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    Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII entretenaient une relation ambivalente

    La “guerre secrète” entre la France et le Vatican

    Le journaliste français Bernard Lecomte publie aux éditions Perrin le livre "France-Vatican, deux siècles de guerre secrète", dressant un vaste panorama des relations entre Rome et les autorités françaises depuis la Révolution.

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    Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII entretenaient une relation ambivalente
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    Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII entretenaient une relation ambivalente © par David Wilkie (1836)

    La “guerre secrète” entre la France et le Vatican (1/3)

    Le journaliste français Bernard Lecomte publie aux éditions Perrin le livre France-Vatican, deux siècles de guerre secrète, dressant un vaste panorama des relations entre Rome et les autorités françaises depuis la Révolution. De la mort de Pie VI en France en 1799 au positionnement actuel du président Emmanuel Macron, il retrace plus de 200 ans d’une histoire mouvementée et parfois violente.

    Interrogé par I.MEDIA, Bernard Lecomte livre son regard sur la complexité de cette relation dans le contexte de la laïcité à la française, un sujet revenu au centre de l’actualité ces dernières années.

    Votre livre montre bien que la relation entre la France et la papauté a souvent été passionnelle et même violente… La récente constitutionnalisation du droit à l’avortement fait écho à un point de contentieux majeur entre Paris et Rome. Comment la papauté avait-elle réagi après la libéralisation de l’IVG en 1975, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing?
    Bernard Lecomte: Il est en effet intéressant de remarquer que l’actualité quotidienne réveille des contentieux anciens, notamment avec cette constitutionnalisation de l’IVG. Cela fait des décennies que cette question de l’avortement suscite un désaccord profond entre le Saint-Siège et la France, mais cela fait aussi longtemps que le gouvernement français passe outre les avis du Vatican sur ces questions.

    Bernard Lecomte
    Bernard Lecomte @ DR

    La Loi Veil de 1975 avait eu un lourd impact sur la diplomatie française et Valéry Giscard d’Estaing n’a jamais pu entamer une relation positive, ni avec Paul VI, ni avec Jean Paul II en raison de cette loi, qui est restée une pierre d’achoppement insurmontable. En 1978, Giscard fut le premier chef d’État à rencontrer Jean Paul II, mais il fut accueilli très froidement en raison de cette loi, tout comme lors de son entretien de 1975 avec Paul VI. Le président Giscard d’Estaing se revendiquait comme catholique, mais la question de l’avortement a plombé sa relation avec le Saint-Siège.

    En remontant plus loin dans l’Histoire, les tensions entre la France et la papauté furent nombreuses, conduisant parfois à des drames. L’arrestation du pape Pie VI, mort à Valence en 1799, apparaît souvent dans les manuels scolaires comme un fait secondaire dans l’histoire de la Révolution française, mais elle reste un choc majeur vu de Rome. Les révolutionnaires français ont-ils voulu alors supprimer la papauté?
    La Révolution fut un choc colossal pour l’Église, les révolutionnaires voulant, tout simplement, supprimer la religion catholique. L’arrestation du pape Pie VI, que le Directoire a fait déporter jusqu’à la forteresse de Valence dans la Drôme, a conduit à sa mort, de vieillesse certes, mais qui fut aussi la conséquence du harcèlement subi et de son épuisement. La mort de Pie VI fut à l’époque un événement colossal pour le monde chrétien, pour toute l’Europe, car le pape est mort en France sous les coups de l’État révolutionnaire.

    Quand on étudie les archives de l’époque, on remarque que même certains agents de l’administration étaient mal à l’aise face au traitement infligé à ce vieillard, qui sera enterré dans une fosse commune. Beaucoup pensaient que c’était la fin de la papauté, on ne voyait pas comment l’Église allait s’en remettre.

    "La relation de Napoléon avec Pie VII sera une véritable épopée romanesque"

    Mais à la surprise générale, la papauté s’est relancée avec un conclave qui s’est réuni en 1800 à Venise, sous la protection de l’empereur d’Autriche, permettant aux cardinaux ayant réussi à venir d’élire le pape Pie VII. Mais bizarrement, cette mort humiliante de Pie VI à Valence, qui fut un événement colossal et qui a bouleversé les relations entre Rome et la France, semble presque oubliée dans l’historiographie française.

    Deux ans plus tard, le Concordat promu par Napoléon a renversé la situation en permettant à l’Église de retrouver son assise en France, sous un strict contrôle du régime – d’abord le Consulat puis le Premier Empire. Peut-on dire que Pie VII et Napoléon ont eu, à un moment donné, besoin l’un de l’autre pour consolider leurs institutions respectives?
    En effet, Bonaparte, en devenant Premier Consul, est conscient du fait qu’il ne pourra pas régner sur la France s’il ne réconcilie pas son régime avec les catholiques. Il sait que les catholiques français ont énormément souffert pendant la Révolution, et il veut tourner la page en concluant avec le nouveau pape un Concordat, dès 1801, qui reconnaît que le catholicisme constitue la religion de la majorité des Français.

    Cette formule restera dans l’histoire, et elle exprime le désir de réconcilier la France avec le christianisme, ce qui est rassurant pour le nouveau pape qui veut absolument que l’Église catholique retrouve son assise dans la société française. Mais ce Concordat sous-entend aussi une réserve, qui va perdurer durant tout le règne de Napoléon: l’empereur veut contrôler la religion et exercer une forme de tutelle sur la papauté. Sa relation avec Pie VII sera une véritable épopée romanesque.

    "Il ne faut pas confondre l’Église de France et le Vatican"

    Dès son sacre en 1804, Napoléon humilie Pie VII en le faisant venir à Notre-Dame de Paris, mais en se sacrant lui-même. Il le fera plus tard enfermer à la forteresse de Savone durant trois ans, avant de le transférer à Fontainebleau pour tenter d’obtenir, à travers des entretiens houleux, un nouvel accord entre l’Empire et l’Église… que le pape refusera toujours. Pie VII restera l’un des rares dirigeants de l’époque à avoir résisté à Napoléon jusqu’au bout.

    Rappelons qu’après Waterloo et la chute définitive de l’empereur, le pape accueillera à Rome la famille Bonaparte et la propre mère de Napoléon, madame Letizia, qui était restée une catholique convaincue et n’avait pas approuvé l’attitude de son fils à l’égard du pape. À travers ce geste magnanime, Pie VII a manifesté en quelque sorte la victoire du pardon sur la violence.

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    Le XIXe siècle fut très mouvementé, marqué notamment par la chute des États pontificaux en 1870 après que les troupes de Napoléon III aient été rappelées en France en raison de la guerre contre la Prusse. À partir de 1879-80, les autorités de la IIIe République se sont positionnées dans une conception dure de la laïcité, très hostile à la religion catholique. Comment, dans ce contexte, le Ralliement de Léon XIII au régime républicain a–t-il été perçu?
    Le pape Léon XIII, qui a régné durant 25 ans, a traversé les pires heures de cette 'guerre civile’ entre l’État républicain et l’Église en France. En 1892, avec son encyclique Au milieu des sollicitudes, le pape demande aux catholiques français de ne plus s’accrocher à la monarchie, car ce positionnement risquerait de les marginaliser. Il préfère les voir agir à l’intérieur du régime républicain et monte au créneau pour dire aux catholiques de ne pas s’enfermer dans la défense du royalisme.

    Mais il n’est pas écouté. Les catholiques, et même les évêques dans leur majorité, font la sourde oreille. Le pape a fait un flop, ce qui montre qu’il ne faut pas confondre l’Église de France et le Vatican. C’est vrai depuis l’Ancien Régime: il y a toujours eu des différences. Cela sera aussi perceptible lors de la séparation de l’Église et de l’État en 1905, dont certains évêques s’accommodent en y voyant une opportunité pour la liberté de croire, une occasion de tourner la page après tout ce harcèlement subi de la part de l’État durant le quart de siècle précédent, marqué notamment par l’expulsion des congrégations. Mais le pape Pie X, qui avait succédé à Léon XIII sur une ligne beaucoup moins conciliante, s’est fermement opposé à cette séparation.

    Signalons par ailleurs que les dirigeants politiques qui ont promu la séparation de l’Église et de l’État ont occulté, de façon très hypocrite et opportuniste, la participation des missionnaires français au développement de l’Empire colonial. La République anticléricale voulait détruire les congrégations en métropole mais elle comprenait qu’elle avait besoin d’elles à l’extérieur, d’où la fameuse phrase de Gambetta: «L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation». C’est une position ironique et étonnante. (cath.ch/imedia/cv/rz)

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    Charles de Gaulle lors d'une messe en hommage à Jean XXIII, à Paris en 1963 © Keystone

    La “guerre secrète” entre la France et le Vatican (2/3)

    Le journaliste français Bernard Lecomte publie aux éditions Perrin le livre France-Vatican, deux siècles de guerre secrète, dressant un vaste panorama des relations entre Rome et les autorités françaises depuis la Révolution. De la mort de Pie VI en France en 1799 au positionnement actuel du président Emmanuel Macron, il retrace plus de 200 ans d’une histoire mouvementée et parfois violente.

    Interrogé par I.MEDIA, Bernard Lecomte livre son regard sur la complexité de cette relation dans le contexte de la laïcité à la française, un sujet revenu au centre de l’actualité ces dernières années.

    Comment la Première Guerre mondiale a-t-elle rebattu les cartes entre le Vatican et la France?
    Bernard Lecomte: Tout a basculé avec la participation des prêtres, des séminaristes et des religieux aux combats. Ils ont été mobilisés comme les autres, et cette Union sacrée a permis d’estomper les clivages entre les anticléricaux et les catholiques. Après la fin de la guerre, la figure de Jeanne d’Arc à contribué à réconcilier l’Église et l’État: avant d’avoir été canonisée par le pape, elle avait été en quelque sorte canonisée par la République, en tant qu’héroïne de l’histoire de France. Sa canonisation fut donc une étape importante pour la reprise des relations entre la France et le Saint-Siège en 1921.

    Le clivage entre catholiques et républicains s’est donc temporairement apaisé, mais la condamnation de l’Action française par Pie XI en 1926 a-t-elle ouvert un nouveau front, interne à l’Église cette fois-ci?
    Depuis Rome, le pape trouvait que les catholiques étaient trop attirés par l’Action française, qui n’était pas un mouvement chrétien et qui engageait l’Église de France dans un projet politique de restauration de la monarchie qui ne pouvait que lui nuire, tôt ou tard. D’autant plus que son inspirateur, Charles Maurras, n’avait alors aucune conviction religieuse.

    «Aucun évêque n’avait effectué de collaboration directe avec les Allemands, mais beaucoup avaient été légitimistes vis-à-vis du régime de Pétain»

    Bernard Lecomte
    Bernard Lecomte @ DR

    La condamnation de ce mouvement constitua une crise de conscience terrible pour de nombreux catholiques de l’époque, des intellectuels de haut niveau, des gens profondément croyants comme les propres parents du général de Gaulle. Cette crise va déterminer les options des catholiques pendant la guerre, une partie des sympathisants de l’Action française apportant un soutien actif au régime de Vichy.

    La Seconde Guerre mondiale s’est conclue avec une fracture profonde au sein du monde catholique français entre pétainistes et gaullistes… La purge souhaitée par les dirigeants de la Résistance au sein de l’épiscopat français a été moins radicale que prévu. Comment s’est faite la sortie de crise?
    De Gaulle vient rencontrer Pie XII dès juin 1944, alors que la guerre est encore en cours. Le chef de la France libre lui explique vouloir démettre l’ensemble des cadres de l’administration en poste sous le régime de Vichy, mais aussi révoquer tous les ambassadeurs qui étaient accrédités auprès du maréchal Pétain, parmi lesquels le nonce apostolique, Mgr Valerio Valeri. Pie XII sera surpris par cette demande, tout comme par l’exigence posée par le Conseil national de la Résistance de démettre une trentaine d’évêques trop compromis avec Vichy.

    Le nouveau nonce apostolique arrivé à Paris en décembre 1944, Mgr Angelo Roncalli – le futur Jean XXIII – va traiter ce dossier de l’épuration des évêques avec beaucoup d’intelligence. Aucun évêque n’avait effectué de collaboration directe avec les Allemands, mais beaucoup avaient été légitimistes vis-à-vis du régime de Pétain, invitant leurs ouailles à l’obéissance.

    «Mgr Roncalli fut un personnage incroyable, génial»

    De nombreux catholiques qui avaient participé à la Résistance souhaitaient une purge profonde de l’épiscopat, mais d’autres étaient plus nuancés et souhaitaient passer à autre chose. Même désaccord au sein de l’État: en tant que chef du gouvernement provisoire, le général de Gaulle ne voulait pas aller trop loin, quand d’autres, parmi lesquels des élus de gauche mais aussi des chrétiens comme Georges Bidault, souhaitaient une purge massive.

    Finalement, seuls trois évêques ayant charge de diocèse furent démis: les évêques d’Arras, Mende et Aix-en-Provence. Le nonce parvint à diviser par dix le nombre d’évêques susceptibles de perdre leur poste. Mgr Roncalli fut un personnage incroyable, génial. Ce «bon gros» perçu avec condescendance s’est avéré être un nonce très efficace.

    Peut-on dire que le retour au pouvoir du général de Gaulle, à partir de 1958, a ouvert un âge d’or dans les relations entre la France et le Saint-Siège?
    Le général de Gaulle s’est en effet beaucoup investi dans cette relation. Dès la mort de Pie XII, le 9 octobre 1958, de Gaulle a convoqué l’ambassadeur de France près le Saint-Siège, Roland de Margerie, pour lui demander quelle était la candidature la plus susceptible de répondre aux intérêts de la France. Il considérait qu’il était nécessaire de maintenir de bonnes relations avec la papauté. Fervent catholique, il faisait la part des choses par rapport à sa fonction de chef d’État. Mais il était soucieux de bénéficier de l’appui de l’Église face aux grands bouleversements qu’il pressentait comme inéluctables, notamment la décolonisation de l’Afrique.

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    «Jean Paul II et Mitterrand vont se découvrir des affinités sur le plan culturel, intellectuel»

    Les élections de Jean XXIII en 1958 et de Paul VI en 1963 furent donc activement soutenues par la diplomatie française. Le cardinal Roncalli était bien connu pour son travail de nonce en France, et le cardinal Montini était très francophile, proche ami de Jacques Maritain et de Jean Guitton notamment, ce qui en faisait un profil idéal. Les théologiens et les intellectuels français furent aussi très actifs lors des débats du Concile Vatican II, qui furent suivis par le général de Gaulle avec un vif intérêt.

    Cette décennie fut donc un âge d’or, qui se terminera assez brusquement après la tourmente de Mai 68. Les mandats des présidents Pompidou et Giscard d’Estaing furent marqués par une relation beaucoup plus distante avec le pape.

    La longue présidence de François Mitterrand (1981-1995) constitue un tournant paradoxal, entre les positions très laïques du gouvernement socialiste, notamment sur la question de l’école libre, et la relation personnelle chaleureuse entre Jean Paul II et Mitterrand, qui avait des côtés mystiques… Que sait-on de cette relation?

    Quand Mitterrand arrive au pouvoir en mai 1981, il est entouré d’une grande majorité d’anticléricaux, francs-maçons, radicaux, communistes… La suppression de l’école libre faisait partie de leur programme. Mais personnellement, le président Mitterrand gardera son quant-à-soi par rapport à cet entourage de 'bouffeurs de curé’. Et alors que Jean Paul II, en pleine affaire Solidarnosc, était effaré de voir que Mitterrand avait fait entrer des ministres communistes dans son gouvernement, la visite du président français au Vatican en 1982 fera émerger entre les deux hommes une proximité étonnante. Jean Paul II et Mitterrand vont se découvrir des affinités sur le plan culturel, intellectuel, et cette relation particulière va se poursuivre jusqu’au bout.

    «Mitterrand a été ambigu, tant vis-à-vis du Vatican que de l’Église de France»

    On sait que Mitterrand aimait s’entretenir avec des religieux, visiter des petites églises, parfois incognito, en marge de ses déplacements. Et lors des visites de Jean Paul II en France, à Lourdes, à Lyon, à Strasbourg, il mettra un point d’honneur à l’accueillir personnellement. Allant jusqu’à s’entretenir avec le pape durant plus d’une heure à l’aéroport de Tarbes alors que le protocole prévoyait une entrevue beaucoup plus courte. Tout au long de ses deux septennats, Mitterrand a été ambigu, tant vis-à-vis du Vatican que de l’Église de France, sa maladie l’ouvrant aussi à une part mystique qui reste l’une des dimensions les plus étonnantes de ce personnage. (cath.ch/imedia/cv/rz)

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    Le président Emmanuel Macron rencontre le pape François à Marseille, le 23 septembre 2023 © Sebastien Nogier, Pool via AP/Keystone

    La “guerre secrète” entre la France et le Vatican (3/3)

    Le journaliste français Bernard Lecomte publie aux éditions Perrin le livre France-Vatican, deux siècles de guerre secrète, dressant un vaste panorama des relations entre Rome et les autorités françaises depuis la Révolution. De la mort de Pie VI en France en 1799 au positionnement actuel du président Emmanuel Macron, il retrace plus de 200 ans d’une histoire mouvementée et parfois violente.

    Interrogé par I.MEDIA, Bernard Lecomte livre son regard sur la complexité de cette relation dans le contexte de la laïcité à la française, un sujet revenu au centre de l’actualité ces dernières années.

    La présidence de Jacques Chirac (1995-2007) avait commencé par une approche plutôt chaleureuse avec la papauté, avant une prise de distance autour du débat sur les racines chrétiennes de l’Europe… Comment expliquer ce tournant?
    Bernard Lecomte: Il y a eu en effet une évolution dans l’approche de Jacques Chirac vis-à-vis du Saint-Siège. Au milieu des années 1970, en tant que jeune Premier ministre de Giscard, Chirac se montre très attentif à l’égard du monde catholique, œuvrant même, étrangement, à l’organisation d’une rencontre entre Paul VI et Mgr Lefebvre, qui était entré en dissidence vis-à-vis de Rome. Peut-être sous l’influence de son épouse Bernadette, il était très impliqué dans la relation avec le pape. Lors de la visite de Jean Paul II en 1980, il parvient à organiser une réception à la mairie de Paris pour y recevoir le pontife polonais.

    "Le président Hollande s’est caractérisé par son indifférence totale vis-à-vis du religieux"

    Mais une fois élu à la présidence, il a donné l’impression de ne plus y croire, comme s’il avait renoué avec la culture anticléricale de son père, qui était radical-socialiste. Il s’est montré très distant, prétextant par exemple un engagement important en Corrèze pour éviter d’assister à la messe présidée par Jean Paul II à Reims en 1996, pour le XVe centenaire du baptême de Clovis.

    Bernard Lecomte
    Bernard Lecomte @ DR

    Par la suite, ostensiblement, il manifestera à de nombreuses reprises un détachement vis-à-vis de la papauté, notamment en empêchant l’inscription des racines chrétiennes de l’Europe dans la Constitution européenne. Il y a donc un mystère Chirac, entre l’affirmation catholique de ses débuts et un détachement de la religion durant sa présidence.

    La présidence de Nicolas Sarkozy a été marquée par son insistance sur la laïcité positive et son enthousiasme lors de ses visites de 2007 et 2010 au Vatican et de son accueil de Benoît XVI à Paris en 2008… Comment son attitude a-t-elle été perçue?
    La tonalité des débuts de sa présidence fut une divine surprise pour le Saint-Siège. Lors de sa première visite au Vatican, le président Sarkozy reçoit ce titre de chanoine d’honneur de la basilique du Latran, et il fait un discours développant une conception très ouverte de la laïcité, expliquant que la Loi de 1905 doit s’appliquer selon le principe d’une plus grande liberté donnée à l’Église.

    "L’incendie de Notre-Dame a constitué un symbole très fort de ce tragique national"

    Ce nouveau président enthousiaste et décomplexé dit que l’Église doit retrouver un rôle actif dans la société française. Son discours est bien reçu dans le monde catholique, mais par contre-coup cela provoquera un réveil du camp laïque, et des polémiques sans fin, notamment autour de la place de l’islam dans la société française. Ces débats, qui se sont prolongés tout au long de son quinquennat, ont finalement parasité cette approche ouverte de la laïcité.

    En 2012, la présidence de François Hollande a débuté sur un axe de laïcité dure, notamment avec le mariage pour tous. Son approche des acteurs religieux a toutefois évolué après les attentats de 2015-2016, notamment l’assassinat du Père Hamel. Le retour du tragique a-t-il réhabilité le fait religieux, le remettant au centre de la vie politique et sociale?
    En réalité, le président Hollande s’est surtout caractérisé par son indifférence totale vis-à-vis du phénomène religieux. Cela ne l’intéressait pas. Il n’a par exemple jamais eu la curiosité de rentrer dans une église. Mais il est vrai qu’avec la série d’attaques terroristes, le tragique a rattrapé la politique, l’État, l’Église, toute la société. En 2016, l’assassinat du Père Hamel a bouleversé tout le monde, y compris le président Hollande personnellement. Et en 2019, l’incendie de Notre-Dame de Paris a constitué un symbole très fort de ce tragique national, de ce tragique collectif, qui rappelle que la France ne peut pas faire l’impasse de son passé, de son patrimoine, et de sa dimension spirituelle.

    Emmanuel Macron a un positionnement libéral sur les questions de mœurs, mais a-t-il conscience de l’importance des religions face au tragique qui régit le monde actuel?
    Le problème, c’est que le président Macron applique aux religions la règle du «en même temps». Il entretient une relation étonnante avec le pape François, qu’il tutoie. Son discours aux Bernardins en 2018 avait agréablement surpris les évêques ainsi que le pape et son entourage, laissant croire à un rabibochage entre l’État et l’Église. Mais sur ce dossier comme sur beaucoup d’autres, le président Macron est allé très loin… avant de laisser tomber.

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    "La France a le christianisme dans ses gènes"

    Il a souvent donné l’impression de traiter l’Église catholique comme une association comme une autre, comme un lobby parmi d’autres. L’Église n’a même pas été consultée avant les annonces des mesures de restriction de la liberté de culte lors de la pandémie de Covid-19.

    Ces prochains jours, le débat sur la fin de vie risque de prendre la même tonalité. Le président peut rencontrer poliment des responsables religieux à titre plus ou moins privé et donner l’impression de les comprendre, tout en tranchant en faveur d’une évolution de la loi vers une aide active à mourir au nom d’une conception de la «modernité» qui ne semble plus se prêter à un véritable débat.

    «Aucun État laïc, aucun pouvoir temporel, ne pourra jamais compenser l’indéracinable besoin d’idéaux, de mythes et de croyances qui caractérise l’être humain depuis toujours», écrivez-vous au terme de votre livre. Pour donner des perspectives d’unité à la société, les responsables politiques et les penseurs contemporains ont-ils conscience de cette nécessité d’un «réenchantement du monde» et d’un recours à des notions de transcendance, dont le pape constitue l’incarnation la plus visible?
    La France a le christianisme dans ses gènes. La polémique de ces derniers jours sur l’affiche officielle des Jeux olympiques, avec l’effacement de la croix des Invalides, peut sembler anecdotique mais elle est intéressante, car elle fait écho à la lutte des anticléricaux qui voulaient effacer les croix de l’espace public.

    On ne refera jamais l’Histoire, mais il est capital de la comprendre, car tous les problèmes touchant aujourd’hui aux questions de la laïcité et de relation entre l’Église et l’État trouvent leurs racines dans un long développement historique. La France sans le christianisme, c’est une coquille vide. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour le reconnaître. (cath.ch/imedia/cv/rz)

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