Vendredi-saint, vers la fin de l’après-midi. Citadins et fiers de l’être, deux randonneurs découvrent une région située à moins d’une heure de leur domicile. Enchantés les voici non seulement par le calme, la diversité d’un paysage étendu, l’architecture des habitations, mais la présence de ce qui ne se trouve pas dans leur canton : des chapelles, comme déposées ici et là par deux doigts célestes sur des terres d’un vert printanier suffisamment marquant pour susciter un Oh ! dont l’usage avait depuis longtemps disparu de leur langage familier, peut-être en raison d’un âge laissant peu de place à la manifestation de l’émerveillement.Enchantés, toujours, à la vue de clochers d’églises de villages plus menus qu’étendus, les voici faire étape à l’Auberge du pèlerin, puis au grandiose lieu de dimension réduite auquel un autre Saint Maurice que le célèbre (à moins que…) a donné son nom. Les voilà s’attarder sur les flancs de collines et les fonds de combes, à l’orée de forêts, au bord de prairies. La région est à ce point paisible que, le lundi de Pâques, ils décident de poursuivre leur visite de ce coin de pays jusqu’ici jamais parcouru quoique connu pour la beauté des vitraux dont un monastère et des églises des environs sont pourvus.Nouvelles découvertes de menues choses propres à la nature et à l’aménagement du territoire. Exploration de sites boisés et d’autres, empruntés ceux-là par une rivière dans toute la longueur du district. Les randonneurs avancent dans ce silence vivant que connaît toute personne respectueuse des lieux parcourus à la fois par la faune dite sauvage, les oiseaux, les gens, le chant du vent dans les prés et cultures, et celui - inoubliable - que perçoivent les humains totalement disponibles quand ils regardent les nuages.On parle peu quand la vie va son chemin en des lieux paisibles. Une heure succède à une autre; celle de la découverte laisse place à celle de la gratitude. La paix intérieure gagne tout l’être. Le randonneur devient à la fois attentif à tout et admiratif devant ce que certains nomment peu de chose : une fleur, un pan de molasse - le symbole de ce que l’on nomme «les autres», tant cette pierre-là sait réunir - sur le côté gauche de la piste menant au coude de la rivière; un caillou dont la couleur se distingue à bonne distance de l’endroit choisi pour faire étape. Vrai, on parle peu. Cependant, on avance en connaissance de soi, d’autrui, de la nature des lieux, bien sûr.Subitement, l’un des randonneurs éprouve la nécessité de faire silence dans tout son être. Un silence total. Son esprit libère aussitôt la phrase construite, en ce temps pascal, au fil de la fréquentation de merveilles du monde : Soignez votre âme car, elle, vous accompagnera dans l’éternité. D’ordinaire, le randonneur saisit les choses après les avoir retenues deux ou trois secondes dans l’antichambre de la compréhension, le temps de se préparer à une entière disponibilité. Mais la phrase est arrivée d’un coup, comme si elle tombait…du ciel. Elle s’est présentée tel un oui clair et direct, indiscutable. Soignez ? Evidemment, s’exclamera le lecteur, rien d’une formule de politesse : ils randonnent à deux, avancent de concert sur le même chemin. Deux, c’est le minimum de plusieurs, la reconnaissance de l’autre au singulier comme au pluriel ; souvenez-vous : …Ne faire qu’un avec l’autre, …L’un ne va pas sans l’autre…Cet été, abandonnant le traditionnel «Faites-vous du bien !» lancé par un père à ses enfants partant avec les leurs en balade, il dira Soignez votre âme car, elle, vous accompagnera dans l’éternité. Sûr, les enfants de ses enfants lui demanderont aussitôt pour quelle raison la formule a changé. Il répondra «Oh ! vous savez…». Mais les jeunes insisteront, c’est connu, jusqu’à ce qu’ils obtiennent le récit entier de l’histoire, à plus forte raison quand elle est vraie.«Durant la période pascale, alors qu’ils randonnaient à deux (…)». Lorsque le narrateur se taira, un «C’est fini ?» le contraindra à reconnaître qu’il n’a pas tout dit. On l’écoute. «Revenons aux débuts de la randonnée. Attirés par une colline proche de l’Auberge du pèlerin (une parenthèse pour vous dire que l’un des deux marcheurs s’étonne par trois fois, en son for intérieur, de la persistance de l’incitation à se rendre sur place, venue Dieu sait pour quoi), ils prennent la direction du lieu situé par l’Office fédéral de topographie à 841 mètres sur mer. Le chemin ? Herbeux, terreux, caillouteux, irrégulier, quoi. A proximité du point culminant, à ce moment-là seulement les enfants, ils découvrent le nom de l’éminence : La Croix.La vérité appelle à vous dire, les jeunes, que les randonneurs établirent très tard le lien avec ce jour-là : Vendredi saint. Une ration d’humilité fut servie sur-le-champ par un ange compréhensif, de service à cet endroit ce jour-là. Depuis, ils considèrent que la randonnée pédestre et l’humilité vont de pair. Maintenant, vous savez tout.PhilGo