Une tribune de René Longet pour cath.ch
L’initiative de l’UDC visant à limiter la population suisse à 10 millions de personnes capitalise sur un malaise sous-jacent devant une croissance démographique qui apparaît non maîtrisée, même si souhaitée par les lobbies économiques. Se pose la question de sa faisabilité.
La statistique officielle nous apprend que le solde positif des mouvements migratoires (arrivées et départs du pays), quoiqu’en régression, était en 2025 de +77'000 personnes, contre +6’000 pour le solde endogène.
Mais est-il possible, sans dommages pour le pays, son économie, son mode de vie, de fermer ainsi les portes? Et est-ce réalisable sans de nouveaux murs de Berlin, sans développer une détestation de tout ce qui est «étranger» ou «différent», sans y laisser son identité et son humanité? Que doit-on et que peut-on limiter?
Le sentiment d’être à l’étroit
La question du nombre des humains est ancrée au fond de nos réflexes. «Trop de monde» est associé à «bataille pour les ressources», à «agressivité», à dépossession et invasion de mon petit pré carré. Il n’y a pas besoin d’être agoraphobe pour réclamer des espaces libres et de la respiration - tout en sachant que seul on ne survit pas longtemps…
D’un autre côté, si certains lieux du monde concentrent des quantités considérables de personnes, ils ne sont pas synonymes en soi de mauvaise qualité de vie. Vivre à Singapour ou au cœur d’une des mégalopoles mondiales n’est pas la même chose que de devoir survivre dans un camp de réfugiés ou un bidonville. Pourtant les densités sont souvent les mêmes… Et est-ce une fatalité que sur tout le continent les campagnes se vident et les banlieues explosent?
Un fantasme récurrent
Pendant des décennies, il n’était question que du «Péril Jaune». Aujourd’hui, on se rend compte que la place importante prise par la Chine n’est pas d’abord fonction du nombre de sa population mais plutôt de sa technologie, de son complexe militaro-industriel et de son régime autoritaire mettant la performance matérielle au cœur de tout. Bref de sa volonté de puissance.
Puis cela a été la peur d’être submergé par un Sud global fantasmé comme un grouillement de monde, une vague qui allait tout emporter. Aujourd’hui on sait que le meilleur régulateur de la démographie est le développement, de meilleures conditions de vie au quotidien. Seuls les pays les plus pauvres d’Afrique continuent à avoir une démographie en forte croissance.
Plus un pays est développé, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot, moins on y compte de naissances, au point que le Japon ou un continent comme la vieille Europe se trouve en manque de têtes et de bras. On craint pour le financement des rentes, il y a pénurie de main-d’œuvre dans nombre de métiers.
La réalité nous rattrape et bien des activités essentielles ne seraient pas assurées sans leur contingent de personnes venues d’ailleurs. Et quand un pays presque entièrement constitué d’immigrés assez récents comme les États-Unis fait la chasse aux migrants pour les envoyer au Eswatini ou en République démocratique du Congo, pays avec lesquels ils n’ont strictement aucune attache et alors qu’ils faisaient œuvre utile en Amérique, cela est à la fois très choquant et économiquement aberrant.
La migration exige une approche nuancée
Reste que la peur de l’étranger, de l’envahissement subsiste, à des doses variables, dans la partie reptilienne de nos cerveaux. Autant l’humanité a depuis ses origines nomades toujours migré, autant cette migration reste difficile tant pour ceux qui s’y trouvent contraints que pour ceux qui la reçoivent. Personne n’a demandé aux peuples autochtones la permission de s’installer sur leurs territoires… Mais de là à croire que l’on peut exclure la migration…
Il faut à chaque pays une politique migratoire et une intégration des immigrants dans le respect de leur culture d’origine, et une attention soutenue aux conditions du vivre ensemble; c’est ainsi qu’évoluent au cours du temps les populations d’un territoire. Les partisans de la nation d’une pièce ne sont que des oppresseurs de toute diversité, car nous sommes tous, ou presque tous, les résultats de parcours différents; affirmer l’unité dans la diversité du genre humain est la seule réponse possible aux catastrophes sans fin de l’épuration ethnique.
Face aux fantasmes du «grand remplacement» ou d’une filiation nationale univoque, il suffit de rappeler que la première dynastie des rois de France, les Mérovingiens, étaient des Francs, donc des Germaniques, et que le premier roi baptisé de France, Clovis, était un Germain…
La Suisse ne vit que par ses interdépendances
Le sujet de la prochaine votation est donc sérieux, même si on sent d’emblée que la question est mal posée. Elle occulte, concernant la Suisse, un point essentiel, qui est notre très grande dépendance au monde. Rien, absolument rien, nous permettrait de vivre en autarcie, au contraire, tout nous relie au monde.
Quand on sait que notre empreinte écologique est environ 2,5 fois plus importante que notre part légitime aux ressources globales, nous voici confrontés à des limites non pas nationales mais planétaires. Les vraies limites ne seraient-elles pas dans notre manière de consommer (ou plutôt de consumer) les ressources d’autrui? D’où viennent les marchandises dont nous avons besoin pour vivre, et les ressources auxquelles notre économie fait appel pour les transformer en biens de qualité exportés à travers le monde? Et que deviendrait la Suisse si elle devait se suffire à elle-même? Pas de mines dignes de ce nom (la dernière a fermé voici 63 ans, une mine de fer à St-Gall - il nous reste le sel de Bex). Pas de pétrole ni de charbon ni d’uranium. Tout ce qui est métallique est nécessairement importé, ainsi que les engrais que notre agriculture réclame. Et sans exportations de qualité, sans tourisme, sans services à dimension globale, pas d’économie suisse.
Prévenir la migration forcée
Alors oui, l’initiative nous questionne sur un point fondamental, celui des limites. Mais elle est l’expression de l’illusion de l’indépendance nationale. C’est notre interdépendance qu’il incombe de réguler. Si nous n’y parvenons pas, la question démographique nous rattrapera inévitablement.
Voici quelques années, la Banque Mondiale annonçait pour 2050 211 millions de réfugiés du climat fuyant des régions devenues invivables… en raison de notre consommation irresponsable d’énergies fossiles. Mais au lieu de lutter contre les causes de la migration forcée par des engagements promouvant la prévention et la gestion pacifique des conflits, la protection des bases de la vie (climat, eau, sols, biodiversité…) et une coopération au développement permettant aux populations de vivre dignement au pays, on préfère mettre toute la faute sur les migrant.e.s - oubliant au passage que nous en étions durant des siècles. (cath.ch/rl/lb)
Un expert en développement durable
René Longet est né le 12 avril 1951 à Genève. Après sa maturité gymnasiale au Collège de Genève, il a étudié l'allemand, l'histoire, et le français à l'Université de Genève et a obtenu sa licence en 1978. René Longet est un expert reconnu en durabilité. Il a exercé des responsabilités au sein d’ONG, comme élu parlementaire, puis au sein d’un exécutif urbain. Il s’engage, porté par des valeurs humanistes, sur les enjeux agro-alimentaires, la biodiversité, l’économie durable, la coopération au développement et l’énergie. Il est l’auteur de nombreux livres. Il a notamment publié en 2021 "L'humanité à la croisée des chemins: Pour une planète viable et durable" (Ed Jouvence). BH