En général, le mot suffit pour éveiller la convoitise. Combien de querelles familiales ont-elles éclatées, combien de relations se sont-elles envenimées à la lecture d’un testament?
Aussi l’homme qui demande à Jésus d’intervenir dans le partage avec son frère semble bien sage. D’ailleurs, est-ce si compliqué? Ils sont deux, faisons deux parts égales, c’est ce que dit la Loi. Alors, pourquoi Jésus refuse-t-il d’arbitrer cette querelle?
Comme souvent, il nous entraîne dans une parabole. Et celle-ci présente quelques aspects insolites susceptibles d’attirer notre attention. L’homme riche cherche où mettre ce qu’il a amassé, c’est un problème d’occupation de l’espace. Et il réfléchit, élabore un plan, puis se parle à lui-même: «Je me dirai à moi-mêm : te voilà riche…» Il se parle comme à un autre pour qui il aurait travaillé, il lui promet une vie tranquille: «Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence». Puissance d’un imaginaire qui permet de croire qu’il y a un vis-à-vis là où il n’y a que solitude.
Puis Dieu intervient dans la parabole. Comme une tierce personne entre l’homme riche et son âme, cet autre à qui il promettait le repos. Dieu se glisse dans ce petit jeu de dédoublement et le traite de fou. C’est l’homme qui est traité de fou, lui qui parlait à son âme comme à quelqu’un d’extérieur à lui-même. «Tu es fou: cette nuit même, on te redemande ta vie». Pas de dérobade possible!
Plus de place pour la rencontre imaginaire entre toi et ton âme. Alors pour quelle rencontre veux-tu mettre tes récoltes de côté? Ce que tu auras mis de côté, qui l’aura? Il n’y a personne au bout de ton raisonnement insensé.
"L’homme ne saurait s’évaluer au poids de ses richesses. C’est Dieu qui pèsera son âme et le seul critère sera celui de l’amour."
Mais être riche en vue de quelqu’un d’autre, en vue de Dieu, voilà qui nous propulse loin de la logique imaginaire de la répartition des biens. La mort de l’insensé démontre le contresens de son existence: il n’emporte rien de ce qu’il a thésaurisé. La belle assurance de cet homme devenu riche est pure illusion: «Cette nuit même, on va te redemander ta vie».
Alors, être riche en vue de Dieu, Maître de la vie…
Le seul bien vraiment durable est l’amour. Il est vrai que l’amour suppose le risque. Il suppose que nous acceptions de nous décentrer de nous-mêmes, de mourir à nous-même, ce contre quoi nous cherchons justement à nous prémunir.
Jésus appelé comme juge pour partager un héritage refuse d’entrer dans le jeu du gain, du profit. Au contraire il le révèle et le dénonce. Il n’est pas venu pour juger mais pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, à ceux qui ont choisi de placer leur richesse en Dieu seul. Car lui-même est un pauvre qui a tout remis entre les mains du Père et n’a même pas une pierre où reposer sa tête. Dieu seul juge, lui qui a le pouvoir de donner la vie et de la reprendre.
L’homme ne saurait s’évaluer au poids de ses richesses, à la mesure des choses accumulées avec avidité. C’est Dieu qui pèsera son âme et le seul critère sera celui de l’amour: aurons-nous amassé pour nous-mêmes ou en vue de Dieu?
Sœur Véronique | Vendredi 29 juillet 2022
Lc 12, 13-21
En ce temps-là,
du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus :
« Maître, dis à mon frère
de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit :
« Homme, qui donc m’a établi
pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »
Puis, s’adressant à tous :
« Gardez-vous bien de toute avidité,
car la vie de quelqu’un,
même dans l’abondance,
ne dépend pas de ce qu’il possède. »
Et il leur dit cette parabole :
« Il y avait un homme riche,
dont le domaine avait bien rapporté.
Il se demandait :
‘Que vais-je faire ?
Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’
Puis il se dit :
‘Voici ce que je vais faire :
je vais démolir mes greniers,
j’en construirai de plus grands
et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens.
Alors je me dirai à moi-même :
Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition,
pour de nombreuses années.
Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit :
‘Tu es fou :
cette nuit même, on va te redemander ta vie.
Et ce que tu auras accumulé,
qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même,
au lieu d’être riche en vue de Dieu. »