Eux, mais qui donc ? Présentation. Dans le cadre des concerts du dimanche de l’OCL (Orchestre de chambre de Lausanne), l’orchestre symphonique des étudiants de la Haute Ecole de Musique de Lausanne - l’HEMU, pour les familiers - donne la symphonie fantastique de Hector Berlioz. Impressionnant effectif, jugez plutôt : 14 violons 1 et 12 violons 2, 10 altos, 11 violoncelles, 9 contrebasses, une flûte, 3 piccolos, 2 hautbois, 5 percussions dont 1 en charge de deux cloches, 1 cor anglais, 2 clarinettes, 4 bassons, 4 cors, 4 trompettes et 1cornet, 3 trombones, 2 tubas, 4 harpes…Un orchestre donc. Un chef (Ralf Weikert). Un lieu (la salle Métropole, à Lausanne) comble : 1136 personnes assises, plus quelques-unes debout. Un rendez-vous: 11h15, 10 mars 2013, 6e concert du dimanche. Et maintenant les premières mesures d’une œuvre dans laquelle un public - totalement silencieux au fil du concert - va progressivement entrer. Ou plutôt vivre. Une heure. Vivre ? Plus fort que cela : exister comme rarement. C’est-à-dire faire silence en soi pour recevoir pleinement, par le phénomène physique que constituent les sons, l’indicible.Les musiciens de l’HEMU et les quelque mille deux cents humains dans la salle existent au-delà de la réalité matérielle, corporelle. Faute de pouvoir lire dans les esprits, chaque esprit, les cœurs, chaque cœur, ce qui se vit-là ne se décrit pas. Être. Pour de vrai, glisseraient des enfants. Pour de vrai totalement.
Midi, plus que midi ?
Le concert a pris fin. En fait se poursuit dans la sphère intime de nombreuses personnes. Certaines - les plus marquées par l’événement - ne consultent pas leur montre. Dans le hall du Métropole, à l’extérieur sur le large trottoir, chez d’aucuns des mots viennent aux lèvres.Trois sont prononcés à haute voix par un piéton à l’air débonnaire, faisant partie d’un groupe de quatre personnes. L’observateur de la scène est persuadé que ce groupe empruntera le Grand-Pont, puis probablement la passerelle donnant accès aux Côtes de Montbenon. C’est par là-bas que l’on trouve des places de stationnement ! Il suit donc le quatuor formé de deux hommes, dont un barbu, et deux femmes ; on pourrait penser qu’elles sont sœurs. Soudain, le glabre - on voit bien qu’il fait partie du groupe, mais se trouve à l’arrière présentement, comme les rêveurs, les poètes, les pas-comme-tout-le-monde, les originaux, ceux qui veulent se distinguer, disent les mauvaises langues - soudain le glabre parle à lui-même.Comme touchée par ce «feu du bonheur» qui augmente sa tonalité, la voix délivre ce que les passants vont entendre distinctement : Un monument musical! Puis cet adjectif : divin! Tout de suite, l’observateur-l’air-de-rien-parmi-les-piétons s’interroge : divin serait-il tombé des lèvres du bonhomme si la basilique mineure Notre-Dame de Lausanne (au Valentin) ne s’était pas trouvée à cinq minutes de là ? Mais, reprenant sa pacifique filature du groupe de quatre, il s’attache à tendre l’oreille pour savoir si le piéton glabre prononce d’autres mots. Il n’y en aura aucun jusqu’à la voiture beige parquée à côté du tribunal. Pilotés par le barbu, les deux couples quitteront les lieux après avoir marché durant quinze, vingt minutes.
Trois mots, puis un quatrième.
Pour une œuvre musicale de pareille envergure, de si belle interprétation (oui, d’accord, ce n’est idoine comme formule, mais cela dit bien ce que cela veut dire quand le temps manque pour s’exprimer comme on le souhaiterait, aurait lancé untel s’il avait été là), aucun superlatif n’est excessif. Le quatrième mot prononcé ce dimanche-là offre quelque chose de plus que les autres, admet tout rabat-joie : «divin» vient en principe du fond de l’âme, de ce fait réconcilie - au besoin - Créateur et créature, mais le prononcer marque l’appartenance à… ce qui nous dépasse, lanceront immédiatement des lecteurs.
Un concert tel celui…
dont cette chronique fait état, est un cadeau du ciel. Non seulement du fait de l’engagement total des jeunes musiciens dans l’exécution de l’œuvre, mais encore en raison du jour et de l’heure qui disposent le public à un rapprochement du mot musique et de l’adjectif divin.La musique de l’âme naît en partie de la musique produite par les sons. Assister - prendre part serait plus juste - à un concert du dimanche en fin de matinée réunit en quelque sorte le ciel et la terre, appelle à lancer «c’est divin !». Cette formule n’a rien de magique, mais par contre emprunte à magique trois lettres formant un nom féminin en lien étroit avec ce «divin !» qui, dans la vie dite de tous les jours, nous vient parfois aux lèvres. En écartant le texte d’une oeuvre, en s’attachant à la musique seule, comme le font parfois des personnes de tout âge, aller au concert permettrait de mettre de l’âme dans son être ? A chacun sa réponse.Grâce à eux, ces «autres» nommés musiciens, exécutant une œuvre
engagés pleinement dans ce qu’on nomme l’existence, l’inerte n’a pas sa place dans la liste des mots auxquels on tient.PhilGo