La Vierge Marie occupe une place cruciale dans le catholicisme, plus fortement encore dans sa frange conservatrice et traditionaliste. Pourquoi? Comment cela se manifeste-t-il aujourd’hui? Des éléments de réponses avec le spécialiste du catholicisme contemporain David Douyère.
«La Vierge Marie n’est pas co-rédemptrice» assurait le dicastère pour la Doctrine de la foi (DDF) dans la note doctrinale Mater Populi fidelis, publiée en novembre 2025. Le document entendait clarifier la position du magistère sur le statut et le rôle de Marie, rappelant que selon la foi catholique, "seul Dieu peut donner la grâce".
Un texte théologique de haute volée qui a pu sembler de prime abord secondaire, mais qui a provoqué de nombreuses réactions. Une vague d’indignation face à cette «dégradation» de la Vierge est surtout venue des milieux conservateurs de l’Église. Pour mieux comprendre ce phénomène, cath.ch a recueilli l’analyse de David Douyère, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Tours, spécialiste de la spiritualité catholique.
La Vierge Marie occupe-t-elle réellement une place particulière dans les milieux traditionalistes?
David Douyère: Certainement. Même si le terme ‘traditionaliste’ est quelque peu réducteur. La figure de la Vierge tient une place prépondérante dans les milieux catholiques qui se réfèrent fortement à la tradition. Mais cela peut aller des intégristes, sédévacantistes ou non, en passant par les conservateurs en communion avec Rome à ce qu’on appelle les ‘tradismatiques’, c’est-à-dire les mouvements qui conjuguent charismatisme et retour à la tradition, tels que l’Emmanuel ou les Béatitudes.
Comment expliquer cette dévotion?
Il y a la volonté de continuer quelque chose de présent depuis des siècles dans la culture religieuse. Dans le catholicisme, l’idée est forte que la dévotion populaire doit être prise en compte, au sérieux, dans le sens où elle traduirait la présence de l’Esprit Saint dans le peuple.
la figure de la Vierge est plutôt convoquée dans une dynamique de régulation, de retour à une certain ordre social fantasmé
S’y ajoute une dimension identitaire, la volonté d’être «pleinement catholique», d’être dans une foi qui n’est pas symbolique, intellectuelle, et qui se distingue du protestantisme.
Il y a un désir de retrouver la ‘foi d’avant’, qui se manifeste notamment dans le décorum. L’iconographie de la Vierge, les images saintes, les statues, en font pleinement partie. La figure de Marie est aujourd’hui un marqueur visuel très important chez les influenceurs catholiques, dont des jeunes, qui se profilent dans ces milieux.
Cela s’inscrit-il dans un agenda politique particulier?
On peut bien sûr en partie relier cela au mouvement identitaire porté par la droite, en tout cas en France. Mais cela serait encore une fois réducteur, car la Vierge Marie tient aussi une place très importante dans des milieux catholiques progressistes, voire chez certains groupes protestants. Même si la dévotion y prend une forme différente.
Marie est apparue plus accessible, plus terrestre, plus proche que Jésus
Mais de manière générale, la figure de la Vierge est plutôt convoquée dans une dynamique de régulation, de retour à une certain ordre social fantasmé, dont le modèle serait la religiosité et la société du 19e siècle. Un aspect qui correspond à la vision hiérarchique et «verticale» de l’Église recherché dans le conservatisme catholique.
Marie, c’est la figure de l’accueil, c’est celle qui écoute, qui obéit, qui est d’une certaine façon passive. Ce qui rejoint l’idée d’une «ré-ingénierie» sociale où les hommes et les femmes ont une place bien définie.
Mais en quoi la Vierge Marie serait-elle une figure plus «attrayante» que Jésus?
La religiosité catholique a eu, au cours des siècles, une certaine tendance à «diviniser» Jésus, le rendant moins humain, plus lointain.
Face à cela, Marie est apparue plus accessible, plus terrestre, plus proche. Une dimension certainement facilitée par le fait qu’il s’agisse d’une figure maternelle. On parle très souvent de sa tendresse de mère. Elle ouvre un espace pour mobiliser l’affect.
L’appel à la Vierge Marie a une fonction sociale de revendication d’un certain nombre de valeurs morales
Alors que Jésus tient plus d’une figure «paternelle» qui évoque la clarté, l’autorité, voire le jugement. Il est plus facile sans doute de demander quelque chose à la Vierge, que ce soit des grâces, une guérison, le règlement d’un problème, une protection. En cela, Marie peut aussi parler efficacement aux jeunes. A la fois dans leur recherche de réassurance face à une société anxiogène, et en tant que repère identitaire.
La protection, c’est une prérogative courante pour Marie…
Oui. Elle est perçue comme spécialement habilitée à défendre le croyant et l’Église contre le malheur, le péché, le diable. Il y a quelques temps, à Toulon, j’ai assisté à la récitation d’un chapelet de sainte Faustine dont le but était de racheter la France du péché de l’avortement. Bien d’autres initiatives du même ordre ont lieu dans les milieux ‘traditionalistes’. L’appel à la Vierge Marie a une fonction sociale de revendication d’un certain nombre de valeurs morales.
Du côté du Vatican, on sent une volonté de ne pas heurter la piété populaire
Parmi celles-ci on trouve la notion de pureté, qui est étroitement liée à la régulation de la sexualité. Dans les groupes ‘traditionalistes’ sur lesquels j’ai travaillé, il y a par exemple une forte condamnation de la masturbation ou de la pornographie, dans la ligne notamment du saint «geek» Carlo Acutis. On retrouve à nouveau la perspective d’un ordre social «purifié».
Mater Populi fidelis a provoqué de vives réactions en défense des «prérogatives» de la Vierge. Y aurait-il un conflit à l’intérieur de l’Église entre les «partisans» de Marie et ceux de Jésus?
Il y a en tout cas des tensions entre l’autorité ecclésiale, romaine, et la dévotion populaire. Le texte du DDF a pour but de définir une cohérence sur le rôle joué par Marie. Il veut rectifier un écart, qu’il estime sans doute croissant, entre la dévotion populaire et la rationalité théologique. Le Vatican a à cœur de mettre de l’ordre dans une ferveur mariale qui peut flirter parfois avec la superstition, le merveilleux, le surnaturel. Ce n’est pas pour rien que Rome a multiplié récemment ses avis, souvent négatifs, sur les phénomènes d’apparitions et de miracles.
Comment les milieux conservateurs conjuguent-ils l’exigence d’obéissance à Rome avec leur défense de la dévotion mariale?
Les discours sont souvent ambivalents. Certains invoquent des arguments théologiques et rappellent que le titre de corédemptrice a été accepté par des papes, dont Jean Paul II. Mais il y a aussi un exercice de relativisation. On explique que Mater Populi fidelis a une dimension provisoire, que ce n’est pas une encyclique ni une vérité de foi, etc.
Une autre logique consiste à éviter l’accusation de ‘mariolâtrie’ et de se placer dans une orthodoxie christologique: on parle de prier «avec» Marie, ou d’aller vers Dieu «à travers» Marie. Donc ce n’est pas la Vierge qui va accorder les grâces, puisque seul Dieu les donne, mais on les associe tout de même ainsi à sa présence.
Mais du côté du Vatican, le discours est également un peu ambigu. On sent une volonté de ne pas heurter la piété populaire. L’idée est de jouer sur les mots. Il faut trouver la bonne façon de nommer la Vierge Marie pour ne pas la nier tout en évitant qu’elle prenne trop de place. (cath.ch/arch/rz)