Les yeux nulle part. Le corps et l’esprit las. L’âme? Subitement un sentiment d’absence; est-ce possible?
Vidé je suis. Cela vous arrive-t-il, lance Paul de son balcon en direction du home pour personnes handicapées, là-bas, à l’autre bout du jardin à la fois potager, lieu de repos, espace d’exercices visant à entretenir un rien de forme chez les résidents autrefois nommés (note A: par Sœur Julie Hofmann) «les blessés de la vie», «les pauvres», tous physiquement malades. Mais personne sur les lieux à cet instant.Un jour, en partant à la découverte des environs, Paul s’était arrêté devant un panneau placé à l’intérieur des terres de l’institution, terres parcourues avec mille précautions par certains handicapés, vaillamment par quelques-uns. Ce qu’il avait lu sur la surface de métal? Il s’en souvient: «Donner sa place à l’autre». Invitation, prière, quoi au juste? Marqué par ce message, le locataire du trois pièces-cuisine (note B: situé au 3e étage, côté levant du bâtiment donnant à la fois sur la grande place du quartier, la cour de l’école, le temple, le jardin à la fois potager...) avait décidé d’observer les résidents avec, en tête, cet «Aimez-vous les uns les autres» que sa mère ne cessait de répéter à ses enfants. (Note C: pour Paul, aujourd’hui encore, cette invite rejoint dans une certaine mesure celle du panneau).Un jour, un jour, dit Paul après avoir lu par-dessus l’épaule gauche du bonhomme écrivant cette histoire, c’est dépassé. Prenant à témoin le pommier planté entre deux épicéas, droit devant son balcon, le voici lancer aux plantes du jardin ceci: - Je suis présentement las et cela compte. L’état de vide occupera très bientôt tout l’espace, de ma tête aux pieds. Donner, donner, donner encore alors que le vide non seulement a pris forme, mais se fixe partout dans mon corps, dans le chef même! Être tout à tous, engagé ici, là, là-bas, partout, souvent en permanence? Prendre à témoin la terre entière, lancer un s.o.s de type s.e.s (pour silence, espace, solitude), prier le ciel de donner à quelque autre ma place, le temps de recharger mes batteries au soleil du Créateur?«Vidé je suis, tu es, il est… Vidés nous sommes, vous êtes, ils sont. Ce n’est pas chrétien du tout de laisser des autres dépasser les limites… même pour de bonnes causes». Ce furent les dernières paroles de Paul sur son balcon, ce jour-là, alors qu’un orage se préparait.PhilGo