L’autonomie n’est pas un droit de l’homme au même titre que la liberté, pourtant elle en est la condition et la concrétisation. Sans autonomie pratique, la liberté devient rapidement une notion abstraite. Or, à l’époque contemporaine, la course à la spécialisation a pour contrepartie l’accroissement des interdépendances et donc l’abdication de l’autonomie.
L’aspiration à l’autonomie, à l’autodétermination, à
l’identité, sont inscrites au plus profond de la nature humaine. Il suffit pour
s’en convaincre d’observer la joie de l’enfant à chaque fois qu’il conquiert
une nouvelle parcelle d’autonomie, ou – à l’inverse – de regarder la douleur de
celui qui subit une perte d’autonomie du fait du grand âge ou de la maladie.
Les grand discours et déclarations politiques parlent de liberté, dans son principe, mais glissent sur les conditions de l’autonomie. Or, c’est dans le quotidien de la vie ordinaire que s’acquiert et se forge l’expérience multidimensionnelle de l’autonomie, et de son contraire, la dépendance. Comment définir l’autonomie, comment la mesurer? Dans une première approche, elle peut être appréhendée comme l’ensemble des choses qui peuvent être faites sans dépendre d’une entité extérieure. Ainsi, l’autonomie se décline à divers niveaux: celui de la personne, de la famille qui habite sous le même toit, d’une communauté politique locale, voire nationale, etc…
Que savons / pouvons-nous faire nous-mêmes?
Depuis une ou deux générations déjà, nos sociétés se sont
lancées dans une course à la spécialisation qui culmine aujourd’hui en
hyperspécialisation. Elle est présente dans tous les domaines, dans celui du
monde professionnel, des objets, des services, des savoirs et des compétences.
Chacun, personne ou entreprise, université ou région, est – ou aspire à être –
le ou la spécialiste de quelque chose de bien particulier. Il espère et attend
que les autres s’adressent à lui au moment où ils auront besoin de sa
spécialité. Mais la course à la spécialisation a aussi un revers, une face
cachée: qui se nomme dépendance, ou plus exactement l’interdépendance des uns
par rapport aux autres. Tout cela au détriment de l’autonomie progressivement
rognée par la spécialisation.
Que savons / pouvons-nous faire nous-mêmes? Certains ont la chance de cultiver un potager, d’autres de savoir réparer leur voiture ou leurs appareils ménagers, d’autres encore de coudre et de faire des confitures. Certains savent encore comment composer leurs menus en fonction de leurs maladies, comment peindre ou bâtir, mais ces compétences sont de moins en moins présentes. Ces plages d’autonomie disparaissent, parce qu’elles sont abandonnées sans résistance au nom des spécialistes et de la spécialisation.
"D’un côté nous sommes toujours plus pointus, mais de l’autre toujours moins autonomes"
Marx, jadis, avait mis l’accent sur l’aliénation du
travailleur qui, avec l’industrialisation, était sur le point de perdre la
maîtrise et la compréhension de son œuvre pour devenir un exécutant de pièces
identiques. Aujourd’hui, l’aliénation ne serait-elle pas en train de gagner
notre quotidien de consommateur passif des objets et services que nous tend le
"spécialiste", le site ou le magasin "spécialisé". Or ce
même spécialiste – que chacun d’entre nous est dans sa vie professionnelle – se
spécialise sans cesse.
D’un côté nous sommes toujours plus pointus, mais de l’autre
toujours moins autonomes, pris dans le filet de la spécialisation. L’enjeu en
vaut-il la chandelle? A partir de quel point l’autonomie devient-elle trop
étriquée pour permettre le développement intégral de la personne humaine, prôné
par l’enseignement social chrétien? Un thème à mettre à l’agenda des réflexions
personnelles, familiales mais aussi politiques en 2020.
Paul H. Dembinski
30 décembre 2019