"En ce moment, au Nicaragua, nous vivons dans un calme apparent, c'est l'incertitude qui prime. Si nous n'agissons pas à temps pour reconstruire une culture de paix et de dialogue, si ne retrouvons pas la capacité à régler les conflits, le pays pourrait vite basculer dans une guerre civile !", confient Joaquín Salazar et Luz-Marina Jaramillo, inquiets de l'avenir de ce pays d'Amérique centrale.
Cath.ch a rencontré Joaquín Salazar et Luz-Marina Jaramillo, deux militants lausannois de l'ONG suisse de coopération au développement COMUNDO, lors de leur venue en Suisse durant le mois de septembre à l’occasion de leur "mi-contrat". Tous deux sont engagés pour un projet de trois ans à Matagalpa, dans une région montagneuse où domine la culture du café.
Des blessures ravivées
Dans cette zone montagneuse,
qui a été très "conflictive" durant la guerre menée dans les années
1980 par les "contras" financés par les Etats-Unis, les anciens
mercenaires cohabitent tant bien que mal avec les anciens combattants
sandinistes. Il s'agissait dès le départ, pour les "coopér-acteurs"
de COMUNDO, de tenter de bâtir des ponts entre les factions, dont les rivalités pouvaient ressurgir à tout moment.
Mais depuis les manifestations
qui ont débuté dans tout le pays à partir du 18 avril 2018, et qui avaient au
départ pour cause une réforme des retraites du gouvernement, la situation s'est
beaucoup dégradée.
Si les manifestations de masse
ont pour le moment cessé et que les quelque 3'300 "tranques", – des barricades, amas de pavés et de troncs
d'arbres - qui ont paralysé totalement
le pays pendant plusieurs mois ont été démantelées, la situation reste très
tendue. "L'an dernier, la situation était très dure: nous avons été 4 mois
sans vraiment pouvoir sortir de la maison. De fin avril à juillet, il y avait
le couvre-feu, le bruit des balles, les menaces". Cela n'avait rien d'une
manifestation pacifique...
Urgent de bâtir des ponts
Juan Salazar estime urgent de
bâtir des ponts entre les factions et de restaurer un climat de paix. Alors que
le pays, avant la crise de 2018, connaissait un fort développement, l'économie
est désormais en net recul. Selon les statistiques officielles, en 2017, le
taux de croissance était de 4,9 %.
"Le pays était considéré
comme l'un des plus sûrs d'Amérique latine. Les infrastructures routières,
hospitalières, électriques et scolaires s'étaient améliorées. La réduction de
la pauvreté était réelle: le Nicaragua n'était plus le deuxième pays le plus
pauvre d'Amérique latine..."
"Quinze mois après le
déclenchement du conflit social et politique, on déplore un triste bilan: des centaines de personnes ont été tuées,
d'autres sont portées disparues. 80'000 sont réfugiées au Costa Rica. De même,
le PIB a régressé de 2%, et le pays compte désormais plus de 300'000 chômeurs".
Le pays a régressé
Au-delà de la grave crise économique et politique qui paralyse le pays, les deux "coopér-acteurs" de COMUNDO voient des évolutions encore plus problématiques: "le tissu social s'est rompu, la méfiance s'est installée au sein des familles, entre les voisins; le gouvernement connaît une forte perte de légitimité populaire. Les sentiments de vengeance se sont accrus, et sur de vieilles blessures, de nouvelles sont apparues".
"Ces facteurs peuvent être
un préambule facile à une guerre civile si nous n'agissons pas à temps pour
reconstruire une culture de la paix, du dialogue, de la capacité à régler les
conflits! Après plusieurs analyses
et réflexions avec les organisations
avec lesquelles nous interagissons,
nous considérons que
les questions les plus
pertinentes concernent l’émergence d'une culture de la démocratie et
de la paix, une culture promouvant des valeurs telles que la tolérance, la
capacité d'écoute, le pardon, la solidarité et le renforcement du tissu social".
Les vétérans des guerres passées raniment les vieilles querelles
"Ce sont les vétérans des guerres passées qui ont le plus ranimé les vieilles querelles. Les enfants et les jeunes sont plus enclins à regarder la réalité d'un point de vue moins dogmatique. En effet, plus de 60 % de la population nicaraguayenne a moins de 30 ans.
Il existe un capital humain jeune dans lequel investir au niveau de l'éducation, la recherche et l'amélioration de la capacité productive. Nous pensons que les enfants et les jeunes sont le pilier dans lequel nous devons investir le plus!"
Certes, Joaquín Salazar et
Luz-Marina Jaramillo comprennent que le peuple puisse manifester, mais il est
difficile de savoir ce que veulent vraiment les manifestants. "Il ne
suffit pas de dire que se vaya! Que
le président Ortega s'en aille, que son épouse Rosario Murillo, vice-présidente
du Nicaragua, s'en aille..."
Une opposition sans véritable programme
Cela ne fait pas un programme,
d'autant plus que ceux qui réclament leur départ forment une coalition très
hétérogène, des sandinistes déçus par la dérive autoritaire du président Ortega
aux plus ultra-libéraux.
"On ne voit pas de projet
clair du côté des opposants au gouvernement, c'est opaque, il y a des
manipulations sur les réseaux sociaux, dans les médias... Les partisans
d'Ortega forment une base sociale qui reste importante, 39% selon certains
sondages. Ils ne vont pas lâcher comme cela! De son côté, le gouvernement
aimerait canaliser la contestation, pour éviter les dérives violentes, avec une
loi de dialogue et de réconciliation. Il y a des espaces légaux, au niveau des
municipalités, pour exprimer les préoccupations des gens. Il faut les
utiliser!" (cath.ch/be)
De Medellin à Lausanne
Les deux
"coopér-acteurs" de COMUNDO ont quitté en 2017 leurs deux enfants
adultes et la vie confortable qu'ils menaient à Lausanne: Joaquín a derrière
lui une carrière de travailleur social et d'animateur de proximité, notamment
dans le projet "Quartiers Solidaires" de Pro Senectute ou à l’Espace
Mozaïk, auprès de migrants en situation de précarité; Luz-Marina avait un
cabinet de réflexologie. Le couple, de nationalité colombienne et suisse, vit
depuis deux décennies en Suisse et s'est engagé à COMUNDO pour une période de
trois ans.
Tous deux viennent de la ville
de Medellin, où Joaquín a étudié le génie mécanique – puis à Genève à l'Institut
universitaire d'études du développement (IUED) -
et son épouse travaillait
comme secrétaire médical dans un hôpital, avant de poursuivre des études.
"Nous nous sommes connus à
Medellin, en militant en faveur des mouvements de libération en Amérique
centrale, expliquent les deux 'coopér-acteurs' de COMUNDO. Nous étions motivés
par la solidarité internationale, la théologie de la libération, les mouvements
populaires. Nous avions en Colombie l'exemple de Camilo Torres, prêtre et
sociologue qui militait pour les droits des plus pauvres". [Camilo Torres
avait finalement rejoint la guérilla colombienne de l'ELN et fut tué au combat le
15 février 1966 à San Vicente de Chucurí, ndlr]
Marxistes et chrétiens
Si la motivation de Luz-Marina
était d'abord d'ordre spirituel, alors qu'elle était plus 'politique' pour son
mari, la Révolution sandiniste au Nicaragua les a attirés tous deux parce
qu'elle avait réuni dans un même combat militants marxistes et militants
chrétiens. "Ce combat conjoint pour plus de justice était pour nous une
grande espérance!"
Joaquín Salazar, qui avait
accompagné le processus de "facilitation de la paix" en Colombie mené
par le Suisse Jean-Pierre Gontard, l'ancien médiateur entre la guérilla colombienne
des FARC et Bogota, estime que cette expérience lui est très utile aujourd'hui
au Nicaragua. "Nous vivons dans une société extrêmement polarisée, et nous
essayons de construire des ponts entre les gens, de générer le dialogue. Nous
travaillons à Matagalpa en collaboration avec le centre de promotion et de
conseil en recherche sur le développement et la formation pour le monde
agricole et d’élevage (PRODESSA), avec une vision holistique du développement,
et pas seulement avec des concepts uniquement techniques". JB