Nos semblables et cependant différents, comment voient-ils le monde, les êtres? Où puisent-ils ce qui les guide dans la visite de leur propre univers? Questions d’un peu tout le monde dans une exposition, une salle d’attente, sur un quai de gare, autre part quand des inconnus défilent devant soi.
Sa représentation du monde et des êtres, un visiteur d’expositions d’art pictural choisit parfois de la confronter à celle de l’artiste peintre. Constat établi, il en reste là ou poursuit l’exploration au fil du temps. Devant une ou plusieurs œuvres, certains préfèrent s’imprégner de ce qu’ils découvrent. Puis au fil des jours revivre les instants d’émerveillement, de fascination, d’émotion parfois.
Chacun procède comme il l’entend pour satisfaire son appétit culturel. Ainsi prend forme l’acte de rencontre entre l’humain et l’art, acte qu’aucun service officiel ne délivre.
Regarder, recevoir…
et retenir un temps, longtemps. D’aucuns ajoutent : faire une pause dans la journée ou le repos nocturne, afin de revivre les instants au cours desquels une relation s’est établie entre l’artiste, son œuvre et soi debout devant, présent.
Le commencement de l’acte de rencontre, le contact en quelque sorte, tient tout entier dans ce qui, d’emblée, sans en connaître la raison, appelle l’œil à se diriger vers quelque chose. Plus encore : à se fixer sur un élément de l’œuvre alors que rien, vraiment rien ne dispose à cela. Les enfants, qui souvent vont droit au but, ont leur formule: «c’est magique!». Les adultes ne se contentent pas de cette manifestation de joie. Ils attendent qu’un cheminement leur soit proposé dans l’accomplissement de la rencontre. D’ordinaire, ils le trouvent dans le catalogue, souvent remarquablement élaboré.
Une piste, par ailleurs, peut convenir aux visiteurs. Pour voir le monde et les êtres, pour découvrir entièrement ces univers, se disposer à entrer dans l’ensemble de l’œuvre. (Parler simple, glisserait le prof de français: être pleinement présent à la chose, comme il en va avec autrui, permet une vraie rencontre). Puis contempler les visages et les mains. Les contempler avec une infinie délicatesse, une discrétion naturelle et ces autres dispositions personnelles qui résultent, comme l’on disait ou dit encore, d’une bonne éducation.
Contempler…
véritablement donne accès à l’éclat de la simplicité - cette splendeur universelle - et à la réalité d’un être. Les visages et les mains parlent un langage que l’école obligatoire n’enseigne pas. Avec une infinie délicatesse, des familles entreprennent d’ouvrir leurs enfants à regarder respectueusement les humains, tous uniques. Dans l’entier de chacun d’eux circule la vie sans qu’elle s’expose en permanence aux yeux de tous. Lire autrui, lire une œuvre…
Des pères et des mères exposent à leur progéniture l’histoire du monde humain à partir de splendeurs et misères fixées pour un temps ou toujours sur des visages, des mains. Parfois, ils emmènent les leurs visiter une exposition d’œuvres provenant de collections particulièrement saisissantes. Parmi elles, présentement, la plus importante collection privée européenne à ce jour, assurent Celia Banos et Caroline Messensee, auteurs des textes que le public peut se procurer au Palais Lumière, à Evian (Spendeurs des collections du Prince de Liechtenstein, jusqu’au 2 octobre
2011).
Face aux œuvres
Etre pleinement présent permet une vraie rencontre… Découvrir calmement scènes, mouvements. Devant telle ou telle œuvre, le visiteur s’immobilise car une relation s’est établie. Parfois, il se surprend à penser que tel personnage le regarde. Ou constate que tout ce qui se passe dans telle œuvre le concerne. Plus encore: comme associé à une scène, le voici murmurer…
…Dans La Conversion de saint Paul (de Peter Paul Rubens), tout à gauche, c’est moi. Egalement en haut à gauche dans La Déploration du Christ (P.P. Rubens). L’enfant au centre, sous la colombe de l’Esprit, dans Trois Anges musiciens (Andrea Procaccini), comme la femme à genoux à côté d’une colonne, au centre de L’Intérieur du Panthéon à Rome (Giovanni Paolo Pannini)? Mes tout proches…
Le sommet?
A la sortie de l’exposition, on s’échange entre amis les coups de foudre, tente un classement des cinq plus belles œuvres, garde secret le titre de celle devant laquelle on a craqué. Le catalogue (252 pages) sous le bras, déjà N. se voit chez elle ce soir même face à cette merveille offerte au monde par Pieter Brueghel le Jeune, dit d’Enfer: Le Recensement de Bethléem. Une huile sur panneau, 122x170 cm, un paysage inattendu. Et cette femme assise sur un âne (?), revêtue d’un immense manteau, cette femme sourit-elle? Si oui à qui, à chaque visiteur ? Assurément à chaque enfant participant, au moyen d’une brochure offerte à l’entrée, à la découverte de l’œuvre: «Regarde la peinture de Brueghel le Jeune et complète le mot croisé avec les choses que tu vois dans le tableau».
Le sommet, Saint Jean l’Evangéliste lisant (Guido Reni), trois doigts de sa main droite pressant les pages de l’ouvrage ouvert à moitié?
Les splendeurs des collections exposées à Evian, faut-il les chercher plutôt dans le Baroque, le Classicisme, l’époque Biedermeier ? Alors qu’on s’interroge, des visages et des mains reviennent en mémoire, tous parts de paysages humains qu’aucun catalogue ne pourra contenir tant est vaste le monde de l’être en sa nature.
Soi, autrui
Comment voit-on le monde après la visite d’une exposition? Après la lecture d’un catalogue, d’une documentation proposée sur place ? Après les sentiments exprimés par des visiteurs quittant les lieux?
Les splendeurs découvertes au fil de la visite d’une exposition font-elles progresser la capacité de s’émerveiller ? Les splendeurs de l’art pictural dépassent-elles en intensité celles résultant de purs silences recueillis au cœur de la nuit, ou de sourires venus des profondeurs?
Finalement, se perçoit-on un peu plus humain quelque temps après avoir non point passé, mais vécu une heure parmi des splendeurs?
L’interrogation, ce feu intime qui permet de faire route vers le pleinement être…
A leur façon…
nombre d’œuvres exposées au Palais Lumière glissent à l’esprit du visiteur que le visage et les mains de chaque humain demeurent les principales «portes d’entrée» ou «clés de contact» avec autrui.
A leur façon, ces «gestes» d’humanité que sont l’écoute, le partage, la bonté se tenant au cœur du regard, autre part, là où les hommes, les femmes, les enfants s’exposent tels qu’ils sont à la vue de leurs proches et des passants, font partie des splendeurs qu’aucun catalogue analyse, commente. Peut-être, en quittant le Palais Lumière, l’un ou l’autre visiteur se surprend-il à murmurer cela.
Phil’obs
avec l’agence pro info
Note
Réalisé sous la direction de J. Kräftner et C. Messensee, le catalogue des chefs-d’oeuvre Splendeurs des collections du Prince de Liechtenstein - la plus importante collection privée européenne à ce jour - comprend ceux ayant trait à la famille princière de Liechtenstein, mais également des scènes religieuses, mythologiques, de genre; des portraits, vues de villes et de villages, natures mortes; des sculptures, pierres dures, paysages d’Arcadie, notamment, ainsi que des pièces de mobilier.