Se plongeant dans l’univers qui leur est proposé, les visiteurs défilent devant septante œuvres. La nécessité de quitter de temps à autre ses propres visions du monde, de sortir de soi pour puiser l’air vif à d’autres sources, incite d’aucuns à gagner Martigny. Depuis le 17 juin 2011, venant de Suisse, France et d’ailleurs, les visiteurs se comptent par milliers. Le 50’000e est entré le 27 juillet.Claude Monet (1840-1926) à la Fondation Pierre Gianadda. Le 20 novembre 2011, dernier jour avant que ses oeuvres regagnent le musée Marmotan (Paris) ou des collections suisses.Les œuvres des peintres livrent aux quêteurs d’émotion des parcelles de nature et des natures d’humains, toutes longuement observées avant d’être portées sur des toiles. Des visiteurs s’imaginent parfois à la place de l’artiste ; ils s’offrent ainsi l’occasion de prendre la mesure d’une situation, d’un fait, et de considérer ce que leur propre nature perçoit et désire ou non exprimer. Le visiteur d’une exposition se découvre parfois explorateur de soi. Avec ou sans émotion.La nature, l’humain…Captivé par ce qui établit un lien entre tout artiste plongé dans des paysages, et son propre être profond, un visiteur s’est laissé happer par certaines œuvres. Suivons-le.Nymphéas (œuvre 57). Dans l’un des mouvements blancs de l’étang, au centre, comme un visage de fillette aux deux-tiers tourné vers l’angle supérieur droit du tableau… S’y trouverait-il père, mère, famille ou quelque paysage céleste ?Le Pont japonais (62) n’est emprunté par personne. Splendide, mais on voudrait saisir le mouvement d’un être humain se déplaçant dans ce paysage. Un pont n’a de sens que s’il facilite le passage, n’est-ce pas ? Voilà bien une remarque de visiteur chez qui l’esprit pratique l’emporte le plus souvent sur le regard intérieur. Une seconde lecture de l’œuvre fera peut-être venir aux lèvres le mot symbole, aurait dit le prof d’histoire de l’art s’il avait été présent.Les Bateaux à Rouen (7) donne à voir sept ou dix marins en 1873. Dimanche gris sur la Seine ; eaux calmes quoique frappées par les rames. Un départ ou le retour ? Et, déjà, une nouvelle question : où en suis-je, où en sommes-nous ? Elle revient par temps incertain.Prenante, La neige à Argenteuil (11) bouscule même. Comment expliquer cette masse glaciale au premier plan : la manifestation d’une misère ? Et ce vaste ciel jaune-or en toile de fond, présent ici et là sur la neige : la capacité de l’artiste à offrir sur une surface réduite (55x74 cm) quelque vision de la condition humaine ? Quatre personnes se déplacent dans le grand froid ; au-dessus d’elles, une couleur superbe, indescriptible : pour messagère de la beauté céleste ? Ah ! s’il était possible d’interrompre dans son cheminement la dame au grand manteau brun, simplement pour lui demander ce qui traverse son esprit, en ce moment…L’ancienne rue de la Chaussée, à Argenteuil (5) séduit par le calme qui s’en dégage. Et la capacité de l’artiste à saisir le soleil dans sa présence sur des façades, des murs, tout. Sur la chaussée, sept à neuf personnes; de véhicule, point. D’habitations, une dizaine. Nous sommes en 1872. Au premier plan, se rendant vers le cœur de l’œuvre, une femme donne la main à un petit enfant, le regard tourné légèrement vers une autre femme qui, bientôt, sortira du tableau. Les personnages : simplement heureux ?Mauvais temps, Pourville (46). A ne pas mettre un homme dehors. Monet, cependant…Les Oliviers à Bordighera (27). Superbes, ils appellent tout poète à se rendre à cet endroit. L’œuvre ne comprend aucune personne ; elle laisse l’imagination du visiteur enrichir ce lieu d’âmes en recherche de paix.Dans les Champs de coquelicots près de Vétheuil (18), deux adultes et deux enfants tiennent en main le fruit de leur cueillette. Au bord du plan d’eau, là-bas, quelqu’un ? Quelqu’un…L’homme, la femme, l’enfant au fil de sa vie pose la question plus souvent à lui-même qu’à autrui. Se surprend parfois à entre’ouvrir la porte à la spiritualité. S’en trouve bien ou gêné.Tempête sur la côte de Belle-Ile (36). Nous sommes en 1886, mais ici à Martigny, en ce lieu d’exposition, on entend le choc des vagues contre les roches, avançant, sûres d’elles, dans l’océan en furie. Personne évidemment. Sauf le peintre, face à la réalité. Dans mes tempêtes, murmure le visiteur… On n’en saura pas plus.L’Allée des rosiers (66). Prendre son temps, tout son temps pour pénétrer dans l’œuvre. Elle interpelle : quelqu’un en attente, dans la partie supérieure ? Si oui qui, quoi?La Rue de l’Epicerie à Rouen (44). Pas un chat, à moins que, dans les zones d’ombre…En toile de fond, des tours annonçant quelque église, une cathédrale peut-être. Etrange grisaille pour une approche de l’âme. Dans l’au-delà, Claude Monet expliquera-t-il la raison de son choix?Tant à voir, ressentir, fixer dans la mémoire, et l’heure qui avance ! Rechercher absolument l’œuvre 61, Les Glycines. Sitôt découverte, demeurer à vingt pas. C’est une vue florale de la terre, pense un visiteur, exposée ici pour ces grands voyageurs que sont les lecteurs de continents non répertoriés. Une vue déconseillée aux scientifiques, techniciens, navigateurs en affaires, juristes, et chefs en tout genre. Aux enseignants également… quoique ces derniers, certains en tout cas, savent s’y prendre pour aborder le thème de l’immensité, celui de la diversité ou encore de l’autrement le monde. Une vue de l’antichambre du paradis ? La question fera bondir un visiteur théologien, sourire un moine. Devant pareille merveille se taire, l’écouter. Oui, écouter Les Glycines. Au catalogue, huile sur toile. En fait, le monde du cœur, ou celui que le lecteur nommera après l’avoir contemplé.Ne pas quitter la Fondation Pierre Gianadda sans s’arrêter à l’œuvre 43, 100 x 65 cm. Cathédrale de Rouen. Effet de soleil. Fin de journée. Devant l’édifice… Non, personne. De 1892 - date de l’œuvre - à ce jour, et tous les jours qui viendront, Monet prend par la main qui passe là, et le conduit à l’intérieur.Phil’obs et pro info,
Le 27 juillet 2011 (jour d’entrée du 50’000e visiteur)