Lausanne, 14h30.
Dimanche 15 janvier. Qui passe au bas des grands escaliers, devant la basilique Notre-Dame, s’étonne de voir un certain nombre de personnes les gravir et pénétrer dans l’édifice à une heure où, d’ordinaire, un silence immense règne en ce lieu. Qui passe là ne sait pas que les membres de l’Association des amis de l’Ensemble vocal de Lausanne vont assister à la générale publique du «Concerto pour chœur» d’Alfred Schnittke (1934 -1998), sous la direction de Guillaume Tourniaire ayant pris le relais de Michel Corboz à la tête de l’EVL. Cette générale précède le concert que l’ensemble donnera à la «Folle journée de Nantes» les 3 et 4 février 2012, puis à la «Folle journée» de Tokyo, début mai.
Entrer dans la basilique.
Recevoir le programme. S’asseoir. Faire silence en soi. Prendre connaissance des textes; ils sont tirés du Livre des Lamentations (990) du mystique arménien Gregor von Narek (951-1003). Voir une quarantaine de chanteurs se mettre en place entre le chœur et la nef. Avant que le successeur de Michel Corboz, d’un geste, ouvre le déroulement de l’œuvre, disposer son corps, son cœur, son esprit, son âme à l’entrée de la musique en soi.
De «O maître de toute vie…»
à l’Amen final, une colonne de 183 lignes réparties de la page une à la quatrième du programme. Tirer son crayon d’une poche, pour noter ce qui viendra à l’esprit au fil de l’écoute.
Silence total, puis
premières notes. Mais quelque chose de la vie, inouïe, se produit : l’organisme n’absorbe pas le seul oxygène, les vaisseaux ne véhiculent pas le seul sang : les textes chantés en russe pénétrent partout en soi, jusqu’aux profondeurs.
Le tout à la fois
que l’on sait se manifester dans les grandes circonstances, celles voyant l’ouïe, la vue écarter les autres sens pour augmenter la présence de soi à ce qui se passe, le tout à la fois se produit. En écho aux textes et notes de l’œuvre musicale, le crayon se met en route: création du monde / diversité des forces et des attentes / cheminement oui, mais vers qui, quoi? / les chantiers de la vie, quels sont-ils? / les accomplissements / les certitudes et les incertitudes / les points sur les i / les égarements / les joies venues des buts atteints / les murmures dans l’attente de ce qui doit arriver / les notes d’espoir glissées à qui avance avec peine / nécessité de la patience / l’effroi / confrontation au renoncement / la confiance, toute et encore / la persistance / nécessité de dire, voire de crier / la réalité / la totalité / la continuité nourrissante / le travail, le travail encore / inlassablement témoigner ensemble par tous les temps / oser dire / les profondeurs…
La générale publique se poursuit.
Montent en soi – en autrui peut-être - des interrogations: ce concerto pour chœur place-t-il chacun, chacune hors de tout choc émotionnel, ou en produit-il un, plusieurs? Me dit-il ceci: après avoir accueilli cette oeuvre, tu ne pourras plus être cause de peine, plus jamais guerroyer? Ce concerto conduit-il à penser que plus rien d’autre ne compte que ces voix entre terre et ciel? Marque-t-il à jamais celle, celui qui se donne totalement à l’écoute de l’œuvre? Répond-il aux uns, aux autres: oui, l’inattendu, comme le sublime, vient du lien entre la spiritualité et la musique?
On ne retourne pas
chez soi, pas tout de suite, après les dernières notes. Parce que - par Gregor (auteur du texte) et Alfred (compositeur), par les membres de l’Ensemble vocal de Lausanne et Guillaume son nouveau chef - grandement imprégné par l’avant-dernier paragraphe du texte: Complète cette œuvre / Que j’ai commencée dans l’espérance / Et en ton nom / Pour que mon chant puisse soulager / Et guérir les blessures du corps et de l’âme. Imprégné? Davantage: habité.
Dix lignes avant la fin,
voici selon d’aucuns le mot ayant pris forme au fil de l’écoute du concerto pour chœur. Délivré par l’EVL, il apparaît dans un moment de grâce : Si mon humble travail s’achève / Avec ta sainte bénédiction / Que l’esprit divin qui l’habite / Se joigne à ma faible inspiration… Deux phrases encore et tout aura été chanté. Tout sera entré dans l’âme du lecteur de paysage sonore, à l’écoute du livre d’un mystique. L’ouïe, la vue ont porté le message dans l’être pour qu’il gagne en humanité.
Le mot
a pris forme au fil de l’écoute. Il habite maintenant l’entier de celui ou de celle ayant vécu intensément, entre terre et ciel, l’assemblage des six lettres formant h u m b l e. «Il faut ressentir vraiment quelque chose pour pouvoir exprimer», dit une dame au moment où le silence succédant aux ultimes notes - impressionnantes - du concerto est interrompu par les applaudissements. Quelqu’un, derrière soi: «Donner cette œuvre dans une cathédrale!». Une voix, venue on ne sait d’où: «Oser l’humilité».
PhilGo