L’autre, les autres sont-ils comme tout le monde? Lorsque, dans un bon dictionnaire historique de la langue française, on a lu l’histoire de cet adjectif, pronom, nom masculin - c’est selon - puis mis en mémoire quelques significations (le reste, le deuxième, le suivant, le prochain, différent), un bout de chemin est fait. Le Robert (édition 1995) propose pour sa part aux passionnés du français de se pencher, afin d’en savoir davantage, sur huit mots: adultère, altercation, altérer, alterner, altruisme, notamment.Le titre de cette rencontre autour d’un mot au singulier et au pluriel a, lui aussi, une histoire. La question est venue à l’esprit d’un marcheur empruntant depuis des années le même itinéraire en ville, plusieurs fois par jour. Elle s’est présentée au printemps, quand un peu tout semble changer avec l’arrivée des couleurs dans la nature, l’allongement des jours, l’apparition de sourires sur des lèvres, une joie de vivre plus marquée. «Elle est venue un mardi matin - précise le marcheur - alors que je regardais chaque adulte croisé sur le trottoir.»Au cours d’une nuit, poursuit l’homme, j’ai placé dans ma tête un questionnaire. Les réponses attendues devaient toutes avoir pour première lettre la dix-neuvième de l’alphabet. Objectif: compléter la liste des noms communs attachés à ma personne. Cette nuit-là j’ai prononçé à mi-voix sacré, silence, solitude, spiritualité, sens, servir. Voilà!A partir d’un certain âge, tout marcheur en ville, en montagne, en forêt ou plaine se pose des dizaines de questions. Il observe aussi l’état de sa sphère intime et celui de sa vie publique. Il s’arrête parfois, le temps d’analyser le monde, la vie, les gens - proches, éloignés, tous si possible - et les attitudes, les faits. Sempiternelle interrogation: autrui, mon prochain, quid? Elle s’est présentée jeudi sur le trottoir provisoire mis en place par les ouvriers chargés de la réfection de l’avenue à hauteur de la pharmacie, à côté de l’église. Voici un écho de sa réflexion.Elle, elles, lui, eux: qui a des droits sur tout ou partie de ma personne, corps, cœur, esprit, âme ? Elle, elles, lui, eux: qui donc pour souverain du monde des humains ? Jusqu’où suis-je moi, es-tu toi? Ces questions sont à ce point puissantes qu’elles peuvent ébranler le plus sage des vivants, le fissurer même, voire rompre son lien avec l’humanité, a-t-il déclaré au chroniqueur, avant de poursuivre: - Quoi, s’arroger des droits, des pouvoirs sur l’autre, les autres; formuler au fil des jours, à leur endroit, des critiques, des exigences; attendre de lui, d’elle, d’eux un comportement déterminé, finalement disposer leur être?Pour d’aucuns, certains droits et devoirs fondamentaux exposés dans la Constitution fédérale suisse font parfois penser à des passages de la Bible. Au nombre d’eux la dignité humaine, l’égalité, la protection contre l’arbitraire et celle de la bonne foi, le droit à la vie et à la liberté personnelle, la protection des enfants et des jeunes, le droit d’obtenir de l’aide dans des situations de détresse, la protection de la sphère privée. Mais encore le droit au mariage et à la famille; la liberté de conscience et de croyance; la liberté d’opinion et d’information. D’autres libertés: la langue, la science, l’art, la réunion, l’association, l’établissement.Lui, elle, pleinement autre parmi les autres. Sans droit sur ses semblables, a ajouté un marcheur empruntant depuis des années le même itinéraire plusieurs fois par jour en ville.Le chroniqueur a appris récemment que son interlocureur a quitté la dix-neuvième lettre de l’alphabet. «En l’état actuel de notre monde, a-t-il laissé sur une feuille de papier blanc, la quatrième lettre m’est subitement apparue passionnante. En effet, avec le D de divin et ses synonymes tels admirable, sublime, céleste, il y a de quoi m’occuper un bout de temps. Chaque être est un autre parmi les autres. Comme chacun, chacune est en certaines circonstances le deuxième, le suivant, le prochain, différent. Et pour toujours, sur terre, unique parmi les uniques.PhilGo