Après nous être penchés sur le texte de Benoît XVI paru dans "Des profondeurs de nos cœurs", nous abordons celui du cardinal Robert Sarah. Pour celui-ci, l’ordination d’hommes mariés à la prêtrise représenterait une "catastrophe pastorale" et un "obscurcissement" dans la compréhension du sacerdoce et de l’Eglise. Mariage et prêtrise sont-ils dès lors vraiment incompatibles?
Christophe Herinckx, CathoBel, hebdomadaire Dimanche
Aimer jusqu’au bout.
Regard ecclésiologique et pastoral sur le célibat sacerdotal. Tel est
le titre du texte que le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour
le culte divin et la discipline des sacrements, a publié dans Des
profondeurs de nos coeurs (pp. 73-163). Dans un long plaidoyer de
nature surtout pastorale et spirituelle, le cardinal guinéen défend
vigoureusement la nécessité absolue du célibat pour les prêtres.
"La possibilité d’ordonner des hommes mariés représenterait une catastrophe pastorale, une confusion ecclésiologique et un obscurcissement dans la compréhension du sacerdoce"
Dès l’entame de sa réflexion, le cardinal Sarah exprime
sa conviction selon laquelle "la
possibilité d’ordonner des hommes mariés représenterait une catastrophe
pastorale, une confusion ecclésiologique et un obscurcissement dans la
compréhension du sacerdoce" (p. 78). Le cardinal Sarah
s’écarte ainsi expressément d’une proposition du "Document final"
adopté au terme du synode sur l’Amazonie, en octobre 2019: la possibilité
d’ordonner prêtres des diacres permanents, mariés, dans certaines régions
reculées, où les communautés chrétiennes n’ont que très rarement la possibilité
de recevoir l’Eucharistie.
Pourquoi l’ordination d’hommes mariés serait-elle une
catastrophe pour l’Eglise? Le cardinal Sarah fonde cette conviction sur sa
vision du sacerdoce, qui rejoint fondamentalement la perspective théologique
développée par Benoît XVI. "Jésus nous
révèle en sa personne la plénitude du sacerdoce. (…) Le cœur de la révélation
est simple: le prêtre n’est pas seulement celui qui accomplit une fonction
sacrificielle. Il est celui qui s’offre lui-même en sacrifice par amour à la
suite du Christ" (p 79).
Le prêtre comme "autre Christ"
Par conséquent, le sacerdoce est un "état
de vie" (ibid.) dans lequel "le célibat
sacerdotal n’est pas un ‘supplément spirituel’ bienvenu dans la vie du prêtre.
Une vie sacerdotale cohérente requiert ontologiquement le célibat"
(pp. 79-80). Il s’agirait en effet, pour le prêtre, "d’entrer
de tout son être dans le grand don du Christ au Père, dans le grand ‘oui’ de
Jésus à son Père. (…) Or le célibat ‘est un oui définitif".
(pp. 80-81). Bref, pour le cardinal Sarah, "le célibat
sacerdotal est nécessaire pour la juste compréhension du sacerdoce"
(p. 81), mais également pour la compréhension de l’Eglise: "Sans
la présence du prêtre célibataire, l’Eglise ne peut plus prendre conscience
qu’elle est l’Epouse du Christ" (p. 98).
"Les pauvres savent discerner la présence du Christ-Epoux de l’Eglise dans le prêtre célibataire"
Dans cette perspective, le cardinal reprend la notion traditionnelle
du prêtre comme "autre Christ" (alter Christus), en particulier
lorsqu’il célèbre l’Eucharistie: "A l’autel,
le prêtre se tient auprès de l’hostie. Jésus le regarde et il regarde Jésus.
(…) Alors le prêtre est identifié, configuré au Christ. Il ne devient pas
seulement un Alter Christus’, un autre Christ. Il est vraiment ‘Ipse Christus’,
il est le Christ lui-même" (p. 132). "Bien
que j’en sois indigne, Jésus est vraiment présent dans la personne du
célébrant. Je suis le Christ: quelle affirmation terrifiante! Quelle redoutable
responsablité! (…)" (pp. 132-133).
Pour le cardinal, si des prêtres devaient être mariés, les fidèles ne pourraient le recevoir comme cet "autre Christ". "Comment les chrétiens pouraient-ils comprendre que le prêtre se donne à eux s’il n’est pas tout entier livré au Père?" (p.82). "Les pauvres et les simples savent discerner avec les yeux de la foi la présence du Christ-Epoux de l’Eglise dans le prêtre célibataire" (p. 85).
Pas de prêtres de deuxième classe
"Les peuples d’Amazonie ont droit à une
pleine expérience du Christ-Epoux. On ne peut leur proposer des prêtres de
‘deuxième classe’" (p. 86), poursuit le prélat, "persuadé"
que "les communautés chrétiennes n’entrent pas
d’elles-même dans une logique de revendication eucharistique",
mais qu’il s’agit d’"obsessions dont la source se trouve
dans les milieux théologiques universitaires. Nous avons affaire à des
idéologies développées par quelques théologiens qui voudraient utiliser la
détresse des peuples pauvres comme un laboratoire expérimental pour leurs projets
d’apprentis sorciers" (p. 90). Les évêques de la région
amazonienne apprécieront cette analyse…
La Tradition n’a jamais fait du célibat un "dogme"
Quant à la présence (très importante) d’un clergé marié
dans les Eglises orientales, orthodoxes ou cahtoliques, le "sens de la
foi" des fidèles leur ferait "discerner
aux croyants une forme d’incomplétude dans le clergé qui ne vit pas le célibat
consacré" (pp. 95-96). Pourquoi dès lors l’Eglise catholique
admet-elle ces prêtres mariés en son sein? Le cardinal pense que "cette
acceptation a pour but de favoriser une évolution progressive vers la pratique
du célibat qui aurait lieu non par voie disciplinaire mais pour des raisons
proprement spirituelles et pastorales" (p. 96).
Conséquences excessives
Comment interpréter les propos du cardinal Sarah en
faveur du célibat des prêtres? Même si les arguments déployés se situent
clairement dans la ligne théologique défendue par Benoît XVI, on ne peut qu’être
frappé par le fait que le cardinal systématise, radicalise certains éléments de
la Tradition en en négligeant d’autres, au point d’en tirer certaines
conséquences excessives. Le cardinal, à l’instar du pape émérite, va plus loin
que ce que dit la Tradition catholique sur le célibat des prêtres. Parler d’un
lien "ontologique" entre célibat et sacerdoce revient à dire que l’être
même du sacerdoce est indissolublement lié au célibat, ce qui n’a jamais été
établi par un concile ou un pape – même si de nombreux conciles locaux,
régionaux, voire œcuménique (cf. le Concile de Nicée en 325), ont maintes fois
affirmé avec force, dès l’Antiquité, que les prêtres, une fois ordonnés,
étaient tenus à une continence permanente. La Tradition n’a jamais fait du
célibat un "dogme", alors que Benoît XVI et le cardinal Sarah en font
une "matière" quasi-dogmatique: le célibat des prêtres ferait partie
de la révélation transmise par les apôtres, et devrait dès lors impliquer la foi...
Le célibat n'est pas exigé par la nature du sacerdoce
Pour le concile Vatican II et le pape Paul VI, le célibat
n’est, à l’inverse, pas exigé par la nature du sacerdoce, "comme
le montrent la pratique primitive de l’Eglise et la tradition des Eglises
orientales" d’ordonner des hommes mariés, tradition légitime
que le concile dit explicitement qu’il n’entend pas modifier. Mais en raison de
la convenance spirituelle et pratique, au sens le plus fort du terme, entre
sacerdoce et célibat, le concile, et après lui Paul VI, décide d’en maintenir
la règle pour l’Eglise latine (cf. Concile Vatican II, Presbyterorum
Ordinis, n° 16).
On peut maintenir la disciple actuelle du célibat sacerdotal, avec des exceptions
Bref, le magistère de l’Eglise catholique maintient une
distinction entre prêtrise et célibat consacré, qui constituent deux appels
différents (comme en témoignent les moines ou les religieux qui ne sont aps
prêtres). Dans la pratique, l’Eglise catholique a, depuis très longtemps,
décidé de ne retenir comme candidats au sacerdoce que ceux qui ont également
reçu cet appel de Dieu à se consacrer à Lui jusque dans leur sexualité et leur
affectivité. Mais fondamentalement, théologiquement, rien n’empêche que des
prêtres puissent être mariés. Précisons, pour être complet, que la virgnité
consacrée est également possible, mais pour être humainement viable, elle doit
s’enraciner dans un lien spirituel à Dieu, une relation amoureuse, voire mystique,
susceptible de combler la vie de la personne consacrée.
Diverses options possibles
Au terme de cette réflexion, trois voies nous semblent se présenter à l’Eglise concernant le célibat des prêtres. Première voie: maintenir la disciple actuelle du célibat sacerdotal, avec des exceptions, ce qui implique donc que célibat et mariage soient fondamentalement compatibles. Deuxième voie: lier indissolublement prêtrise et célibat, en un sens dogmatique, auquel cas il ne devrait plus être légitimement possible d’admettre des exceptions au célibat dans l’Eglise catholique. Troisième voie: autoriser l’ordination d’hommes mariés, en acceptant donc que la vocation sacerdotale "suffise" pour devenir prêtre, sans qu’elle soit accompagnée d’une vocation au célibat consacré. Dans le cadre de cette "troisème voie", il y aurait donc une forme de "cohabitation" entre prêtres mariés et prêtres célibataires, comme c’est déjà le cas actuellement avec les communautés catholiques de rite oriental. (cath.ch/cathobel/ch/mp)