Autant le dire tout de suite, je n’aime pas que soit accolé au nom de Jésus-Christ le titre de roi.
Pourquoi ? A cause de toutes les
représentations qui peuplent notre esprit autour de ce titre, porté tant de
fois à travers l’histoire. Il y a les rois cruels et sanguinaires, avides de
pouvoirs et de conquêtes. Il y a aussi de bons rois, comme le fut David, qui
prêtent attention à leur peuple, mais souvent de façon partiale et
arbitraire ; et qui par la force des choses doivent lever des impôts et
équiper des armées. Aujourd’hui, il y a même des rois qui ont une fonction
purement juridique et représentative, sans pouvoir réel ; il sont en
quelque sorte décoratifs et dispendieux et font le bonheur des magazines
people.
Or, Jésus-Christ n’est ni cruel, ni
arbitraire, ni décoratif. Avec lui, il n’est pas question de domination, de
violence, d’accaparement ou de luxe.
"Ma royauté n'est pas de ce monde"
D’ailleurs, il ne devait lui-même pas
apprécier le titre de roi. Le seul moment où il l’accepte, c’est devant Ponce
Pilate, quand il est totalement réduit à l’impuissance et qu’il va être
condamné au supplice de la croix. Et c’est pour ajouter aussitôt : ma
royauté n’est pas de ce monde. Elle est donc d’un tout autre ordre. Parce qu’il
ne comprenait pas, et par dérision, Pilate fit inscrire sur la croix :
Jésus de Nazareth, roi des Juifs.
A tous les autres moments de sa vie, Jésus fit
tout ce qu’il faut pour échapper au titre de roi. Par exemple, après la
multiplication des pains, « se rendant compte qu’ils allaient venir
s’emparer de lui pour le faire roi, il s’enfuit dans la montagne, tout
seul » (Jean 6, 15).
Le Christ est notre horizon
Alors, que faire de ce titre, qui n’est pas
très heureux, de Roi de l’univers ? Le mieux, c’est de recourir aux titres
qui sont donnés dans cette belle hymne de l’épître aux Colossiens, que nous
venons d’entendre. En un mot, pour dire avec saint Paul notre foi, le Christ
est le Premier-né.
D’abord, il est le Premier-né de toute
créature. Qu’est-ce à dire ? Dans le cœur de Dieu, toute la création
trouve son accomplissement – sa part la plus pure et la plus splendide, si l’on
veut – dans le Christ. Toute l’évolution du monde va vers l’homme, et l’homme
le plus accompli dans l’amour, la paix, la lumière, l’homme le plus harmonieux,
l’homme le plus ajusté au cœur de Dieu, c’est Lui, Jésus-Christ. C’est pourquoi
nous pouvons nous laisser inspirer par lui, éclairer par lui, aimer par lui,
habiter par lui, car il nous montre et il nous donne le chemin à vivre pour
être pleinement homme, femme, enfant. Le Christ est notre horizon. Pas
seulement un horizon lointain ; mais bien une présence active de lumière.
Le Christ, premier-né d’au-delà de la mort
Il est aussi le Premier-né d’entre les morts.
Qu’est-ce à dire encore une fois ? Le Christ a traversé ! Il a
traversé toute la condition humaine. Il a traversé toutes les atteintes du mal
et même tous les soubresauts du cosmos. Il a traversé la mort. Il a traversé en
homme libre, en homme debout, sans violence, avec amour. Et au bout de cette
immense traversée, il y a la vie. Il est devenu le premier des ressuscités, le
premier-né d’au-delà de la mort.
Mais cette traversée n’est pas sans effet.
Elle apporte avec elle la réconciliation. Par lui, tous les êtres sont
réconciliés, aussi bien sur la terre que dans les cieux.
Plus encore, elle apporte la plénitude, ou
pour parler avec saint Paul : elle apporte le Plérôme. Tout devient vie, est
rempli de la Présence de l’Amour de Dieu : le Christ en premier ; et
tous les humains qui y consentent ; et tout l’univers.
Le Christ communique sa lumière, sa force, son amour, sa beauté
Donc l’avenir des hommes, l’avenir du monde,
c’est la belle lumière de la Résurrection. Comprenons bien que le Christ
ressuscité n’est pas présent de façon passive, voire décorative. Au contraire,
il donne des énergies nouvelles pour qu’avance la vie, la réconciliation,
l’amour, la paix. Et si le chemin est long, si long, si ardu, si tourmenté, ce
n’est pas à cause de lui, c’est à cause de la liberté des hommes qui
n’accueillent sa présence que de manière partielle et imparfaite. Il reste
qu’en tout, à travers tout, malgré tout, le Christ communique sa lumière, sa
force, son amour, sa beauté à tous les humains et à l’univers entier.
Alors comment appeler cette fête ? Le
Christ Oméga, pour parler comme l’Apocalypse, qui nous attire et nous invite
jusqu’à la plénitude des temps. Le Christ Plérôme, pour le dire avec saint
Paul, en qui tout est et tout sera accompli. Le Christ Évoluteur, pour le dire
avec Teilhard de Chardin, qui fait évoluer le monde vers son harmonie.
Qu’importe, pourvu que l’on évite les images de puissance et de domination. Car
il est notre frère qui nous donne sa vivante et divine énergie ; notre
frère premier-né.
C’est de toi que viennent la paix, l’amour et la lumière
A ce propos, j’ai une suggestion à faire. Vous
savez tous qu’à la fin du Notre Père, on dit : car c’est à toi,
qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire. C’est dit du Père, mais
cela peut être dit aussi du Fils, puisque tout ce qui est au Père est au Fils
et tout ce qui est au Fils est au Père.
Dans notre esprit, ces trois mots : règne, puissance, gloire, sont associés à la domination et peuvent générer une servile soumission, comme on peut le voir dans diverses traditions religieuses. Ne pourrait-on pas les remplacer ? Règne deviendrait paix, puisque c’est un règne de paix qui est promis. Puissance deviendrait amour, puisque la seule puissance de Dieu devant la liberté des hommes est celle de l’amour. Gloire deviendrait lumière, puisque Dieu n’est pas écrasant, mais il est solaire. Et, en plus, comme Dieu n’est pas propriétaire, mais toujours en train de donner, on pourrait éviter les mots d’appartenance.
La prière deviendrait donc : car c’est de toi que viennent la paix, l’amour et la lumière. Car c’est la volonté du Père, et c’est l’action du Christ qui traverse tous les éléments de l’univers. Amen
Christ Roi de l’univers
Lectures bibliques : 2 Samuel 5, 1-3; Psaume 121, 1-2, 3-4, 5-6; Colossiens 1, 12-20; Luc 23, 35-43