Ils ont laissé leur voiture sur l’une des cases jaunes devant l’immeuble, pris le bus, puis le métro, enfin le bateau. Destination : juste en face (vingt kilomètres à vol d’oiseau) sur la rive du lac qu’ils voient de leur balcon, depuis des décennies. Besoin de quitter, quelques heures, des programmes d’activité chargés jour après jour.Accostage, amarrage. Voici l’ailleurs. Sur le quai, cette question : partons-nous à gauche ou à droite ? Le musée visité l’an passé, c’était bien sur la droite ? Oui, répond-elle. On y va !Un grand bâtiment ancien, de grandes portes… fermées. Plus d’expositions avant le printemps, annonce l’avis placé sur l’entrée.Le couple décide de prendre l’air en marchant le long du lac. Il n’ira pas loin. Sur sa gauche, une enseigne : «Restaurant du C.». Vingt pas sur le trottoir, coup d’œil à la carte, tentation… Quelques minutes plus tard, assis à l’intérieur après avoir choisi l’une des tables encore libres, leur regard se porte sur l’emplacement, le menu du jour, la carte de la maison pour avoir une idée de la diversité de l’offre.Leur deuxième ou troisième conversation du jour commence. Cependant, distraite par quelque chose d’étrange, sur sa droite, l’une des deux personnes cesse d’accorder à l’autre toute l’attention qu’elle lui doit. Avec l’art d’être à la fois présent, attentif et curieux pour la bonne cause – à savoir informer qui vous fait face, sans délai, d’un fait - le mari rompt l’échange de propos et annonce, par un «Tu as vu ?», la présence d’une plaque de métal fixée sur le bord de la table, côté couloir de service. Adieu conversation, bonjour l’exploration.Sans quitter leur place, se penchant vers l’objet de leur curiosité, deux clients tentent le plus discrètement possible de lire le texte gravé sur la plaque. Ils y parviennent après quelques instants au cours desquels la maladresse aurait pu avoir des effets désagréables dans un restaurant.La plaque de métal annonce ceci : Lac de Tibériade, mer de Galilée, lac de Génésareth. Immédiatement, ces lieux quittent la mémoire pour la parole. Servi, le repas passera-t-il au second plan ? Le besoin d’établir un lien entre la nourriture dans l’assiette et l’histoire biblique prend le dessus. Le couple est à la fois sur les bords du Léman et ceux du lac de Tibériade. Ce dernier rappelle des souvenirs magnifiques. La géographie et l’histoire s’invitent : lac relié à la mer morte par le Jourdain… 209 mètres au-dessous du niveau de la mer… 200 km2… Israël, la Syrie… La spiritualité rejoint maintenant les pensées, les évocations. La nourriture quitte le singulier pour le pluriel. Quel repas !Avant de sortir du restaurant, le couple jette un œil à la table voisine, non occupée par des clients. Gravée elle aussi sur une plaque de métal, l’inscription Mer Egée. L’envie de se rendre à la table suivante pour voir, savoir, sera maîtrisée à temps.Une table. Sans numéro, mais par contre quelques noms. Dans l’esprit et le coeur, une semaine après le petit événement, un rien de bonheur perdure. Une idée vient : et si l’on proposait aux enfants et petits-enfants de venir fêter Noël cette année à la maison, chacun apportant un morceau de carton blanc sur lequel figurerait un, des noms ?PhilGo