Mardi matin. Une table et sept chaises sur le pré légèrement en pente, à droite des plantations du secteur horticole, au-dessous de la culture de petits fruits. Vu du troisième étage de l’immeuble proche (aux étages inférieurs, les locataires n’ont pas accès à la scène, une palissade recouverte de verdure faisant écran) on a vite compris que les handicapés mentaux et le personnel de l’institution partagent des neuf-heures un peu plus longs que d’habitude, en raison du beau temps. Ils parlent tranquillement ; cependant, leurs propos ne parviennent pas aux oreilles du spectateur. Et pour cause : les appels et les cris des enfants de l’école voisine occupent tout l’espace. L’heure est à la récréation pour tous.A part une femme en blouse blanche, qui est qui, quoi, autour de la table ? L’homme en salopette grise et bleue appartient assurément au groupe des jardiniers. Costaud, le fumeur de pipe élevant un bras en direction du temple proche semble fournir une explication avec l’assurance d’un chef de chantier. Penché sur son assiette, un homme sans âge à la fois fume, mange une pomme, du pain, boit du thé. Une personne se lève, s’éloigne de la table, revient, demeure debout puis s’assied, se lève à nouveau.Le petit groupe prend manifestement plaisir à partager au grand air quelques poignées de minutes, les pieds sur l’herbe verte, à une vingtaine de mètres de toute construction.Trop éloigné pour lire un rien de bonheur sur les visages, le spectateur constate cependant qu’il se dégage de la scène une paix, celle que l’on connaît lors des pauses quand tranquillement, parfois silencieusement, chacune, chacun nourrit le plus simplement du monde son corps et son esprit, quelles que soient ses conditions d’existence.Encore un peu de temps et, en moins de cinq minutes, plus personne. Ni dans la verdure, ni dans la cour de récréation de l’école au-dessous du temple. Sur le pré légèrement en pente, constate subitement le spectateur, deux chaises n’auront pas été occupées ce matin à l’heure de la pause.Comme chaque jour s’il fait beau, sitôt le lieu quitté par les résidents et le personnel de la fondation, des corneilles se déplaceront sur l’herbe. Comme souvent quand il observe les va-et-vient là en face sur le pré, le locataire du 3e étage s’interrogera: Comment se mesure l’état d’être chez un humain ? Pourquoi d’aucuns disent à propos des handicapés mentaux qu’ils sont un peu, pas tout à fait «les autres»?PhilGo