La mort suspecte en détention dans un poste de police de Kigali, le 17 février 2020, du chanteur populaire rwandais Kizito Mihigo suscite les interrogations des organisations de défense de droits humains. Selon la police nationale du Rwanda, le chanteur, âgé de 38 ans, se serait suicidé.
Deprose
Muchena, directeur régional d'Amnesty International s'est dit choqué et
profondément attristé d’apprendre le décès du chanteur de gospel Kizito Mihigo.
"Cette affaire ne doit pas être étouffée. L’enquête doit faire la lumière
sur tous les faits, notamment sur l’implication possible d’autres personnes, et
doit déterminer si les pratiques et les conditions de détention ont causé la
mort de Kizito Mihigo ou y ont contribué", a-t-il déclaré. Selon les
médias locaux, Mihigo se serait servi de draps pour s’étrangler. Son corps aurait été transporté à l’hôpital
de Kacyiru pour une autopsie.
Les
autorités rwandaises ont confirmé que Kizito Mihigo avait été arrêté le 14
février dans le district de Nyaruguru, près de la frontière avec le Burundi. Il
a été accusé de corruption, d’avoir tenté de franchir illégalement la frontière
burundaise, d’avoir rejoint des groupes terroristes, et d’avoir enfreint les
conditions de sa libération en 2018.
Un proche du pouvoir devenu opposant
Kizito
Mihigo était auparavant proche du parti au pouvoir, le Front patriotique
rwandais (FPR). Toutefois, en avril 2014, il a été arrêté après la sortie d’une
chanson dans laquelle il priait pour les victimes du génocide mais aussi celles
d’autres violences.
En
février 2015, il a été déclaré coupable de complot contre le gouvernement, de
création d’un groupe criminel et de conspiration en vue de commettre un
assassinat. Il avait été condamné à 10 ans de prison.
En 2018,
il a été libéré à la faveur d’une grâce présidentielle, à condition de se présenter
au bureau du procureur local une fois par mois et de demander une autorisation
à chaque fois qu’ils souhaitait se rendre à l’étranger.
Compositeur de chants liturgiques
Rescapé tutsi du génocide rwandais, organiste et
chanteur de gospel, Kizito Mihigo avait tout pour plaire au régime de Kigali. De
2011 à 2014, le chanteur était devenu une vedette incontestée du show-business
au Rwanda.
Né à Kibeho, Kizito Mihigo a été élève au petit séminaire de Butare. Il est devenu
rapidement un des compositeurs de chants liturgiques les plus populaires de
l’Eglise catholique locale. Le fait que Kizito Mihigo soit un rescapé tutsi
d’une part et catholique d’autre part, le rendait particulièrement attrayant
pour la propagande du président Paul Kagame. Dès lors, le jeune chanteur était
présent à toutes les manifestations de commémoration du génocide de 1994 durant
lesquelles, à maintes autres occasions, il a chanté l’hymne national. Grâce à une
bourse octroyée par le président rwandais lui-même, il avait fait des études au
Conservatoire de Paris.
Mais si le chanteur a rapidement grimpé les échelons du succès, au point
d’animer des émissions hebdomadaires à la télévision nationale, il est brutalement
tombé en disgrâce, en 2014, pour avoir diffusé une chanson dans laquelle il
réclamait la compassion pour toutes les victimes rwandaises, celles du génocide
mais aussi celles des vengeances. Ce qui lui a valu son arrestation et sa
condamnation en 2015.
La capacité de pardonner
Victoire Ingabire, une des opposantes au régime de Kigali, libérée en même temps que lui, était proche de Mihigo. "Le questionnant un jour sur sa capacité de pardonner, il m’a répondu que le message du pardon et de réconciliation dépasse les hommes; ce message vient de Dieu.La musique de Mihigo est remplie de réminiscences spirituelles. Quand on lui demandait ce qu’il aimerait qu’on écrive sur sa tombe, il renvoyait à la formule de l’Abbé Pierre: ‘Il essayé d’aimer’", a-t-elle relevé.
Autres morts suspectes
Selon Human
Right Watch, Mihigo n’est pas la première personne décédée sous la garde de la
police au Rwanda. En avril 2018, 10 jours après son arrestation, Donat Mutunzi,
un avocat, s’est, selon la police, pendu dans sa cellule au commissariat de
Ndera. En février 2015, Emmanuel Gasakure, un cardiologue et ancien médecin
personnel du président Paul Kagame, a été abattu par un policier de garde alors
qu’il était en détention au poste de police de Remera, à Kigali.
Human
Rights Watch a documenté de nombreux cas d’arrestations arbitraires, de
détention, de poursuites en justice non fondées, de meurtres, d’actes de
torture, de disparitions forcées, de menaces, d’actes de harcèlement et
d’intimidation contre des opposants et des détracteurs du gouvernement au
Rwanda. (cath.ch/com/cathobel/mp)