Dans ma dernière chronique, je soulignais que Benoît XVI avait également pris sa décision de renoncer à sa charge par souci d’efficacité. Il ne pensait plus avoir la santé suffisante pour assumer sa lourde charge. Cette décision a fait problème pour certains qui estiment que l’Eglise ne doit à aucun moment entrer dans une logique d’efficacité. Essayons de réfléchir à cette notion à la lumière de la pensée sociale chrétienne.Tout d’abord il faut noter que, quand nous parlons d’efficacité, nous nous situons dans le registre de la technique et donc du travail et non dans celui de la charité et de l’amour. L’amour est toujours gratuit. Il est donc étranger à l’efficacité qui relie les objectifs que nous poursuivons aux résultats que nous obtenons. Dans la vie économique, les entreprises marchandes cherchent à obtenir le meilleur résultat eu égard aux buts qu’elles se sont fixées. Elles ne s’inscrivent ni dans une logique de don, ni dans une logique de gratuité. Leurs objectifs sont le plus souvent purement financiers. Il faut le regretter et faire en sorte que ces objectifs intègrent une dimension sociale et de durabilité. C’est ce que les économistes appellent la responsabilité sociale. Mais on voit ici que ce qui est en cause est moins l’efficacité que le caractère unilatéral de l’objectif : l’obtention du maximum de profit à court terme.Est-ce à dire que l’efficacité ne doit pas être interrogée ? Bien sûr que non et celle-ci a été l’objet de nombreux travaux dans les sciences sociales. Nous voudrions ici la discuter sur deux sujets. Le premier se situe au niveau de la société dans son ensemble. La vie économique intègre, quelle que soit la période historique, quatre mécanismes : l’échange, la redistribution des richesses, la réciprocité (dont nous avons parlé dans une chronique précédente) et le don. Ce qui caractérise nos sociétés actuelles c’est l’importance accordée aux deux premiers au détriment des deux derniers. Or les deux derniers n’entrent pas dans une logique d’efficacité. Notre focalisation sur celle-ci risque de nous faire oublier ces deux mécanismes essentiels à la vie en société. Notre propension à ne pas nous soucier suffisamment de ce qu’il adviendra pour les générations futures ou pour nos partenaires dans le monde, nos difficultés à partager sont caractéristiques de nos pays européens. Certes les mentalités sont en train de changer sous l’influence de courants écologiques ou religieux. Mais les chrétiens sont encore insuffisamment engagés dans ce mouvement prôné pourtant par Benoît XVI dans sa dernière encyclique « Caritas in Veritate ».Le deuxième point d’interrogation concerne le travail. Au nom de l’efficacité et de la direction par objectifs, ont été mis en place, dans les entreprises, des instruments de gestion qui peuvent placer les travailleurs dans des situations impossibles. Tout d’abord le chômage quand des postes sont supprimés sans que soient examinées de véritables alternatives. Ensuite un stress impossible à gérer si la personne se voit imposer des exigences contradictoires comme un individualisme exacerbé et le souci du collectif ou la spécialisation et la polyvalence, ou encore une forte mobilité et le maintien d’une vie familiale. L’efficacité considérée comme finalité absolue de l’activité économique peut conduire à des drames.Ainsi l’efficacité doit toujours, être mise en rapport avec l’objectif qu’elle veut atteindre. Très positive si le but soutient le bien commun et la dignité des personnes (y compris dans la gouvernance de l’Eglise), elle est nuisible dans le cas contraire. Un chrétien ne peut a priori être opposé à l’efficacité. Il doit par contre s’interroger sur les fins qu’elle sert. L’efficacité peut être diabolique si elle est au service d’une culture de mort ou si elle nie les valeurs indispensables à la vie sociale.Jean-Jacques Friboulet