Abbé Marc Donzé, basilique Notre-Dame, Lausanne
C’était juste après la guerre, à Paris. Dans un grand restaurant, chic. Un jeune homme avait invité une jeune femme, avec des projets de fiançailles. Pendant le repas, des enfants, en loques, regardaient par la fenêtre. Misérables, ils faisaient signe qu’ils avaient faim. La femme se mit en colère, appela le sommelier et lui demanda de chasser ces enfants importuns. Le jeune homme, qui avait du cœur, refila en douce quelque argent au sommelier, pour qu’il le donne aux enfants. Le lendemain, il rompit d’avec la jeune femme. Il ne pouvait imaginer de passer sa vie avec une personne sans cœur, sans compassion, aveuglée par son je-moi égoïste. Peut-être la femme réalisa-t-elle, dans les brûlures de cette liaison perdue à jamais, la dureté de son cœur et ses conséquences.
Elle ressemble au
riche de la parabole. Il ne voit pas ou il ne veut pas voir ; il est
enfermé dans ses beaux habits, ses festins, sa grande maison très protégée. Il
a le cœur sec. Qu’il y ait des frères et sœurs en humanité près de chez lui ne l’intéresse
pas. Et encore moins s’ils sont pauvres ; cela le dérangerait.
Qu'est-ce que je vois ?
La première question
qui se pose à nous, en recevant cette parabole du riche et du pauvre Lazare,
c’est : qu’est-ce que je vois ? qu’est-ce que j’accepte de
voir ? Voir, en l’occurrence, ce n’est pas simplement jeter un regard
froid, détaché et observateur. Mais c’est regarder avec fraternité, avec
compassion, avec cœur.
La question peut être
posée avec le langage vert, très vert, du prophète Amos, qui dénonçait des
situations bien réelles il y a 2800 ans, mais qui sont encore actuelles. Est-ce
que je fais partie de la bande des vautrés, couchés sur leur lit d’ivoire, qui
se croient protégés par leur richesse ?
Si vous participez à
l’Eucharistie, que ce soit ici dans la basilique Notre-Dame ou par l’écoute de
la radio, il est clair que vous acceptez de voir avec le cœur. Il est clair –
du moins je l’espère, - que vous acceptez les demandes de la Parole de
Dieu : porter attention au pauvre, à la veuve et à l’orphelin… et aussi à
l’étranger. Mais, me direz-vous, on ne peut pas tout voir. Bien sûr que non,
mais on peut commencer autour de nous ; et, si possible, pas seulement
dans le milieu où nous sommes en tranquille sécurité, mais aussi en sortant de
notre zone de confort, car il y a des détresses toutes proches.
Voir avec le coeur
Voir avec le cœur,
cela se transforme, dans la mesure du possible, en actions. « J’avais
faim, et vous m’avez donné à manger ; j’étais malade ou en prison et vous
m’avez visité ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli », nous dit
Jésus, en s’identifiant avec le pauvre, le malade, le prisonnier, l’étranger.
Est-ce que vous pouvez, chers frères et sœurs, faire aujourd’hui une petite
liste de ce qu’au nom de l’Evangile, vous mettez en œuvre, parce que vous voyez
avec le cœur, au contraire du riche de la parabole ?
Aujourd’hui, les problèmes se posent de façon plus complexe qu’au temps du prophète Amos. La mondialisation est passée par là. Prenons un exemple. Le Kivu, au nord-est du Congo, est riche de métaux précieux et rares (dont certains sont indispensables pour fabriquer les téléphones portables). De grandes compagnies étrangères exploitent ces métaux et s’enrichissent. Mais la population du Kivu est en grande partie dans une noire misère, avec en plus la maladie d’Ebola. Noire misère, même si la Croix-Rouge et d’autres organisations viennent au secours de ces personnes… car ce sont des personnes et leur dignité est infinie. Pour reprendre le langage d’Amos, il y a la bande des vautrés qui ne voient même pas ceux qui sont victimes de leur accaparement ; et il y a les misérables. Et la question doit nous intéresser, car, de façon indirecte, nous sommes concernés par ces pratiques… à cause de nos téléphones portables.
Autre exemple :
dans l’industrie textile, à travers le monde, le salaire de beaucoup
d’ouvrières est si misérable qu’il ne leur permet même pas de subvenir à leurs
besoins ; elles sont donc exploitées pratiquement comme des esclaves. Et
là aussi, la question nous concerne… au travers des habits que nous achetons.
Que faire
alors ? La liste est longue… Au moins, acheter de façon réfléchie et
informée, pour que le respect des personnes et des peuples progresse.
Un espace de générosité
D’une façon générale,
pour aller à l’encontre du riche de la parabole et pour ne pas tomber dans la
bande des vautrés, Maurice Zundel a une
formule de bel équilibre sur le droit de propriété : c’est un espace de
sécurité, pour devenir un espace de générosité.
Espace de
sécurité : c’est disposer de suffisamment de biens pour ne pas avoir le
souci du lendemain. Chaque personne de cette planète devrait pouvoir en
bénéficier, et on est loin du compte. Mais espace de sécurité ne veut pas dire
accaparement. Car il ne faut pas oublier la suite : pour devenir un espace
de générosité. Dès le moment où l’espace de sécurité est là, je peux ouvrir les
yeux, les bras et mes biens pour la générosité. C’est possible si l’on est
millionnaire, mais c’est aussi possible si l’on a peu de moyens, pourvu qu’ils
soient en suffisance.
Alors nous pouvons nous poser la question : à partir de ce que j’ai, comment puis-je devenir un espace de générosité ? Comme dit saint Paul : toi, homme de Dieu, femme de Dieu, recherche la justice, la charité, la douceur… et mène le bon combat.
Bonne réflexion, bonne méditation. Amen.
26e DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE
Lectures bibliques :
Amos 6, 1a.4-7; Psaume 145, 6c.7, 8.9a, 9bc-10; 1 Timothée 6, 11-16; Luc16, 19-31