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    Eric Imseng: «On prive les détenus de liberté, mais pas de vie»

    Jessica Da Silva / Adaptation: Carole Pirker

    Aujourd’hui retraité de l’Église protestante de Genève, le pasteur Eric Imseng (voir encadré) a passé dix ans à l’aumônerie œcuménique des prisons genevoises de Champ-Dollon et de La Brenaz, à rencontrer l’humain tel qu’il est.

    Dans une sorte d’entretien avec lui-même, il revient au fil des pages sur cette longue expérience, pour questionner son approche et témoigner de ce qu’une écoute avec une «oreille nue» et sans a priori peut apporter.

    Vous menez dans ce livre un dialogue avec vous-même dans une langue très directe et décontractée. Quel était le ton de vos entrevues avec les détenus?Eric Imseng:Il était de cet ordre-là. On imagine souvent que ce genre de rencontres est difficile, mais il y avait aussi des moments légers. Comme je ne dois pas faire de rapport sur ces entretiens, une certaine authenticité les caractérisaient. En fait, le détenu vient boire le café avec l’aumônier. On discute, et tout-à-coup des choses importantes et graves se disent…

    Quelle image aviez-vous de la prison avant d’y entrer?On a tous un imaginaire de la prison, mais à part des films commeLe prisonnier d’Alcatraz, concrètement, je n’en savais rien. La première fois où je suis entré en prison, accompagné d’un collègue parce qu’il fallait tester si j’allais tenir le coup, j’avais un peu d’appréhension. Mais une fois dans les lieux, je me rappelle m’être dit: «Il y a des portes, des murs, des hommes et des femmes.» Et je me suis senti assez vite à ma place. Je me suis ensuite formé à l’écoute et à l’accompagnement spirituel.

    Comment comprenez-vous la mission qui vous est confiée?Pour entrer en lien avec les hommes et les femmes détenus en prison, moi qui ne suis ni avocat ni procureur ni gardien ni soignant, j’ai trouvé ma place dans cette capacité à être présent en humanité. Je leur disais qu’ils étaient des êtres humains. C’était important, car certains n’osaient plus employer ce mot. Même si ce qu’ils avaient commis n’était peut-être pas digne de l’humain, je me suis entêté à travailler avec eux cette réalité de l’humain, pour reconstruire ensemble quelque chose. C’est aussi en partant de l’humain que j’ai pu acquérir les compétences qui m’ont servi.

    «Même si ce qu’ils avaient commis n’était peut-être pas digne de l’humain, je me suis entêté à travailler avec eux cette réalité de l’humain…»

    «Même si ce qu’ils avaient commis n’était peut-être pas digne de l’humain, je me suis entêté à travailler avec eux cette réalité de l’humain…»

    Est-ce que ce sont les personnes détenues qui font l’aumônier?Oui, parce que je ne venais pas pour les évangéliser, mais pour leur faire comprendre que le patron, c’était eux, durant ces entretiens. C’était une manière de leur signifier que j’avais confiance dans ce qu’ils allaient me dire. Je n’étais là ni pour les juger ou les sauver, ni même pour les changer, mais pour tisser un lien authentique, pour qu’ils puissent se livrer sans avoir à se méfier de moi.

    Qu’est-ce qui préoccupe les personnes détenues? De quoi parliez-vous?Un peu de tout, car leurs préoccupations sont les mêmes que les nôtres, sauf bien sûr la privation de liberté. Et ce n’est pas une bagatelle. Cette privation fait mal. On doit même veiller à ce qu’elle ne fasse pas trop mal, pour que les détenus puissent se relever.

    Et comment écouter sans a priori?Cette écoute a été effectivement un long apprentissage. Un de mes maîtres est Maurice Bellet (voir encadré 2). Il parlait d’avoir une «oreille nue», sans à priori ni volonté de conduire les interlocuteurs quelque part. Il s’agit juste d’être là, pour interagir sur ce qui se dit dans l’instant présent. Ce que les détenus m’ont partagé m’a instruit sur leur humanité. Toute cette vie venait se dire dans mon bureau, tantôt joyeuse, tantôt douloureuse, étonnée ou révoltée.

    L’espoir sans finLa beauté du monde,La profondeur du sens de la vieLa tendresse des liens importantsJ’ai choisi d’en prendre soinÀ ma mesure, limitée et fragile,Mais avec la foi qui déplace les montagnes.Ne pense pas que je vais échouerPrendre soin est une activité qui ne connaît pas d’échecsParce que prendre soin est une manière d’habiter un espoir sans fin.Eric Imseng, in:Lueurs au creux de l’ombre: Entretiens avec un aumônier dans les prisons

    Vous écrivez aussi de la poésie. Quel rôle a-t-elle joué pour vous?C’était une manière de prendre du recul et d’honorer ces rencontres. Mais parler de la beauté du monde dans un lieu comme la prison était aussi un acte rebelle, une façon de dire que je n’abandonnerai jamais l’espoir de voir quelque chose se produire entre nous. Parce qu’en rencontrant ces détenus, on traverse aussi la fragilité, la vulnérabilité, la colère, la révolte ou la honte. On peut se dire que c’est un portrait désespérant de l’humanité, mais il existe une lumière dans ces moments partagés avec authenticité.

    Vous êtes un ancien comédien. Quand avez-vous rencontré la foi?Lors de mes études d’art dramatique. Un professeur nous a fait lire un texte des Évangiles, le dernier repas de Jésus, pour voir comment les peintres mettent en scène ce texte. Cela m’a tellement interpellé que j’ai lu les quatre Évangiles. Et là, Jésus de Nazareth m’a vraiment plu. Puis, à la lecture de l’Évangile selon Jean, j’ai vécu une expérience spirituelle profonde, qui m’a retourné.

    Que s’est-il passé?Dans ce très beau texte, Jésus prie pour ceux qui écoutent sa parole et dit: «Ils ont cru que je suis sorti de toi et que tu m’as envoyé.» Ces mots m’ont bouleversé intérieurement et spirituellement. J’ai dû m’asseoir et je me suis dit: «C’est vrai, il est vivant!» Depuis, je n’ai plus été le même, mais il m’a fallu encore du temps jusqu’à me décider à devenir pasteur.

    Et qu’en est-il de la notion de pardon, en prison?Théologiquement, il y a un pardon possible, mais ensuite, le chemin est long. Tant pour le détenu que pour la victime, il a ses hauts et ses bas, ses blocages et ses impossibilités. Il s’agit de quelque chose d’ambivalent, mais de nécessaire.

    Mais comment concilier la condamnation avec la miséricorde chrétienne?En fait, je tends la corde dans la misère, et j’accepte de passer outre et d’ignorer, d’une certaine manière, les raisons pour lesquelles la personne est là, pour lui donner une chance de trouver un espace différent du seul rôle du condamné. Mais attention, il ne s’agit jamais d’excuser ou de banaliser ce qu’il s’est passé.

    Que vient combler la présence d’aumôniers en prison?Elle amène une sorte de pacification et de régulation des émotions, qui est très appréciée. Nous sommes juste des écoutants, nous ne sommes liés à aucun processus judiciaire et pénal. Cette parole libre, qui reste dans mon bureau après l’entretien, a porté des fruits. Je l’ai constaté dans l’attitude et l’engagement des détenus.

    Découvrez l’entretien complet dans l’émission radio «Babel»en podcast via l’App Play RTS, sur smartphone, ou sur rts.ch/religion/babel

    Est-ce que l’aumônerie pénitentiaire vous a transformé?Oh oui! Ma compréhension de l’humain a été enrichie, parfois troublée, et émerveillée, aussi. Vous savez, le visage et l’être intérieur des détenus resplendit, lorsqu’un espace de parole libre les reconnecte à quelque chose dont ils n’osaient même plus rêver. (cath.ch/cp/bh)

    Lueurs au creux de l’ombre: Entretiens avec un aumônier dans les prisons, Eric Imseng, Editions Vérone, 2025, 114p.

    Un aumônier de prisonNé en 1960 à Genève, dans une famille catholique non pratiquante, Eric Imseng entre en 1981 à la Haute École d’art dramatique, et lit aussi la Bible pour la première fois. En 1992, il entre à l’Église évangélique libre de Genève. En 1996, il travaille pour l’associationLa Ligue pour la lecture de la Bible, puis rejoint l’Église évangélique réformée vaudoise. En 2003, il débute une formation diaconale et intègre l’aumônerie des prisons à Genève, avant de rejoindre, en 2015, l’aumônerie œcuménique genevoise auprès des requérants d’asile et des réfugiés (Agora), où il exerce jusqu’à sa retraite. CP

    Maurice Bellet: un maître de l’écouteNé le 19 décembre 1923 à Bois-Colombes dans les Hauts-de-Seine et mort le 5 avril 2018 à Paris, Maurice Bellet est un prêtre catholique et écrivain français. Docteur en philosophie et en théologie et formé à l’écoute psychanalytique, il est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages de théologie, psychanalyse, philosophie et économie. Il a beaucoup pratiqué l’écoute psychanalytique des personnes, qu’il conjugue avec une lecture croyante de la Bible. Différents ouvrages commeL’ÉcouteouDire ou la vérité improviséerendent compte de cette approche. CP

    Ils travaillent en grande partie derrière des barreaux. Qu'est-ce qui motive ces aumôniers des prisons? Co-responsable de l’Aumônerie œcuménique des prisons à Genève, Carol Beytrison a «naturellement»  intégré ce service il y a deux ans. Une mission émotionnellement éprouvante parfois, mais qui lui procure de profondes joies. «On peut cheminer vers la liberté tout en étant dans un lieu fermé», assure-t-elle.

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