Dimanche, peu avant midi. Pour port, Saint-Sulpice VD. Le printemps. Grand beau.Tout grand beau temps quand l’on ressent la joie monter en soi. Une joie venue certes du Léman étendu à perte de vue. Mais surtout de la succession de sommets suisses et français en quasi totalité revêtus de neige. Tout à gauche, le Moléson. A droite, là-bas, le Salève.A l’extrémité de la jetée, une femme manifestement heureuse d’être. Là. A l’autre bout, un homme portant chapeau tout-temps, pliable, léger, imperméable. Soudain, une, deux, trois cloches annoncent midi. Jusqu’ici tournée vers le large, la dame cherche des yeux une église, un clocher d’hôtel de ville ou d’école. Immobile, les yeux dévorant le paysage, l’homme poursuit sa visite des lieux. Maintenant se déplace pour tenter de découvrir lui aussi un clocher. Les personnages de cette histoire (vraie) partent probablement de l’idée que les vibrations retentissantes et prolongées viennent des cloches de l’église romane devenue temple nommé prieuré de St Sulpice.La dame retourne à son dialogue avec les montagnes et le lac. Dialogue ? C’est probablement le bon mot. Parce qu’il ouvre l’humain à des rencontres à la fois extérieures et intérieures avec la nature, l’univers des individualités, le monde quoi ! L’homme se dirige vers le monument d’époque romane, tout en étendant ses bras au maximum.(Note : de retour chez lui, double-mètre en main il constatera que la distance de l’extrémité du majeur de la main gauche à celle du médius de la droite équivaut à la longueur de sa personne : un mètre huitante deux.)Parvenu à une vingtaine de mètres du Prieuré, son attention est attirée par un homme fumant la pipe ; il croit le connaître. Tout le monde vit cela un jour ou l’autre : qui est-ce, déjà ? Manifestement, la question vient également à l’esprit de cette personne. Les deux se rapprochent, l’un lance «Nous nous connaissons, je crois ?! » L’autre acquiesce. Annonce qu’il sort du culte. Enchaîne en demandant au vis-à-vis son nom. Dit se rappeler la profession qu’il exerçait, souhaite connaître le nombre d’années d’activité professionnelle dans ce domaine, reçoit pour réponse trente.Silence durant une poignée de secondes, puis de l’homme qui sortait du culte jaillit cela : - Je vous ai vu tout à l’heure marchant les bras tendus sur les côtés… Trois-quatre secondes encore, et… Vous étiez en train de prier ? Stupéfait, car c’est la première fois en sept décennies d’existence que la question lui est posée sans détours, l’homme au chapeau tout-temps répond : - Oui, je priais, mais dans un pareil paysage s’ajoutent, en vrac : une connexion à la contemplation ; la nécessité de faire travailler cette partie du corps ; une petite joie d’appartenir à l’univers des humains et au monde, quoi encore…Au silence durant deux poignées de secondes a succédé chez l’homme qui marchait les bras tendus sur les côtés un «Portez-vous bien !», puis un «Bon dimanche !» et, peu après, un temps de réflexion. Thème général : les relations humaines à travers les décennies ; la prière joyeuse en tout lieu toute circonstance ; la conduite de sa propre existence parmi les grands mondes que sont la nature, la spiritualité, la vie active (professionnelle, diront d’aucuns), la vie en solo, ou familiale, et celle avec tout le monde.Reste cette question : pourquoi l’homme qui, dans la nature et, ce dimanche-là à proximité du Prieuré de St-Sulpice, étendait ses bras au maximum, jusqu’à atteindre sans s’en rendre compte la même distance que celle entre la plante de ses pieds et le sommet de son crâne, ainsi formant une croix, pourquoi a-t-il rencontré un chrétien d’une autre confession alors le programme du jour comprenait une toute simple visite au paradis terrestre en empruntant une jetée ?PhilGo