Les émeutes et les troubles sociaux sans précédents depuis la mi-octobre au Chili ont fait déjà onze morts et des centaines de blessés. L'Eglise chilienne invite le gouvernement à "comprendre le profond malaise" de la population face aux profondes inégalités sociales.
Des organisations religieuses, se solidarisant avec les demandes légitimes du peuple, ont dénoncé le 21 octobre 2019 "la perversité du système néolibéral déshumanisant" imposé au peuple chilien par une minorité privilégiée. EIles déplorent le discours du gouvernement qui qualifie les manifestants de "délinquants, vandales, anarchistes". Les pillages et l'incendie d'une bonne centaine de supermarchés ainsi que la paralysie de nombreux services sont les manifestations d'un profond malaise social.
Le richissime président chilien Sebastian Piñera
La
hausse du prix des transports publics a été l'étincelle qui a mis le feu aux
poudres et provoqué le mécontentement de la population de ce pays considéré superficiellement
comme un modèle de stabilité politique et économique en Amérique latine.
Le richissime
président chilien Sebastian Piñera, face au mécontentement d'une grande partie de
la population, dans ce pays aux inégalités sociales criantes, n'a pas calmé les
esprits en lâchant: "nous sommes en guerre contre un ennemi puissant et
implacable" au lieu d'essayer d'analyser les causes de la colère populaire.
Comprendre les racines de la violence
Le
Comité permanent de la Conférence épiscopale chilienne, dénonçant les violences
contre les personnes et les destructions de biens, a cependant demandé que l'on
s'attelle à comprendre les racines de cette violence et à travailler d'urgence
à les prévenir.
Exprimant
leur préoccupation face aux très graves événements qui secouent la société
chilienne, les évêques soulignent la responsabilité qu'ont ceux qui exercent un
certain leadership dans le pays. Ils sont censés "comprendre le profond
malaise des individus et des familles qui sont touchés par des inégalités
injustes, par des décisions arbitraires qui les affectent dans leur vie
quotidienne et par des pratiques qu'ils considèrent abusives, car elles portent
surtout préjudice aux groupes les plus vulnérables".
Le peuple pauvre réclame l'équité
Dans un
communiqué, les Sœurs apostoliques et contemplatives du Bon Pasteur, réunies en
Assemblée capitulaire, déclarent s'engager pour la dignité des personnes et pour
la justice et la paix. Elles répercutent le "cri du peuple pauvre et souffrant
de notre pays, qui réclame l'équité".
Depuis les
"périphéries existentielles" où elles sont présentes, les religieuses
se solidarisent "avec les demandes légitimes du peuple: des retraites dignes,
une éducation gratuite, des transports de qualité, le droit fondamental à la
santé et au logement, des salaires justes. Nous qualifions de pervers le
système néolibéral deshumanisant, qui foule aux pieds la dignité et les droits
des personnes pour le profit, ce qui a généré une violence structurelle qu'aujourd'hui
nous ne pouvons plus contrôler".
"La clameur des pauvres qui monte au ciel"
De leur
côté, les Frères franciscains du Chili, qui appellent à entendre "la
clameur des pauvres qui monte au ciel", affirment qu'il n'est pas
difficile de comprendre cette explosion de mécontentements et de frustrations,
de colère contenue au cours de nombreuses années.
Les
religieux chiliens ne s'étonnent pas que les jeunes se soient soulevés avec indignation
face à tant d'injustices alors que l'on parle sans cesse du "miracle
chilien". "Ce sont les enfants qui ont grandi en voyant leurs parents
faire l'impossible pour les éduquer, en espérant un avenir meilleur. Ce sont
les jeunes et les adultes qui pensent qu'ils n'ont rien à perdre et qui croient
encore que nous pouvons rêver de changements profonds; ce sont eux qui ont dévoilé
tant de mensonges qu'on a racontés à leurs aînés, et qui ont dit: "ça suffit!"
alors qu'ils attendent toujours un avenir meilleur qui n'arrive jamais et qui,
au contraire, s'éloigne toujours davantage".
Et de
mentionner encore ceux qui n'ont pas accès aux prestations de santé, qui
reçoivent des retraites misérables alors qu'ils ont travaillé toute leur vie. "Pour
beaucoup, la rémunération ne suffit pas à joindre les deux bouts",
écrivent les franciscains, tout en rappelant que l'augmentation de la
rémunération des parlementaires est "scandaleuse face à la réalité d'une
grande partie de la population active". Ils dénoncent également la
corruption dans les Forces armées et les Carabiniers.
Un modèle injuste qui privilégie les riches
La
Province chilienne de la Congrégation de la Mission, si elle dénonce, elle
aussi, la "violence irrationnelle" qui détruit tout et met en danger
l'intégrité et la vie des personnes, rejette les déclarations simplistes du
gouvernement, qui affirme que ce qui arrive est seulement l'œuvre d'exaltés et
de délinquants. Les religieux de Saint-Vincent-de-Paul dénoncent à leur tour la
violence structurelle qui, au Chili, ne touche pas seulement les pauvres, mais
également les classes moyennes.
"La violence, c'est aussi la répression violente des manifestations pacifiques et le traitement dégradant ou méprisant des plus humbles ou de ceux qui ont une opinion différente. La violence, c'est aussi légiférer pour maintenir l'inégalité et pour que les travailleurs paient proportionnellement plus d'impôts que les grandes entreprises et les plus riches de la société". (cath.ch/cech/be)
Les recettes néolibérales des "Chicago Boys"
Les observateurs rappellent que le Chili est le premier Etat dans lequel un gouvernement – il s'agissait alors de la sanglante dictature de Pinochet – a mis en application les recettes néolibérales des "Chicago Boys" disciples de l'économiste monétariste états-unien Milton Friedman.
"Le soulèvement actuel est le produit de quarante ans d'orthodoxie néolibérale (...) La doctrine promue par les 'Chicago Boys' n'a jamais été remise en cause, malgré le retour à la démocratie et indépendamment de l'orientation politique du gouvernement, même sous la socialiste Michelle Bachelet", note l'historien Olivier Compagnon, directeur de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine (IHEAL), cité par le journal Le Monde le 21 octobre 2019. JB