Le spirituel peut contribuer au mieux-être des personnes, et ceci est aujourd’hui scientifiquement mesuré, a montré le colloque «Spiritualité et neurosciences» organisé à Genève les 23 et 24 avril 2026.
Les nouvelles spiritualités et les états modifiés de conscience ont le vent en poupe. Mais que met-on sous le terme ‘spiritualité’? «Ce mot renvoi à une quête de sens ou à une expérience intérieure, mais son champ sémantique s’est élargi, au point de prêter à confusion, voire à manipulation», explique à cath.ch Mariel Mazzocco, spécialiste en Sciences religieuses et chargée de cours en spiritualité chrétienne à l’Université de Genève.
Une intelligence mystique
Le spirituel est volontiers associé à un élargissement de la conscience, à la contemplation de la beauté, à la bienveillance et à la joie. Mais il l’est aussi parfois à un déséquilibre mental. Peut-on parler alors d’une intelligence spirituelle ou mystique, au même titre, par exemple, que l’intelligence émotionnelle?
Cette interrogation, remarque la philosophe, a mobilisé nombre de grands mystiques chrétiens au fil des siècles. Comme Évagre le Pontique (346-399), un père du désert. Dans son livre Chapitres sur la prière, il écrit que la prière silencieuse «transporte l’intellect philosophe et spirituel jusqu'à la cime intelligible».
Aujourd’hui, des recherches scientifiques visent à évaluer une forme d’intelligence spirituelle. Mais plutôt que de mesurer des compétences ou «performances» spirituelles, il est plus pertinent, estime la philosophe, d’étudier comment la spiritualité contribue au bien-être des individus et les aide à donner du sens à leur vie. D’où l’intérêt de faire dialoguer les disciplines scientifiques.
Décloisonner les savoirs
Afin de développer un regard critique, «pour intégrer à la fois la notion de mystère et les connaissances scientifiques», rien de tel que le décloisonnement des savoirs, affirme-t-elle, à fortiori en milieu de soins.
Avec le soutien de la neuroscientifique Lia Antico — qui considère la dimension spirituelle comme l'un des quatre piliers légitimes de l'expérience humaine, au même titre que les dimensions corporelle, mentale et émotionnelle — Mariel Mazzocco a donc organisé un colloque sur le thème «Spiritualité et neurosciences».* Mis en place par la Faculté de théologie de Genève, il s’est déroulé à la Faculté des Sciences. Tout un symbole!
Des neuroscientifiques et des psychologues y ont abordé la question du spirituel à partir de données empiriques, et des anthropologues à partir de leurs observations sur le terrain. Tandis que Mariel Mazzocco, seule philosophe présente, a interrogé «les motivations d’une personne intéressée à vivre des expériences intérieures, sa quête de transcendance, identitaire ou émotionnelle».
La spiritualité dans la maladie mentale
Ouvrant les feux du colloque, avec son intervention axée sur la spiritualité dans la maladie mentale, le théologien et psychologue Pierre-Yves Brandt a précisé ce que l’on entend par spiritualité dans l'usage courant. «Ce terme fait référence à la connexion d'une personne à des réalités plus vastes que soi ou plus vastes que l'univers matériel», incluant sa vision du monde, avec ou sans croyance en des entités spirituelles.
Or toute croyance n’est pas toujours porteuse de vie. C’est ce qui a mené Freud à présenter «la religion comme une névrose obsessionnelle compulsive», indique le professeur de psychologie de la religion à l’Université de Lausanne. Diverses études empiriques montrent ainsi qu'une part significative de patients atteints de troubles mentaux - en particulier ceux qui souffrent de schizophrénie - attribuent leur maladie à une possession démoniaque. Cette idée est d’autant plus ancrée que les personnes ont des valeurs religieuses fortes.
Risques et ressources
Certes, il ne faut pas confondre le contenu du délire, qu’il soit religieux ou pas, avec sa cause. Mais cette intrusion des croyances dans la santé mentale comporte des risques importants. Un des dangers avérés est que ces malades tardent plus que les autres à consulter un médecin. En outre, des croyances négatives (un Dieu critique, jugeant ou punissant) augmentent leurs troubles.
La spiritualité peut être une ressource importante pour affronter la maladie mentale.
On peut aussi se demander dans quelle mesure toute personne peut supporter l'idée d’une présence en elle, bonne ou mauvaise, prévient Pierre-Yves Brandt. Certains groupes charismatiques manquent parfois de sensibilité à ce sujet, note-t-il, quand ils demandent à des personnes souffrantes mentalement d'accueillir l'Esprit saint.
Inversement, plusieurs autres études indiquent que la spiritualité peut être une ressource importante pour affronter la maladie mentale. Les travaux pionniers de Harold Koenig, menés dès les années 1990, montrent une corrélation entre une fréquentation régulière des services religieux et une diminution des niveaux d’anxiété, et ce à tous les âges de la vie.
Se mettre à l’écoute de l’expérience vécue
Ces études néanmoins doivent être abordées avec circonspection, avertit le professeur, car elles se basent sur des comportements, comme la fréquentation religieuse ou la pratique privée de la prière, sans tenir compte de l'expérience vécue.
Les résultats sont plus robustes quand le chercheur considère aussi les motivations, les émotions, les styles d’attachement… Une étude menée au Quebec, puis à Genève au début des années 2000 avec la participation de Pierre-Yves Brandt, sur des patients schizophrènes stabilisés indique que près des deux tiers d'entre eux considèrent leurs croyances comme importantes pour faire face à la maladie.
Il est scientifiquement avéré que les croyances et émotions spirituelles positives (un Dieu aimant et bienveillant), associés aux «efforts cognitifs et comportementaux mis en place pour maîtriser, réduire ou tolérer des exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent nos ressources» sont efficaces, témoigne le chercheur.
La spiritualité peut offrir «un schéma interprétatif d'ordre supérieur qui permet de situer le stress, de relativiser la situation. La personne se dit :’Dieu a tout dans ses mains. Quoiqu’il arrive, je reste son enfant bien aimé.’» Ou encore d’envisager les crises comme des occasions de croissance personnelle. Et de citer le cas de l’écrivain roumain Nicolae Steinhardt. Torturé et emprisonné durant cinq ans pendant la dictature communiste, il traduira cette dramatique expérience comme une ouverture à une autre dimension, celle de la joie profonde, dans son Journal de la Félicité.
Les promesses de la neurospiritualité
Ce lien entre intériorité et mieux-être est au cœur de la neurospiritualité, une discipline émergente qui cherche à créer un espace de rencontre entre les neurosciences et le spirituel.** L’objectif est de comprendre l'expérience humaine dans sa globalité, en étudiant les mécanismes cérébraux activés lors d'expériences mystiques ou spirituelles. Quelles régions du cerveau sont impliquées? Comment la structure cérébrale se modifie-t-elle sous l'effet du sacré?
C’est là le terrain privilégié de Lia Antico. Formée à la méditation de pleine conscience et aux pratiques contemplatives de diverses traditions, chrétienne notamment, cette neuroscientifique suisse a œuvré à l’Université Brown, aux États-Unis, pour développer une application basée sur la pleine conscience réduisant l’anxiété et le burn-out chez les soignants.***
La chercheuse confie son enthousiasme à cath.ch: «La spiritualité, c’est le souffle de vie qui nous anime depuis notre intériorité. Les recherches montrent que quelque chose de singulier se passe quand on prie ou médite, mais on ne peut pas comprendre l'esprit uniquement avec des scanners. Il faut aussi tenir compte des récits des personnes et de ce que l'on ressent à être vivant.»
Vers une cartographie du spirituel
Toute expérience humaine, en effet, se traduit par une activité neuronale. Les scanners cérébraux aident à visualiser le fonctionnement du cerveau en temps réel, en cartographiant l'activité neuronale et les connexions cérébrales. Par exemple quand une personne médite ou prie.
On ne peut pas comprendre l'esprit uniquement avec des scanners. Il faut aussi tenir compte des récits des personnes.
La spiritualité et la religiosité mobilisent ainsi des circuits cérébraux spécifiques. Le neuroscientifique Michael Ferguson, du Brigham and Women's Hospital à Boston, a révélé en 2022 que ces expériences convergent vers un circuit commun centré sur la substance grise périaqueducale, explique Lia Antico. «Cette région du tronc cérébral, très ancienne sur le plan de l'évolution, est déjà connue pour son rôle dans la gestion de la peur, de la douleur et de l’amour inconditionnel. Le Dr Ferguson a été surpris de découvrir que le circuit de la spiritualité s'ancre dans cette structure primitive plutôt que dans les régions ‘supérieures’ du cortex, habituellement associées aux pensées abstraites.»
Lors de sa conférence, la neuroscientifique a décrit d'autres études qui ont mesuré le cerveau de sujets passant d'une situation préoccupante à un exercice de méditation focalisé sur le souffle ou les cinq sens. On observe alors une désactivation du réseau par défaut, notamment le cortex cingulaire antérieur et postérieur. Ce sont des régions associées aux pensées auto-centrées, ce dialogue intérieur incessant qui dit «Moi», «Je», «Mon passé» ou «Mon futur». En parallèle, le réseau fronto-pariétal, lié au contrôle de l'attention, s’active.
Ce «silence du moi» et le renforcement de l’attention aideraient les pratiquants à mieux se détacher de leurs préoccupations et à revenir plus facilement à l'instant présent dès qu'il y a vagabondage mental.
L’efficacité de la prière contemplative
Aujourd’hui, un pas supplémentaire est franchi. Après avoir étudié l’influence de la pleine conscience, les sciences s'ouvrent désormais aux pratiques contemplatives proprement spirituelles, comme le Rosaire ou la Prière de Jésus. Enracinée dans la tradition orthodoxe, cette dernière consiste en la répétition d'une formule courte — telle que «Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi» — souvent synchronisée sur la respiration. Les études menées via des questionnaires de santé mentale montrent que ces prières entraînent une diminution notable de l'anxiété, de la fatigue et des tensions.
Pour Lia Antico, c’est là une piste à creuser. D’où l'importance de mener des recherches rigoureuses sur ces pratiques, avec des échantillons plus grands et des protocoles standardisés, afin de légitimer la spiritualité dans le domaine scientifique et clinique.
La chercheuse dresse un parallèle avec l'histoire des émotions: «Il n'y a pas si longtemps, elles étaient perçues comme l'opposé de la raison. On les excluait car elles semblaient trop subjectives. Le changement a eu lieu quand les sciences affectives ont commencé à les décomposer, à étudier leurs relations avec le mental et le corporel.» Aujourd'hui, l'intelligence émotionnelle est reconnue partout, de l'école à la médecine. «Il est temps pour la neurospiritualité, estime-t-elle, d’entamer ce même voyage.» (cath.ch/lb)
*Ce colloque s’inscrit dans le cycle de conférences publique Spiritualités en dialogue organisé par Mariel Mazzocco à la Faculté de théologie de Genève.
**Ce champ de recherche a été défriché dans les années 1980-1990 par le philosophe et neuroscientifique chilien Francisco Varela.
***Lia Antico poursuit ses recherches aujourd’hui à la Faculté de médecine de Fribourg, en mettant ces outils à la disposition des étudiants.