Président des États-Unis de 1977 et 1981 et prix Nobel de la paix en 2002, Jimmy Carter a fêté ses 100 ans le 1er octobre 2024. Pour le sociologue Philippe Gonzalez, spécialiste du protestantisme évangélique américain, il incarne un modèle réussi d’articulation entre les questions religieuses et politiques. Un modèle depuis fortement remis en question aux États-Unis, comme le montre la campagne présidentielle actuelle.
Jimmy Carter est un baptiste du Sud, «la plus grande famille protestante des États-Unis», rappelle Philippe Gonzalez. Il a été «le premier visage politique des évangéliques», même s’ils ont fini par ne plus se reconnaître en lui, commente-t-il. Cet enseignant à l’Université de Lausanne (UNIL) a produit en 2023, avec le réalisateur Thomas Johnson, une série documentaire en trois parties pour la chaîne télévisée ARTE, où il explore les liens historiques et actuels entre les évangéliques et le pouvoir aux États-Unis.
Un baptiste progressiste
A l’époque où Jimmy Carter est élu à la tête de la Maison Blanche, en 1977, les baptistes du Sud sont connus pour deux raisons essentiellement, souligne Philippe Gonzalez. Dans la ligne de leur fondateur Roger Williams (17e siècle), ce sont des partisans de la séparation entre l’Église et l’État, et Jimmy Carter s’y tiendra durant toute sa présidence. Ils passent aussi pour être des ségrégationnistes. «Ils s’étaient en effet détachés du reste des baptistes américains sur la question de l'esclavage avant la sécession.» Or le démocrate Jimmy Carter va surprendre les Américains, se révélant moins conservateur que pensé sur ce point précis et sur un ensemble d’autres enjeux moraux, indique Philippe Gonzalez.
«Jimmy Carter ne cache pas sa foi de baptiste, le fait qu’il prie plusieurs fois par jour. Il a très longtemps enseigné à l'école du dimanche, avant et après sa présidence, et il va contribuer à populariser l'idée des born again. Avec lui, la catégorie ‘évangélique’ investit donc l’espace public. Mais en même temps, il est capable de faire la différence entre son positionnement personnel de croyant et sa fonction de chef d’État promulguant des lois de la nation.»
La question de l’avortement… déjà
La question de l’avortement est révélatrice de cette position. «Personnellement, il est opposé à l'avortement, souligne le sociologue, mais Carter ne veut pas légiférer sur des enjeux qui tiennent pour lui de la vie privée des gens, qui concernent les femmes et leur santé reproductive en l’occurrence.» Cela ne sera pas bien reçu.
Carter va se montrer plus «progressiste» qu’attendu. Opposé à la peine de mort, favorable au contrôle des armes, il sera décoré par l'association Martin Luther King pour son travail contre des discriminations raciales. Il va aussi soutenir un amendement constitutionnel en faveur de l'égalité des droits entre hommes et femmes, criminalisant la discrimination sexuelle. L'amendement ne sera pas accepté, les chrétiens conservateurs se mobilisant contre.
«La bête noire à abattre»
«Honnête, moral, il a de la peine à composer avec une clique politique rompue aux jeux de pouvoir. Ses liens avec le Congrès ne seront pas des meilleurs», précise Philippe Gonzalez.
«Carter va devenir la bête noire à abattre pour la droite chrétienne conservatrice.» Elle va mettre en avant Ronald Reagan, divorcé pourtant et aux vues beaucoup plus libérales sur la question de l’avortement… jusqu’à sa volte-face. «Reagan préfigure, dans une certaine mesure, la figure de Trump aujourd'hui. Il a bénéficié de la première grosse mobilisation de la droite chrétienne. Celle-ci va se battre pour sortir l'évangélique de la Maison Blanche et y introduire paradoxalement quelqu'un à l'arrière-plan religieux beaucoup plus contestable du point de vue de ses propres valeurs!»
Le pluralisme religieux en danger
Le sociologue suisse voit encore d’autres parallèles entre la situation présidentielle actuelle et celle qui prévalait dans les années 1970, entre Jimmy Carter, le baptiste, et Jo Biden, le catholique. Ce sont deux présidents ‘hommes de foi’, engagés et pratiquants. Ils sont aussi tous deux «désireux de faire la distinction entre les valeurs spirituelles, religieuses et personnelles, et les valeurs de l'État.
Moins portée sur la religion, Kamala Harris, une baptiste comme Jimmy Carter mais qui a épousé un juif libéral, suit elle aussi la ligne tenue par l’ex-président centenaire. Sa configuration religieuse personnelle fait d’elle une porte-voix du pluralisme religieux. Un pluralisme en danger aujourd’hui, selon l’enseignant à l’UNIL. «Avec les tentatives républicaines d'imposer un agenda chrétien à la nation, le risque est réel d’assister à la fin de la culture du pluralisme qui se trouve être au fondement même de la nation américaine», analyse-t-il.
«Si aujourd'hui Jimmy Carter constitue une figure morale, au-dessus de quasiment tous les autres présidents, c'est parce qu’il a fortement incarné la question du pluralisme et de la tolérance religieuse dans la société américaine, des valeurs baptistes, fondatrices des États-Unis.» (cath.ch/lb)