Messe solennelle d´ouverture du 1400e anniversaire de la mort de Saint Ursanne
DÉSIR DE LA VIE
ÉTERNELLE ET RESPONSABILITÉ POUR LA DESTINÉE TERRESTRE
Le témoignage de saint Ursanne
« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas des hommes pour aller chercher du bois, préparer des outils, attribuer des tâches, répartir le travail mais fais naître en eux le désir de la mer vaste et infinie ». Si nous transposons ces paroles de sagesse de l'écrivain français Antoine de Saint-Exupéry à la foi chrétienne et à sa proclamation aujourd'hui, il faudrait les modifier par analogie de la manière suivante : il est beaucoup plus important d'éveiller aujourd’hui chez les êtres humains le désir du vaste océan de la vie éternelle que d'organiser la vie présente.
C’est cette conviction qui a porté saint Ursanne dont
nous commémorons et célébrons le 1400e anniversaire de la mort.
Selon la tradition, il fut un compagnon de saint Colomban, vint en Suisse,
traversa principalement les vallées du Jura et vécut en ermite dans une grotte
au-dessus de la ville qui a pris son nom, Saint-Ursanne. Il a agi en tant que
messager de la foi et apporté dans notre région le beau message de la foi
chrétienne : Dieu, qui nous a révélé son visage en son Fils Jésus Christ,
nous aime tant, nous les humains, qu'il n’accorde pas le mot de la fin à la mort,
mais au contraire se réserve le dernier mot, qui est celui de la vie, plus
précisément de la vie éternelle avec et en Dieu.
Cet à-venir (avent) qui nous vient de Dieu
Susciter ce
désir du vaste océan de la vie éternelle parmi les hommes est le véritable
motif qui a conduit saint Ursanne dans la région du Clos du Doubs. Il a ainsi
proclamé le message qui est au cœur du temps de l’Avent, tel qu'il apparaît
dans la lecture de l’Épître de saint Jacques que nous avons entendue
aujourd'hui. Nous y sommes confrontés à un cultivateur qui attend le précieux
fruit de la terre pour nous exhorter à persévérer avec patience jusqu'à la
venue du Seigneur. Car l’Avent dirige notre attention vers l’avenir, cependant
pas vers ce futur auquel nous, les êtres humains, nous nous intéressons et que
nous pourrions nous-mêmes susciter, mais vers cet à-venir (avent) qui nous
vient de Dieu et par lequel lui-même se fait homme.
La figure adventiste par excellence est donc Jean le Baptiste, qui se trouve au cœur de l'Évangile d'aujourd'hui et dont la tâche est ainsi décrite : « Voici, j'envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi ». Jean le Baptiste fut le précurseur de Jésus Christ. Il ne s'est donc jamais mis en avant, mais s'est toujours détourné de lui-même pour indiquer le Christ seul qui venait. Le peintre Matthias Grünewald lui a rendu hommage dans une œuvre magnifique. Au centre du Retable d’Issenheim mondialement connu qui se trouve à Colmar s’élève la croix de Jésus Christ devant un paysage sombre et vide. À droite de la croix est représentée la puissante figure de Jean-Baptiste. La main tendue que prolonge de manière expressive son index, il indique le Crucifié. La phrase inscrite sur le tableau : « Il faut qu’il grandisse et que moi, je diminue » représente ce que fut la vie du Baptiste : il est un index personnifié qui indique Jésus Christ.
La force de nous engager dans la construction d’une société humaine
De même, saint
Ursanne fut lui aussi un index parlant. Il vint dans la belle région du Jura
pour indiquer le Christ, qui nous offre la vie éternelle, et pour éveiller en
nous les humains le désir ardent du vaste océan de la vie éternelle. Certes,
cette aspiration ne nous détourne en aucun cas de nos tâches dans la vie
présente ; au contraire, elle nous invite à décider de ces tâches. Les
paroles de sagesse d'Antoine de Saint-Exupéry contiennent également cette
invitation : si l’on veut construire un bateau, il vaut bien mieux
éveiller le désir de la mer vaste et infinie plutôt que d’aller chercher du bois, préparer des outils,
attribuer des tâches, répartir le travail. Dès que le désir de cette mer
immense et sans fin sera éveillé, les hommes iront immédiatement au travail et
construiront le bateau prévu. De même, le désir chrétien de la vie éternelle ne
ternit pas le regard que nous posons sur la vie terrestre actuelle, mais nous
donne la force de nous engager dans la construction d’une société humaine et
d’œuvrer pour la dignité de chaque être humain, comme beaucoup de chrétiens
l’ont fait avant nous.
Aujourd’hui
précisément, je pense aux moines comme saint Ursanne qui vécurent au VIIesiècle. Ils aspiraient à rejoindre la patrie qu’est la la vie éternelle et
quittèrent donc leur patrie terrestre en Irlande pour chercher le Christ et
témoigner de lui comme des étrangers en pays étrangers. C'est en suivant ce
chemin qu'ils sont devenus les grands civilisateurs et cultivateurs du paysage
européen. Car la véritable responsabilité sur cette terre découle de
l’espérance chrétienne en l’au-delà. La ville de Saint-Ursanne en est un très
bel et éloquent exemple. Elle fut construite à l’endroit où vécut et œuvra
saint Ursanne entre 612 et 619. Sur la tombe de saint Ursanne, saint Wandrille
et d’autres moines bâtirent d’abord un monastère et plus tard une nouvelle
abbaye dont les fondations servirent à l’édification de la ville de
Saint-Ursanne.
Un précieux héritage
Ce souvenir historique
contient un précieux héritage, qui nous engage aujourd’hui également. La ville
de Saint-Ursanne doit toujours avoir conscience qu’elle est construite sur un
saint. Elle a donc la grande responsabilité de protéger dans la société
d'aujourd'hui ce qui est sacré. Car il est urgent de réapprendre à respecter
profondément le sacré : le respect de la sainteté de la vie humaine, de
son début jusqu'à sa fin naturelle, de la sainteté de chaque être humain en
tant qu'image de Dieu et de la sainteté de la création aujourd’hui tant
menacée. Ce qu’Eugène Ionesco, fondateur du théâtre de l’absurde, a souligné
avec la passion d’un homme assoiffé de sens, devrait nous faire
réfléchir : « Nous avons besoin de l’intemporel : qu’est-ce que
la religion sans le sacré ? Il ne nous reste rien, rien de solide, tout
est en mouvement. Nous avons besoin d'un rocher, cependant. »[1]
Oui, nous avons besoin d'un rocher. Certes, nous chrétiens n’identifions pas ce rocher qui nous est nécessaire dans le sacré en soi, mais seulement dans le plus haut des saints, dans le Dieu vivant qui vient. Saint Ursanne a témoigné de lui. Témoigner de lui encore aujourd'hui dans la société est l'héritage que nous a laissé notre saint, qui est à l'origine de cette ville si caractéristique. Aujourd'hui encore, nous voulons garder vivant cet héritage, en particulier en ce temps de l'Avent, qui nourrit en nous le désir de l'immense océan de la vie éternelle avec Dieu.
[1] E. Ionesco,
Gegengifte (München-Wien 1979) 158-159.
3e DIMANCHE DE L’AVENT, de Gaudete
Lectures bibliques : Isaïe 35, 1-6a.10; Psaume 145, 7, 8, 9ab.10a; Jacques 5, 7-10; Matthieu 11, 2-11