Deux annonces ont marqué ma semaine de congés. L’indemnité de départ obtenue par M. D. Vasella et l’annonce du retrait de Benoît XVI. Le premier va percevoir 72 millions de francs pour se retirer, le second 0 centime. Les médias ont souligné la dignité et la liberté qui marquent le geste du souverain pontife. Ils considèrent généralement que le «dédommagement» obtenu par M. Vasella est abusif et peut contribuer au succès de l’initiative Minder.Ce rapprochement illustre clairement deux maux dont souffre notre société actuelle. Le premier est l’individualisme. Le second est la survalorisation de l’argent.Commençons par le second. M.Vasella suit une logique de marché ou de donnant-donnant. Il est encore jeune (60 ans). Il pourrait donc pratiquer des fonctions analogues à celles déjà exercées pour des entreprises concurrentes. Dans une logique mercantile, il estime qu’il faut le payer pour qu’il renonce à exercer ses talents ailleurs jusqu’à l’âge de la retraite. C’est ce que les économistes appellent un manque à gagner sur six ans, d’où le dédommagement égal à environ six fois sa rémunération annuelle. Ce qui est intéressant ici c’est que, par définition, le manque à gagner est virtuel. Personne ne sait si le patron de Novartis souhaite encore travailler. Peut–être voudrait-il partir sur une île déserte ou se retirer dans un monastère? Mais sur une simple hypothèse, M. Vasella peut bénéficier d’une indemnité qui est égale à dix fois la totalité des salaires d’un professeur sur toute sa carrière. On est ici dans le non-sens économique autrement dit dans ce qu’Aristote appelait la chrématistique c’est-à-dire l’accumulation de la monnaie pour elle-même qu’il opposait justement à l’économie.Benoît XVI va bénéficier d’une retraite d’évêque sans autre indemnité que la considération de ses pairs et la reconnaissance des chrétiens du monde entier. Cette simplicité montre sa liberté vis-à-vis du pouvoir et de l’argent. Il le fait parce qu’il agit en lien avec l’Eglise. Et ceci nous conduit au deuxième mal cité ci-dessus: l’individualisme.Dans la société moderne nous vivons et travaillons tous dans des institutions petites ou grandes. Notre activité est interdépendante de celle d’autres personnes. Nos décisions doivent prendre en compte l’intérêt et la dignité de nos partenaires. Cette règle est à la base de toute éthique : ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent. Est-ce que M. Vasella accepterait que chaque salarié de Novartis calcule un manque à gagner au moment de son départ à la retraite ? Bien sûr que non. Il estimerait qu’avec sa retraite l’employé en question a été dûment dédommagé de ses services chez Novartis et il aurait raison.Cette comparaison entre les décisions de M. Vasella et de Benoît XVI nous conduit donc à la question essentielle du bien commun. La prise en compte de celui-ci n’intervient pas dans la prise de position du patron de Novartis qui se limite à des considérations individuelles. Elle est omniprésente dans celle du pape. Celui-ci agit par esprit de service. Il sait et il dit que son Eglise ne doit pas se servir mais servir le Christ et donc la loi d’amour qu’il nous a enseignée.Il est intéressant enfin de constater que ce souci du bien commun peut inclure une notion d’efficacité. Benoît XVI agit ainsi parce qu’il ne sent plus les forces d’assurer de façon pertinente la gouvernance de ce grand bateau qu’est l’Eglise. L’efficacité peut donc être mise au service de l’éthique. Le Christ a été efficace durant tout son apostolat. Il a fait ce qu’il a dit et dit ce qu’il a fait. Il n’a pas gaspillé son temps ou l’argent de ses disciples. Mais l’efficacité n’est pas une valeur en soi. Tout dépend des fins qu’elle doit servir. Nous reviendrons sur ce sujet dans une prochaine chronique.Jean-Jacques Friboulet