtout tragique. I.Media revient sur ces deux cents ans d’existence dans son premier volet d’une enquête en quatre parties.

    En 1114, le roi de Jérusalem Baudouin II, souverain du grand royaume croisé de Terre Sainte, décide d’octroyer un terrain à un de ses chevaliers, un certain Hugues de Payns. Il s’agit de lui permettre d’installer les quartiers d’une petite milice dont le chevalier est devenu le chef. Le terrain en question comporte une partie de l’esplanade du temple de Salomon, juste à côté de la mosquée Al-Aqsa. C’est ce hasard qui est à l’origine du nom que choisit d’adopter en 1119 le groupe de chevaliers: les Templiers. Ou, selon la formule intégrale, les Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon.

    Dès leur fondation, les Templiers se constituent en “militia Christi” (armée du Christ, en latin) avec pour mission officielle de garder les routes d’accès aux Lieux Saints en combattant les infidèles à l’épée. Mais ce rôle clé en Terre Sainte leur confère rapidement une toute autre importance, à commencer par un poids diplomatique, et une vraie puissance politique au sein de l’éphémère royaume franc.

    L’armée du Christ

    Dès leurs premières années d’existence, les Templiers suivent la règle de saint Augustin et prononcent des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. L’expansion rapide de l’Ordre du Temple en Europe est facilitée par le Concile de Troyes en 1128, pendant lequel saint Bernard de Clairvaux établit les critères formels et spirituels qui distingueront les Chevaliers de la Croix-Rouge au sein du grand mouvement chevaleresque occidental. La constitution définitive du pouvoir des Templiers a lieu en 1139 lorsque le pape Innocent II consacre l’autonomie absolue de l’Ordre et sa dépendance exclusive du pape avec la bulle Omne Datum Optimum.

    La milice est divisée en trois classes: les écuyers, les chevaliers de grâce et les chevaliers de justice. Leur bannière, appelée “Beauceant”, est aisément reconnaissable : noires en bas et blanches en haut tout comme leur devise, tirée d’un verset du livre des psaumes: «Non nobis domine, non nobis sed nomini tuo da gloriam».

    Baudouin II cédant une partie de son palais de Jérusalem à Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer. Histoire d'Outre-Mer, Guillaume de Tyr, XIIIe siècle
    Baudouin II cédant une partie de son palais de Jérusalem à Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer. Histoire d'Outre-Mer, Guillaume de Tyr, XIIIe siècle @ Domaine public

    Influents en Orient, puissants en Occident

    Les Templiers sont un des ordres croisés les plus importants de Terre Sainte. Ils sont au premier rang de la guerre sainte, se couvrant de gloire tant dans les victoires que dans les défaites. En témoigne le lourd tribut de sang versé: sur les vingt-trois Grands Maîtres, sept périssent au combat et un est fait prisonnier par l’ennemi. Parmi leurs grandes batailles, certaines sont restées célèbres: la défense de Gaza en 1171, la bataille de Tibériade en 1187, la victoire sur Saladin à Arsuf en 1191 ou encore le sacrifice final lors de la défense de Saint-Jean d’Acre en 1291. En plus d’être des guerriers, les Templiers se distinguent par leurs aptitudes en tant que bâtisseurs, érigeant d’importantes forteresses à Baghras, Saphet, Château Pèlerin ou à Athlit.

    Après la perte de la Terre Sainte avec la chute d’Acre en 1291, les Templiers comme les autres ordres croisés, déplacent leur siège officiel à Chypre. Cependant, le centre politico-financier est dès lors dans les faits localisé à Paris, où l’emprise de l’Ordre est telle que toute une partie du centre-ville entourant les quartiers généraux de l’organisation devient le “quartier du Temple”. L’Ordre change alors de vocations, et pendant ses dernières années, oriente les anciens preux chevaliers vers des activités nettement plus administratives et financières.

    Une brutale disparition

    La chute de l’Ordre est très célèbre, tant elle a été popularisée par la saga des Rois maudits de Maurice Druon. Une fois la Terre Sainte abandonnée, la question de l’utilité de l’Ordre du Temple se pose en Occident, puisque les chevaliers ont d’abord pour mission de défendre les pèlerins se rendant à Jérusalem sur la tombeau du Christ. En outre, considérés par beaucoup comme des seigneurs fiers et avides, menant une vie désordonnée, les chevaliers gagnent une mauvaise réputation et l’image de l’Ordre se ternit, à tel point que lors du second concile de Lyon, en 1274, les hauts dignitaires templiers doivent justifier leur existence.

    Le destin de l’Ordre bascule lorsqu’un renégat templier, le prieur Esquieu de Floyran, présente des accusations à l’égard des Templiers auprès de Philippe le Bel, en 1305. Rapidement, ce dernier donne ordre à ses conseillers Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plaisans d’ouvrir une enquête formelle, ce qui est fait le 24 août 1307. Le 14 septembre suivant, le roi de France, ne souhaitant pas que le pape Clément V puisse intervenir dans la conduite de l’enquête, fait envoyer des messages scellés à tous les huissiers et soldats du royaume ordonnant l’arrestation des Templiers et la confiscation de leurs atouts.

    En octobre, le bras droit du roi, Nogaret, arrête un à un tous les Templiers du royaume et commence à les interroger sous la torture. Parmi les motifs de condamnation des Templiers, l’Ordre est accusé d’être une initiation secrète, basée sur le fait de cracher sur la croix et de renier le Christ, de participer à la Sainte Messe sans consacrer l’Hostie et de s’être rendu complice des musulmans au temps des Croisades. Après cinq années de tortures et de controverses, le 3 avril 1312, le pape Clément V, qui ne souhaite pas laisser la main sur les affaires religieuses au suzerain français, prend les devants et dissous les Templiers avec la bulle Vox Clamantis In Excelso.

    Le 18 mars 1314 a lieu le dernier acte de la suppression de l’Ordre: le Grand Maître Jacques de Molay expire sur un bûcher dressé par Philippe le Bel. Selon Maurice Druon, le Templier, juste avant de disparaître dans les flammes, aurait maudit la descendance du roi de France… On quitte l’histoire pour la légende et la littérature. (cath.ch/imedia/at/bh)

    Retrouvez le 2e épisode de notre série le 24 décembre: Les "petites guerres saintes" des nouveaux templiers.
    Récemment pourtant, l’Ordre s’est reformé en Italie. Les templiers modernes font tout, ou presque, comme leurs ancêtres: ils prient en latin, marchent silence deux par deux derrière le Maître, s’arrêtent devant les crucifix, se saluent d’une main sur le cœur, pratiquent l’adoubement et même parfois certains rites plus occultes.

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    Le célèbre Ordre des Templiers s'est reformé en Italie. Il compte 2'000 membres et 80 prêtres © Templari Cattolici d'Italia

    La "petite guerre sainte" des nouveaux Templiers 2/4

    Le célèbre Ordre des Templiers s’est reformé depuis quelques années en Italie, au point de compter aujourd’hui près de 2'000 membres et 80 prêtres. I.Media s’est rendu le 3 et 4 octobre à un des nombreux rendez-vous spirituels organisés par l’Ordre, dans la ville d’Assise. Pendant deux jours, 150 Templiers se sont retrouvés, ont partagé des temps de prières, des moments communautaires et des temps de marche dans leurs habits de croisés.

    Samedi 15h. Dans la maison d’hôtes Domus Pacis, tenue par des Franciscains, les Templiers se réunissent en uniforme. Le Frère Mauro Giorgio Ferretti, que tous appellent “Magister” et qui est le président de leur association, ouvre la retraite spirituelle par un discours adressé aux «chevaliers» et aux «dames» présents, depuis l’Armiger (écuyer, plus bas grade) aux Eques Iustitiae (Chevalier de Justice, plus haut grade hormis celui de Magister). Fra‘ Ferretti rappelle les exigences de l’Ordre, et dénonce les critiques extérieures qui l’accusent d’être un «sorcier occulte». Il y voit la marque de ses «ennemis»: certains seraient des membres du clergé; d’autres, des membres de confréries ou d’autres ordres anti-chrétiens, tels que les francs-maçons, les satanistes…

    Après ce mot d’accueil, le «Magister» commente aux membres présents le manifeste de l’Ordre qu’il a lui-même rédigé et qui définit les devoirs et les exigences du Templier. Le texte a pour titre “Un entre mille” (Uno tra mille). La figure héroïque et sacrificielle du templier est développée: il est «celui qui ne se comporte pas comme un homme normal, parce qu’il a choisi de ne pas l’être et parce qu’il a été à son tour choisi par la Chaîne des Templiers pour une mission surhumaine: faire triompher la foi du Christ et de son Temple éternel même dans le royaume du prince de ce monde, le diable.»

    Selon le Frère Ferretti, les Templiers doivent être des «hommes d’action» avant tout, même si les retraites spirituelles ont vocation à offrir des moments de contemplation. Cette action consiste à participer à des «rencontres de témoins», «des veillées de combat contre les nuits de tregenda sataniste», [une tradition nordique, proche du sabbat des sorcières, ndlr] «des soirées du Temple dédiées à l’apprentissage des symboles anciens» etc. C’est une «petite guerre sainte» que compte ainsi mener l’ordre contre les «forces du mal». Mais celle-ci, explique le Magister, n’est rien à côté de la «grande guerre sainte» qui est à «mener contre soi».

    Initiation, prière et marche

    Après le temps de parole, vient celui du silence. Tous les participants se rendent en cortège, marchant deux par deux, sans prononcer un mot. Trois kilomètres depuis le bourg de Sainte-Marie-des-Anges où ils résident jusqu’au centre d’Assise. Cette “marche silencieuse pour la foi” est une des activités principales de l’Ordre en Italie. Selon le Magister, elles obéissent à l’exhortation du pape François: «Sortons des églises et témoignons de Jésus-Christ». Les moines templiers, ajoute-t-il, vont toujours deux par deux selon l’ordre donné par Jésus-Christ à ses apôtres: «le Seigneur (…) les envoya deux par deux, pour le précéder dans toutes les villes et les localités où il devait se rendre.» (Luc 10:1).

    Moment de prière dans la Portiuncule, dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, Assise
    Moment de prière dans la Portiuncule, dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, Assise @ Templari Cattolici d'Italia

    D’ordinaire, les Templiers choisissent pour leur retraite des lieux de culte construits de préférence au Moyen Âge, «afin d’approfondir la spiritualité des ordres chrétiens de chevalerie avec une référence particulière aux Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon (pauperes commilitones Christi Templique Salomonici)», le nom originel des Templiers. C’est pour cela qu’ils ont choisi pour la Sainte messe du samedi soir l’église Saint Pierre d’Assise, un édifice romano-ombrien du 13e siècle qui comporte des signes caractéristiques de l’ordre bénédictin, un trait rare à Assise, cité du Poverello et maison-mère des Franciscains.

    Pendant cette messe, plusieurs novices reçoivent le vêtement de Templier. Tout sauf un déguisement pour eux: il est identique à celui que le fondateur Hugues de Payns lui-même a reçu de la main du pape Honorius II en 1128, explique le Magister. Il s’agit d’une grande cape blanche qui descend jusqu’aux pieds, ornée d’une croix rouge à la hauteur de l’épaule gauche. Parmi les novices, les Templiers se félicitent de compter “une prise de choix”: un ancien franc-maçon. Ce dernier, qui aurait atteint le “33ème degré” de l’ordre anticlérical aurait radicalement changé de cap et décidé de rejoindre l’Ordre à soixante-dix ans.

    «Vive Dieu Saint-Amour!»

    La messe se conclut par un Pater Noster, suivi de la devise des Templiers – en latin toujours – tirée du psaume 115: «Non nobis Domine, non nobis: sed Nomini Tuo da gloriam» (“Non pas à nous, Éternel, non pas à nous : mais à Ton Nom donne gloire”). Puis par trois fois, ils répètent le cri de bataille des premiers Chevaliers du Temple – en vieux-français cette fois-ci – : «Vive Dieu Saint-Amour!». Puis, toujours deux par deux, les Chevaliers se succèdent pour saluer leur Magister, la main sur le cœur et quittent l’église.

    De retour à la maison d’hôtes franciscaine et après le dîner en communauté, plusieurs chevaliers effectuent leur «veillée d’armes». Il s’agit d’un temps de prière nocturne qui vient conclure un jeûne et une abstinence complète de trois jours. Ils passent la nuit debout, en prière, un chapelet à la main. Le lendemain a lieu un moment important, leur investiture.

    Un goût prononcé pour le Moyen Âge

    Dimanche 9h. L’investiture est une cérémonie importante, à laquelle les Chevaliers qui le souhaitent peuvent assister: au cours de ce rite, les “écuyers” reçoivent la tunique du Chevalier et, après avoir prêt serment en latin, sont adoubés par le Magister. À l’issue de la cérémonie, les Templiers se rendent dans une nouvelle église pour la messe, cette fois-ci dans l’abbaye de San Salvatore di Montecorona, à quatre kilomètres d’Umbertide (Pérouse), au pied de la colline du même nom. Ce monastère aurait été fondé, selon la tradition, par saint Romuald au 11e siècle. Un cadre idéal pour les Templiers, avec une ancienne crypte du rez-de-chaussée, divisée en cinq nefs qui débouchent sur trois absides. À ce niveau, l’édifice mêle colonnes romaines et médiévales primitives, toutes différentes les unes des autres et soutiennent des voûtes croisées. L’église supérieure contient pour sa part de splendides fresques du 14e siècle de l’école ombrienne et un chœur en bois dédié à sainte Sophie.

    Après une visite de l’église dirigée par le Magister, les Templiers assistent à la messe restant debout comme le veut la tradition lorsqu’ils sont en uniforme. La messe dite, certains s’adonnent à la numérologie, une discipline occulte qui considère que les chiffres ont une signification cosmique. Ceux qui le souhaitent se voient attribuer un cadre selon leur prénom, leur nom et leur date de naissance, une analyse numérique censée donner des indications sur la personnalité et l’avenir d’une personne.

    La retraite spirituelle s’achève alors, sur les mots de Fra Ferretti, par un envoi en mission. Ce dernier rappelle une nouvelle fois les vertus fondamentales du Templier: la «ténacité dans la poursuite d’un objectif», «aimer l’honneur mais mépriser la richesse», «combattre l’hypocrisie», «venger les insultes», «redresser les torts» etc. Mais la qualité la plus importante, ajoute le Frère Ferretti, est celle du « culte de la vérité»: «aimer et défendre la vérité», «abhorrer le mensonge», «tenir ses promesses et ses serments au risque de mourir».

    Une reconnaissance difficile

    Aujourd’hui, les Templiers catholiques d’Italie sont une “association privée de fidèles” structurée en interne comme un Ordre chevaleresque, c’est-à-dire suivant une discipline, une hiérarchie et une spiritualité inspirées des anciens ordres de la chevalerie chrétienne médiévale. Mais on est loin de la reconnaissance originelle de l’Ordre. Malgré le soutien de plusieurs prêtres, les Templiers sont majoritairement composé de laïcs et peinent cependant à faire avancer leur reconnaissance par Rome.

    Si les Templiers revendiquent leur proximité avec l’Église, leur fidélité avec l’Ordre ancien et la rigueur de leur tradition, leur statut demeure ambiguë vis-à-vis du Saint-Siège. Aucune reconnaissance officielle n’a été précisée de la part du Vatican et les Templiers catholiques d’Italie, résurgence parmi d’autres de l’Ordre historique, demeurent encore dans l’ombre des grandes institutions catholiques historiques, telles que l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem et l’Ordre de Malte. (cath.ch/imedia/at/bh)

    Retrouvez le 3e épisode de notre série le 26 décembre: «Nous, Templiers, sommes fidèles à la Tradition»: Le Magister de l’Ordre actuel, le Frère Ferretti, est revenu sur les diverses tentatives de rétablissement de l’ordre au cours des siècles, tentatives qu’il juge «erronées et errantes, initiées par des hommes ambitieux et corrompus dans la foi catholique».

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    Le frère Mauro Giogio Ferreti est "Magister" de l'ordre du Temple en Italie © Templari Cattolici d'Italia

    Frère Ferretti: «Nous, Templiers, sommes fidèles à la Tradition» 3/4

    «L’Église telle que nous la connaissons aujourd’hui doit disparaître, car elle a perdu toute crédibilité», a confie le Frère Ferretti, “Magister” de l’Ordre des Templiers à I.Media lors du rencontre organisée à Assise le 3 octobre 2020. Et c’est en revisitant la tradition d’un ordre disparu depuis plus de sept siècles que ce laïc entend aujourd’hui mener son combat pour “la renaissance du christianisme” et contre les ennemis de la foi.

    Vous faîtes fréquemment référence aux premiers moines templiers, dont vous avez repris le nom et certains rites. Que reste-t-il exactement des premiers Templiers dans votre association actuelle et qu’ont-ils à nous apprendre aujourd’hui?
    Les premiers Templiers sont certainement des modèles pour qui veut continuer la chevalerie, la chevalerie chrétienne en particulier. Toutes les chevaleries ne se valent pas : les missions de la chevalerie chrétienne différent de celles des chevaleries profanes. À la suite de Jésus-Christ, le premier chevalier blanc dans l’Apocalypse, nous travaillons pour le bien de l’Église au sens large, puisque nous sommes tous l’Église, nous qui servons Dieu. C’est l’Église que nous défendons d’abord.

    Il est certain que les moines templiers, durant deux siècles, ont représenté le prototype du chevalier chrétien par excellence. Ces moines ne possédaient rien: seul l’Ordre était riche. Même le «Magister» ne possédait que trois chevaux: un pour combattre, un pour s’entraîner et un pour voyager. Ils faisaient donc tout dans un désintérêt et une obéissance totale, la preuve: ils sont tous morts, sans discuter. En bref, ils incarnaient vraiment le personnage idéal de la chevalerie chrétienne.

    Contrairement à ce qu’on dit parfois d’eux, les premiers Templiers n’étaient pas sanguinaires: ils combattaient pour défendre. Cela vaut pour nous aussi: notre objectif est de servir, de faire un acte sacrificiel personnel avec nos frères d’armes. Encore aujourd’hui, nous n’opérons que par deux: tout advient différemment selon qu’on est seul ou à plusieurs. Notre logique est similaire à la leur: nous mettons en avant les serments qu’ils prêtaient, la même forme de chevalerie, la veillée d’armes par exemple, que nous sommes les seuls à continuer à faire aujourd’hui.

    Les premiers Templiers avaient une bataille historique à mener. Quelle serait votre croisade dans le monde actuel?
    La bataille n’a pas changé: eux aussi voulaient changer le monde, à cause des problèmes qu’il connaissait jadis. Ils se sont rendus, par exemple, auprès des chevaliers excommuniés. Nous aussi, nous allons chercher les excommuniés: nous avons tous été excommuniés un jour ou l’autre, par réellement certes, mais nous avons été plus ou moins loin de l’Église.

    Nous sommes des hommes et des femmes qui veulent la paix, qui la cherchent. Mais il y a des moments où cette paix est impossible à obtenir. Je prends toujours l’exemple suivant: si nous voyons dans la rue un adulte faire du mal à un enfant, nous essayons d’abord de le raisonner avec des mots. Si ce n’est pas possible, nous devons alors utiliser la force. Le monde a besoin d’une catégorie d’hommes et de femmes qui défendent ceux qui ne peuvent pas se défendre ou ce qui doit être défendu, comme les hosties que certaines personnes viennent voler dans les églises. Comme disaient les anciens, «si vis pace para bellum»: il faut être prêt à faire la guerre si on cherche la paix.

    Comment défendre l’Église aujourd’hui?
    Ce que nous faisons, c’est revenir à la tradition. Nous ne sommes pas traditionalistes. Les traditionalistes se trompent parce qu’ils se réfèrent au pire moment dans l’histoire de l’Église, à savoir le concile de Trente. Nous autres Templiers sommes fidèles à la Tradition, c’est-à-dire que nous retournons aux origines du christianisme. À cette époque, les hommes savaient parfaitement qu’au centre du monde, il y avait Dieu, et non l’homme. Le siècle des Lumières nous a fait croire au contraire et les francs-maçons continuent à porter cette illusion. Nous menons une bataille contre ce genre d’idéologie et c’est un bel enjeu, tant l’athéisme est majoritaire aujourd’hui: en Italie, on parle de 5% d’Italiens qui vont à la messe.

    En ce qui concerne l’ennemi principal, nous ne luttons pas tant contre les islamistes fanatiques que contre les satanistes, qui font beaucoup de mal à l’Église. Aucun laïc ne les combat: nous sommes les seuls à prier en opposition lors des huit nuits de la «tregenda» dans l’année durant lesquels ils font leurs rites sanguinaires.

    Vous parlez fréquemment de la situation difficile de l’Église catholique aujourd’hui. Quelle est votre position vis-à-vis de l’Église, du Saint-Siège etc.?
    Nous autres Templiers sommes toujours aux côtés de l’Église, nous la soutenons et lui obéissons. Devant les scandales qui secouent l’Église en ce moment, il faut garder à l’esprit que ce sont les hommes qui font des erreurs: l’Église en soi n’est pas touchée.

    Certes, il y a des positions prises par l’Église, et notamment par le pape, que nous ne partageons pas. Tandis que nous étions parfaitement d’accord avec les opinions et les décisions de Benoît XVI, avec le pape actuel, c’est plus difficile. Il a fait beaucoup de choses appréciables et importantes, notamment dans sa volonté de trouver une solution aux scandales financiers du Vatican. En revanche, je suis moins d’accord avec le pape François lorsqu’il adopte une approche de sociologue ou de philosophe sur les événements, et non de pontife. Pour cette raison, il a du mal à nous reconnaître et à nous comprendre : il pense que nous sommes des mercenaires. Peut-être pourrait-il faire l’effort de savoir qui nous sommes, effort qu’avait fait le pape Benoît XVI.

    Enfin, il y a la position du pape François sur l’Islam. Il essaie de favoriser un dialogue avec les musulmans, mais je pense que le dialogue avec l’Islam est impossible. Même saint François, lorsqu’il a rencontré le calife musulman, malgré ses efforts pour discuter avec lui, n’est pas parvenu à le faire déplacer d’un seul centimètre. L’Islam ne prévoit pas le dialogue avec les autres religions, et pas seulement avec le christianisme. L’Islam est une religion qui veut simplement dominer le monde.

    Face à un tableau si sombre, vous vous déclarez pourtant optimiste. Pourquoi?
    Ce que l’histoire nous a enseignée, c’est que les moments de plus grande crise sont toujours suivis d’un renouveau. Nous nous approchons rapidement d’une grave crise, si nous n’y sommes pas déjà. Nous sommes convaincus que la renaissance du christianisme se fonde sur deux choses : l’action et le témoignage personnel. À l’aide de ces deux armes, nous œuvrons pour le renouveau de l’Église qui aura lieu car l’Église ne peut pas mourir. L’Église telle que nous la connaissons aujourd’hui, en revanche, doit disparaître, car elle a perdu toute crédibilité. Nous avons besoin de nouveaux pasteurs.

    Dans tous les cas, nous n’avons pas seulement l’espérance : nous avons la certitude. Nous sommes certains que nous réussirons, la seule chose que nous ignorons, c’est quand. Le temps est un composant qui n’existe pas pour Dieu. Le Christ a déjà vaincu la bataille : il nous reste à convaincre le plus de personnes possible de cette victoire, à commencer par les jeunes. Les jeunes ne sont pas stupides, loin de là : ils sont écrasés, étouffés par ce monde. Si on leur donne une espérance, les jeunes la prendront : encore faut-il la leur donner.

    Hormis l’Italie, l’Ordre a-t-il des membres dans d’autres pays?
    Les Templiers sont présents en France: ils sont une trentaine pour le moment et s’appellent les Templiers catholiques de France. Ils ont aussi un président, mais je suis le président de l’association tous pays confondus. J’ai le pouvoir de véto lorsque l’association française prend une position contraire à la nôtre. En ce qui concerne notre situation en France, nous cherchons à obtenir une reconnaissance de la part de l’évêque de Marseille et d’Avignon, ville dans laquelle la foi a parfaitement disparu. (cath.ch/imedia/at/bh)

    Retrouvez le dernier épisode de notre série le 28 décembre: «Il n’y a pas de filiation historique entre l’ordre des Templiers et ses résurgences contemporaines»
    Le renouveau de l’Ordre n’est cependant pas une nouveauté, nous apprend l’historien Philippe Josserand. Ce que ce spécialiste des ordres militaires du Moyen Âge appelle le «revival Templier» a toujours existé et l’Ordre n’a jamais cessé de fasciner, surtout depuis sa disparition subite et controversée. Il n’y a néanmoins pas lieu, selon l’historien, de parler de «filiation historique entre l’ordre des Templiers et ses résurgences contemporaines».

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    Moment de prière dans la Portiuncule, dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, Assise © Templari Cattolici d'Italia

    «Pas de filiation historique pour les Templiers contemporains» 4/4

    Les résurgences contemporaines de l’Ordre du Temple, seraient aujourd’hui légion, mais ne partagent aucune filiation historique avec les anciens Templiers, déclare l’historien Philippe Josserand. Auteur d’une biographie sur Jacques de Molay, le dernier grand-maître des Templiers, l’historien rappelle que l’Ordre du Temple, depuis sa disparition, a toujours exercé une fascination et que de cette fascination sont nées les expériences contemporaines, plus ou moins éloignées des anciens templiers.

    En 2020, l’Ordre du Temple continue de fasciner en Europe et dans le monde. Depuis quand et sous quelle forme les résurgences de l’Ordre ont-elles cours? 
    Philippe Josserand: Aujourd’hui, il existe plusieurs centaines de structures et d’associations qui se réclament de l’Ordre du Temple dans le monde entier, dont celle des Catholiques Templiers d’Italie, apparue à Vérone au début du 21e siècle. En France et en Italie, cette résurgence de l’Ordre du Temple a un passé particulièrement long. Ce que j’ai appelé, dans plusieurs travaux, le «revival templier» («résurgence templière») est né véritablement au milieu du 18e siècle dans un contexte maçonnique: en France d’abord, puis dans le Saint-Empire romain germanique et en Italie. Aujourd’hui, l’Amérique du Nord et celle du Sud connaissent des résurgences multiples du Temple, l’Afrique aussi, l’Asie même, alors que le contexte culturel est sans lien aucun.

    Chacune de ces organisations a son approche du Temple. Elles recherchent quelque chose de particulier dans l’héritage des Templiers, en termes religieux parfois, en termes symboliques, spirituels, etc. L’association des Templiers catholiques d’Italie n’est pas nouvelle, mais, par rapport au «revival templier» qui date des années 1740-1750, elle est indéniablement jeune encore.

    "Chacune de ces organisations a son approche du Temple. Elles recherchent quelque chose de particulier dans l’héritage des Templiers."

    Les résurgences templières se fondent souvent sur des motifs historiques isolés afin de construire des liens avec le passé. Elles utilisent parfois la matière scientifique la plus récente, comme l’ont fait les Templiers catholiques d’Italie. On a mis au jour au milieu des années 2010 à Vérone, dans l’église de San Fermo, une tombe qui, parce qu’elle est marquée d’une croix templière, pourrait être celle du grand-maître Arnau de Torroja, un Catalan mort en 1184 lorsqu’il revenait en Occident et dont on sait qu’il est décédé à Vérone. Cette tombe, retrouvée lors d’un chantier supervisé par l’Église, présente un grand intérêt pour les historiens. L’association des Templiers catholiques d’Italie l’a utilisée, mais elle existait avant cette découverte archéologique.

    Existe-t-il, au sein de ces résurgences, une filiation historique avec l’ancien Ordre des Templiers?
    Depuis l’abolition de l’Ordre du Temple en 1312 et la mort du dernier grand-maître Jacques de Molay le 11 mars 1314, les résurgences de l’Ordre se sont multipliées et sont composées de toutes sortes de choses. Par exemple de l’Ordre du Temple solaire, dont on garde le sinistre souvenir [connu pour les “suicides collectifs” de ses membres dans les années 90, NDLR], à des associations spirituelles tout à fait raisonnables et profondes, en passant par un cartel mexicain de la drogue, des groupes para-maçonniques, il y a, dans le monde, un nombre considérable de personnes qui se réclament aujourd’hui de l’Ordre du Temple.

    Ce phénomène existe depuis près de trois siècles maintenant. Systématiquement, les groupes revendiquant cette filiation templière font comme si l’Ordre n’avait pas disparu, puisque le postulat premier est que l’ordre aurait continué à vivre de manière souterraine, parfois même ésotérique, jusqu’à ce qu’au 18e siècle des circonstances plus propices lui permettent de revenir sur le devant de la scène. Pour autant, malgré ce récit “survivaliste”, il n’y a pas de filiation historique quelconque entre l’Ordre médiéval et les obédiences ou associations templières.

    "Systématiquement, les groupes revendiquant cette filiation templière font comme si l’Ordre n’avait pas disparu."

    Comment expliquer l’engouement que suscite l’Ordre depuis sa suppression?
    La fascination pour l’Ordre vient en grande partie, justement, de sa chute. Elle tient à “l’affaire du Temple”: au procès, aux circonstances qui ont précipité son écroulement et qui, dès le 14e siècle et en tout cas très clairement à partir de l’époque moderne, ont intrigué et fasciné les érudits et, de plus en plus, les foules. Ces dernières années, on a beaucoup avancé sur ces questions-là. On sait aujourd’hui que les raisons de la suppression sont fondamentalement politiques, idéologiques, presque eschatologiques, liées à cette volonté absolument inédite de Philippe le Bel d’accaparer dans ses États les prérogatives du Souverain pontife. Mais bien avant que l’on sache cela, et tout le monde ne l’admet pas encore, on a parlé de mille autres choses: du trésor, de l’enrichissement, d’un État dans l’État. Cette question a donc toujours beaucoup intrigué.

    Dans quelle mesure les mythes et légendes qui gravitent autour de l’Ordre, à commencer par la figure du dernier grand-maître Jacques de Molay, participent-ils à cette fascination?
    Jacques de Molay fascine justement parce qu’il est celui qui a été confronté à l’impensable, à l’innommable. Dans l’introduction du récent livre que je lui ai consacré (Jacques de Molay, le dernier grand-maître des Templiers, Les Belles Lettres, 2019), je l’ai caractérisé comme un «inconnu célèbre dans l’histoire»: le dignitaire est un nom que la plupart des gens cultivés connaissent, mais on ne sait pas grand-chose de lui. On sait qu’il est mort sur le bûcher, on se trompe le plus souvent sur la date, mais on ne sait rien d’autre et on pense qu’il a été uniquement le jouet d’une manipulation qui le dépassait, ce qui est tout à fait réducteur et revient à nier le fait qu’il s’est battu jusqu’au bout et qu’il est mort presque septuagénaire, c’est-à-dire avec toute une vie derrière lui dont la plupart des gens ignorent tout.

    "Jacques de Molay est un nom que la plupart des gens cultivés connaissent, mais on ne sait pas grand-chose de lui. On sait qu’il est mort sur le bûcher, on se trompe le plus souvent sur la date."

    Pourquoi la suppression de l’Ordre demeure-t-elle controversée, sept siècles plus tard?
    Résumons brièvement cet épisode particulièrement complexe de l’histoire. C’est Philippe le Bel qui a déclenché l’affaire du Temple, en octobre 1307, et qui a fait arrêter les Templiers dans son royaume, en violant tout à fait le droit et les privilèges de l’Église. Les membres de l’ordre du Temple ne pouvaient être jugés que par le pape. Or le roi a fait courir le bruit que les Templiers étaient hérétiques et qu’en tant que gardien de la foi dans son royaume il lui appartenait d’agir. Or, cela est faux: non seulement les Templiers n’étaient pas hérétiques, mais s’ils l’avaient été, il aurait appartenu au pape d’agir. Le roi viole donc le droit, viole le Temple et place le pape devant le fait accompli. Par la suite, le pape Clément V n’a de cesse d’essayer de reprendre la main pour sauver au moins les apparences de sa supériorité juridique. D’une certaine manière, il réussit à le faire lors du concile de Vienne, en 1312, puisque c’est lui qui juge. Or il ne condamne pas les Templiers comme hérétiques et ne donne pas raison au roi, mais il valide en revanche les cinq années de procédure opérée contre eux et supprime l’Ordre par une bulle pontificale.

    En quoi laisse-t-elle la voie ouverte à des renouveaux?
    En droit, donc, le Temple n’est pas condamné; dans les faits, il cesse d’exister. Seuls ses dignitaires demeuraient dont il fallait évidemment régler le sort. On les condamne pour la plupart à des peines de détention, souvent perpétuelles, et c’est à ce moment-là, le 11 mars 1314, que Jacques de Molay s’insurge. Peut-être avait-il prévu un tel dénouement déjà dès son interrogatoire devant la commission pontificale, en novembre 1309, où il fit appel au jugement de Dieu, c’est-à-dire au jugement de la postérité et de l’histoire. En 1314, lorsque la sentence qui le concerne est notifiée, il revient sur tous ses aveux, s’accuse d’avoir cédé à la torture, dit que son ordre était innocent – ce qui est la plus stricte vérité – mais, ce faisant, il devient relaps. En droit de l’Église, s’agissant d’un crime d’hérésie, il est passible de la mort par le feu : le roi de France ne tarde pas et fait ériger le bûcher le soir même sur une petite île de la Seine, sous les murs de son palais, où Jacques de Molay et Geoffroy de Charny sont brûlés lors d’une scène célèbre dont est née l’idée de la malédiction des Templiers.

    "En droit, donc, le Temple n’est pas condamné; dans les faits, il cesse d’exister."

    En parallèle de ce drame national, puisque Philippe le Bel est l’auteur de cette condamnation, qu’advient-il du Temple dans le reste de l’Europe, en Espagne et en Italie, après la bulle du pape Clément V?
    Pour reprendre la main face au roi, le pape, dès novembre 1307, est contraint d’arracher l’affaire à la France, de l’« internationaliser », et, à l’été suivant, il ouvre une enquête à l’échelle de la chrétienté puisque c’est là son ressort. Il ordonne donc d’arrêter les Templiers partout où ils peuvent se trouver. On ne les arrête pas toujours et, lorsqu’ils sont arrêtés et interrogés, les conciles qui se réunissent dans la péninsule Ibérique, en Italie, en Angleterre, dans le Saint-Empire romain germanique ou à Chypre – qui était le siège du Temple – considèrent que les frères sont innocents des charges portées contre eux. Il n’y a qu’en France qu’on les accuse et dans quelques États liés à la France, comme le royaume de Naples qui est aux mains de Capétiens. Au concile de Vienne, le pape impose sa décision d’abolir l’Ordre à tous les prélats présents : elle est prise dans un consistoire secret et, lorsqu’il la rend publique devant l’assemblée, il fait interdiction aux pères conciliaires de prendre la parole et de s’opposer à la sentence sous peine d’excommunication majeure.

    Quelle est la nature première de l’héritage du Temple? Est-il d’abord religieux, symbolique, politique?
    En réalité, l’Ordre du Temple a une vraie singularité religieuse, mais elle se joue peut-être davantage à son commencement qu’à sa chute. Il est le tout premier ordre religieux militaire de l’histoire. Or, dans un contexte chrétien, au 12e siècle, créer un ordre militaire religieux n’allait absolument pas de soi. Fondre dans un même charisme la prière et le combat est une rupture, presque une révolution, comme l’a écrit ma collègue Simonetta Cerrini dans son bel ouvrage, La Révolution des Templiers (Perrin, 2007). Ces deux éléments clés pour l’homme médiéval, la prière et le combat, ordinairement dissociés, se trouvent ici confondus dans une même expérience. C’est pourquoi, avec Nicole Bériou, nous avons intitulé le Dictionnaire européen des ordres militaires au Moyen Âge, que nous avons dirigé, Prier et combattre (Fayard, 2009). L’originalité du Temple est là, et par suite celle des autres institutions qui l’ont imité: l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, ancêtre de l’ordre de Malte, l’Ordre Teutonique et bien d’autres ordres militaires, en particulier dans la péninsule Ibérique.

    "En réalité, l’Ordre du Temple a une vraie singularité religieuse, mais elle se joue peut-être davantage à son commencement qu’à sa chute."

    Comment regardez-vous en tant qu’historien, non plus les résurgences de l’Ordre du Temple dans l’histoire, mais ses réécritures dans l’art?
    Beaucoup d’artistes ont été, depuis le 19e siècle au moins, fasciné par le Temple. Cela est clair chez les poètes: Robert Browning en Angleterre, Giosuè Carducci en Italie, Apollinaire dont un quatrain d’Alcools parle du bûcher de Jacques de Molay, Fernando Pessoa au Portugal. Tout cela a germé dans l’esprit des gens, s’est nourri d’ésotérisme dès la seconde moitié du 19è siècle, et le mouvement s’est poursuivi jusqu’au coup de génie de Maurice Druon, dans les années 1950, qui a fait du bûcher de Jacques de Molay le Deus ex machina de cette formidable suite romanesque qui lui a valu un succès considérable, Les Rois maudits.

    Les résurgences des Templiers dans le contexte actuel trahissent-elles nécessairement l’esprit premier de l’Ordre du Temple?
    Évidemment, historiquement, elles le trahissent mais elles témoignent aussi d’un intérêt. En fait, depuis le 14e siècle, l’Ordre du Temple est entré dans un patrimoine symbolique commun à l’Europe et pas seulement. Dans ce patrimoine symbolique, chacun fait un peu «son marché». Lorsque l’on revendique une filiation historique comme l’avaient fait certaines obédiences maçonniques au 18e siècle et comme le font certains courants catholiques aujourd’hui, on se trompe bien sûr – parfois consciemment – parce que l’Ordre du Temple, supprimé en 1312, n’a pas véritablement d’héritiers, si ce n’est, en termes matériels, l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, mais en même temps on signifie quelque chose et on s’inscrit dans une tradition.

    Au regard de l’histoire, quel statut les résurgences templières occupent-elles vis-à-vis de l’Ordre de Malte et des autres institutions historiques?
    À sa suppression, l’Ordre du Temple voit ses biens confiés à l’Ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, qui allait devenir, au 16e siècle, l’ordre de Malte. À l’époque, l’institution était en train de conquérir Rhodes, non pas, d’ailleurs, contre des musulmans, dans une logique de croisade, mais contre des chrétiens grecs. Les Hospitaliers ont enlevé Rhodes aux Grecs pour s’en servir comme d’une base arrière tactique pour lancer de futures croisades contre des musulmans et peut-être délivrer Jérusalem. Les biens du Temple ont donc constitué un atout, une réserve supplémentaire pour un ordre qui était exposé à de grandes dépenses militaires. l’Ordre de l’Hôpital jouait là sa survie et, au prix d’un endettement assez considérable, il a réussi puisqu’il s’est finalement ancré à Rhodes et qu’il est devenu en quelque sorte l’aiguillon des croisades tardives de la fin du Moyen Âge, chassé de l’île seulement par les Ottomans de Soliman le Magnifique en 1522.

    "Il est très difficile pour l’Église de reconnaître les résurgences de l'Ordre du Temple parce qu’elles sont extrêmement nombreuses, parfois concurrentes.

    Quel est l’enjeu de la reconnaissance de l’Église et les rapports entre les résurgences du Temple et le Saint-Siège?
    Il est très difficile pour l’Église de reconnaître ces résurgences parce qu’elles sont extrêmement nombreuses, parfois concurrentes. En outre, elles se fondent sur des traditions très différentes, parfois éminemment contestables. L’Église n’a pas véritablement intérêt à ramener le Temple sur le devant de la scène, puisque dans la suppression de l’Ordre, au début du 14e siècle, elle porte une part de responsabilité importante. C’est bien Clément V qui abolit l’ordre et, même s’il a tenté de résister à Philippe le Bel – et il l’a véritablement fait –, il n’a pas su imposer un rapport de forces et il a dû finalement céder. Par ailleurs, le Temple, depuis le 18e siècle, s’est aussi chargé de résonances maçonniques qui peuvent indisposer et choquer dans des milieux ecclésiastiques aujourd’hui. D’où le statut compliqué des associations templières, même catholiques, qui sont encore prisonnières de ce passé-là.

    D’autant que l’utilité et la pertinence d’un Ordre du Temple aujourd’hui reste à prouver…
    Bien sûr. l’Ordre du Temple est une réalité institutionnelle du Moyen Âge qui aujourd’hui constitue un extraordinaire objet historique. Il s’est chargé de légendes, porte une mémoire très riche, plurielle et parfois polémique, et a des potentialités symboliques très importantes, mais pas d’opérativité dans les sociétés contemporaines qui sont les nôtres, fort heureusement d’ailleurs, la prière et le combat, à la différence du Moyen Âge, étant pensés de manière tout à fait dissociée. (cath.ch/imedia/at/bh)

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