Haute-Vue. Une impasse résidentielle dominant la ville et le lac, selon le Dictionnaire des rues de Lausanne (E, Corbaz, F. Vallotton, promoédition). Aucune trace dans l’histoire socioculturelle ou socioéconomique de la cité. Par contre, M.A. (Monsieur Alexandre; sa silhouette est connue dans les environs. Il passe ici, à pied, deux à quatre fois par jour ouvrable depuis au moins deux décennies) vient de se rendre compte qu’il dispose d’éléments à même de constituer un récit. Quid?PrimoVoici un chemin emprunté par fort peu de piétons et véhicules, pour accéder à des propriétés privées dûment séparées les unes des autres par des haies, des murets, des barrières. Au point de départ, trois panneaux: Haute-Vue, chemin privé, sans issue. A défaut de pouvoir l’emprunter pour aller sur place à cinq cents mètres d’ici, visible sur la carte swisstopo 1243, la source d’un cours d’eau formant limite entre la grande ville (130'000 âmes) et la localité (17'000) de l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz. Le ruisseau, la rivière - tout dépend du volume des précipitations - se balade au cœur d’un petit bois non entretenu. A partir du chemin de Haute-Vue, compter 225 pas pour l’y voir.SecundoLe 225e est posé en partie sur le chemin du Village et sur celui de la Plaisante; ils se rejoignent là, dans un coude de chaussée. Un endroit de rêve, assure M.A.: à certaines heures, surtout en hiver quand la nuit prend le relais du jour, provenant de l’Ouest, les sonneries des cloches de St Nicolas de Flüe et/ou celles du temple de Chailly offrent une qualité sonore d’autant plus pure que la circulation de véhicules et de piétons est, ici, quasi inexistante.TertioPosé pile sur la courbe de niveau 600 (mètres sur mer), déterminée officiellement, le 225e pas précède celui qui va permettre d’aller emprunter une sorte de couloir bitumé (3 à 4 pas de largeur, 50 d’un bout à l’autre) aménagé pour franchir le cours d’eau. D’aucuns nomment cela un passage; il est interdit aux véhicules.QuartoNombre de piétons empruntant de nuit ce couloir tressaillent durant une ou deux dizaines de secondes, voire davantage. Ce n’est pas qu’ils craignent de tomber à l’eau, des grillages (en plus ou moins bon état) sont placés de chaque côté du passage. Leur inquiétude vient de l’absence d’éclairage public, du silence en ce lieu, d’apparitions occasionnelles, la principale étant celle d’un sportif entretenant sa forme, ou encore de branches de toute dimension et de feuilles mortes sur le sol. À part ça, aucun danger. Mais on ne sait jamais: un animal, une rencontre… ce qui conduit d’aucuns à se signer ou implorer la protection du Ciel (v. note). M.A. passe par là; il assure que le diable dissimulé dans le fouillis d’arbustes et plantes de toute sorte, côté amont, n’a toujours pas saisi un passant.M. Alexandre confie une chose étrange.Depuis des années en chemin vers mon lieu d’activité, des panneaux officiels - chemin ceci, cela, en veux-tu en voilà - s’offrent à mes yeux. A l’une des extrémités du parcours, le passage sur la rivière dans le petit bois demeure sans nom alors qu’il comprend de part et d’autre une issue en reliant deux communes. Que faut-il voir dans cela?Une première réponse m’est venue à l’esprit: les ponts, les passages, les chemins offrent par nature une issue, permettent d’aller plus avant. Ceci encore: une haute vue sans issue revient - façon de parler - à se priver du sens du cheminement vers un but. Ainsi, j’oublie l’autre, les autres, ce qu’il y a d’autre, l’autrement…Et puis, il y a ceci: reliant des habitations, des lieux de vie, d’activité, le passage devrait avoir un nom. Or, rien de cela sur les cartes officielles des communes concernées. Cela étant, je propose de baptiser - que les ecclésiastiques me pardonnent cet emprunt à leur vocabulaire professionnel - le passage V’LA, à savoir «Vers Les Autres».Les autres… Qu’ils aient vue sur une cour, une pénétrante, la façade d’un grand immeuble, un parking, un carrefour, une station d’essence, un cul-de-sac, la caserne des pompiers, une ligne de chemin de fer, un dépotoir, des entrepôts, une venelle à bars. Ou vue sur un parc public, une école, un cimetière, les serres d’un horticulteur, une clinique, un musée…Un poète passe.Qui chemine avec cœur, sans boussole, non seulement emprunte au poète du dimanche sa nature, mais prend le ciel pour guide. Les pieds sur terre, il voit dans la présence de la voûte céleste une gigantesque issue vers l’éternité. Puis tente de quitter le sol en mettant dans son esprit, son âme tout le «carburant» accumulé dans son être au fil des rencontres, des partages, des actions entreprises avec d’autres humains. Mais, assez vite, se rend compte que le temps pour cela n’est pas encore arrivé.Qui chemine en récit ne sait pas qu’à l’extrémité Est du couloir bitumé (voir partie I) se trouve un chemin en pente, en amont et aval parallèle à la rivière. En bordure du chemin, un bloc de pierre, vertical, vestige d’un élément de portail qui, avec un second bloc, dans le temps, constituait l’entrée d’une propriété. Sur le quart supérieur du premier bloc, deux lettres: LA. Impossible de repousser ce qui vient à l’esprit: donner le ton, l’exemple.Donner. Seule une des lettres du mot autrui, âgé aujourd’hui de 932 ans selon le Dictionnaire historique de la langue française (éd. Le Robert), est présente dans donner. Elle occupe la première place de récit. Celui qui prend fin ici. Et celui dont l’élaboration vient de commencer chez le lecteur, se poursuivra le temps qu’il faut pour, un jour, capter l’attention d’autres cheminant sous la voûte céleste.
PhilGo
(Note) Entre nous, M. Alexandre, vous oubliez qu'aujourd'hui - la parution de Dieu (Frédéric Lenoir, entretiens avec Marie Drucker, éd. Robert Laffont, p. 266-267) le rappelle - "on ne parle plus à Dieu au ciel, mais on le découvre comme une source au plus intime de soi".
Il reste, vous avez raison, que pour s'adresser à Dieu l'on porte souvent le regard - cette haute vue, en la circonstance - vers le ciel.