Qui a connu l’appel en classe ou ailleurs se souvient toute sa vie de ce moment particulier : entendre prononcer devant tout le monde son nom et parfois son prénom. Puis répondre «présent!».Cet instant constitue une attestation de sa propre existence, ici même, soi, en chair et en os, cœur, esprit. Soi tout entier. La réalité, quoi ! La trentaine de lignes que le Dictionnaire historique de la langue française (éd. Le Robert) consacre à présence donne une vaste idée de l’importance de ce nom dont l’origine remonte au 12e siècle.Etre là, vivant parmi les vivants. Maintenant. Présent. En personne. Physiquement. Naturellement. Réellement. Ce n’est pas rien aurait dit, souriante, tante Margot qui a quitté ce monde et passé aux siens le goût de vivre pleinement. Non seulement ce goût-là, mais celui de l’histoire et du sens des mots. Son filleul a confié au chroniqueur ce qui précède et, en partie, suit. Après avoir passé un quart de la nuit, a-t-il précisé, à établir des liens entre présence et… Mais voici.Présence comprend toutes les lettres d’un mot important: père. Doter l’un et l’autre nom commun d’une majuscule et l’on entre dans le sacré. Mais c’est d’une autre approche dont il est d’abord question ici. Une approche profane, conduisant à s’interroger : le père de famille est-il toujours, assez souvent, plutôt rarement, jamais véritablement présent quand la famille est réunie ? Qui n’a pas entendu, remarque le filleul sus-mentionné, des enfants lancer à leur père en diverses circonstances «T’es présent papa ?». D’aucuns, aussitôt taxés de «mauvaise langue» paraît-il, glissent qu’il est parfois, voire souvent difficile pour un père de prendre et garder la parole - ce faisant, de manifester sa présence, de communiquer - quand veillant à tout, sur tout, l’épouse et mère est là, en personne.Le «T’es présent papa ?» dit beaucoup de choses en lien avec les difficultés de la vie, glisserait tante Margot à l’oreille du lecteur, de la lectrice. Aujourd’hui, la question est parfois douloureusement ressentie par des pères.De l’avis d’adultes prenant de l’âge, comme l’on dit, la présence à autrui semble régresser depuis les années soixante. L’amélioration des conditions de vie, le goût marqué pour une liberté la plus étendue possible, la télévision et d’autres moyens dits de… communication, malgré une certaine utilité, éloignent physiquement, mentalement les humains les uns des autres. Être là, maintenant, en personne, dès lors réellement; offrir spontanément sa disponibilité, un coup de main, de cœur, d’esprit, d’âme se raréfie lentement. Ici, là, des lecteurs attentifs au fonctionnement de la société s’interrogent : les spécialistes des religions observent-ils une régression de l’attention portée par la société à ce qui a trait à Dieu ? Les pros de la sociologie et autres domaines ayant les hommes, femmes, enfants en permanence sous les yeux sont-ils étonnés de l’évolution ou de l’involution d’un certain nombre d’uniques parmi les sept milliards d’âmes sur Terre en 2012, uniques qu’ils scrutent à longueur de journée ?(Subitement, une question-réponse s’introduit dans la réflexion : Si le Père éternel est présent en chacun, chacune… être, humain, absent aux autres, apparaît impossible.)Le mot présence ne figure probablement pas au nombre de ceux employés couramment au fil des jours dans les familles.. Le fait de comprendre toutes les lettres du nom père devrait-il inciter chaque père de famille à mettre le mot présence en discussion à table, en voyage, en vacances, en balade ?Le questionnement a pour fonction d’éveiller ici, réveiller là ce qui peut rendre l’humain présent au monde. Une présence totale à autrui devient réelle quand le corps entier est libéré de tout. Tourner un bouton, presser sur une touche, activer un dispositif, aussi perfectionné soit-il, revient à se tenir à distance d’autrui. La véritable présence à ses semblables apparaît dans une nature humaine pleine et entière lorsque aucun objet d’aucune sorte, rien ne s’interpose.Le filleul de tante Margot a laissé ce message :
Pères, donnez de la voix, et d’abord du cœur. Le temps est venu. En famille, en société, partout faire de la place à une véritable présence.Lêpalapapa…Rencontrée au moment de «mettre sous presse», au cours d’un bref échange de vues sur la présence une dame livre le premier assemblage de mots de l’aînée de ses filles : « Lêpalapapa…». Tôt le matin, le père partait au travail à 70 km du domicile familial ; il retrouvait les siens à l’heure où les petits enfants dorment depuis plus d’une heure déjà. «Lêpalapapa» disparaissait le samedi et le dimanche. Le constat a duré deux ans. Il a cessé quand le père a trouvé un poste de travail à une douzaine de kilomètres de la maison; en semaine, cela a permis de prendre, à trois, un à deux repas principaux.PhilGo
Veuillent le webéditeur et les lecteurs autoriser le chroniqueur à rendre ici hommage à un humble père de famille, né le 11 novembre 1910, aujourd'hui disparu, qui sa vie durant par sa présence en tout temps à toute heure non seulement aux siens mais à autrui dans le besoin, prêtant main-forte et soutien moral, fut exemplaire.