Nous le savons tous, notre monde compte des millions de pauvres couchés comme Lazare devant le portail des riches demeures. Les pauvretés sont diverses: matérielles, oui ; mais aussi moins visibles, la misère spirituelle, la vie sans relations…
Ici, Jésus ne nous invite pas à une lecture sociale ou politique, ce n’est pas le sujet de l’évangile de ce dimanche. Pas plus qu’une description de l’enfer, même si ce texte peut éveiller toute une imagerie que nous trouvons d’ailleurs incompatible avec un Dieu d’amour. Ne tombons pas non plus dans le raccourci: plus on a souffert sur la terre, plus on sera récompensé dans le ciel et inversement. Le fameux opium du peuple!
Que nous dit véritablement ce passage de st Luc?
Jésus dépeint une situation en forçant le trait. Les oppositions sont marquées entre un homme riche de biens mais qui n’a pas de nom, vêtu somptueusement, faisant bombance et vivant à l’intérieur. L’autre personnage lui a un nom, Lazare, qui veut dire Dieu vient en aide ; il est riche de maux, revêtu d’ulcères, est affamé et vit à l’extérieur en compagnie des chiens. Un portail les sépare.
Si ce riche n’a pas de nom c’est peut-être pour que nous nous reconnaissions plus ou moins en lui?
Et Jésus, sans doute, veut aussi nous mettre en garde contre l’enfermement dans un pouvoir égoïste que provoquent les richesses mal exploitées.
Survient la mort.
Dieu n’est toujours pas nommé. On enterra le riche. On? des hommes sans doute, Dieu est absent de la vie et de la mort du riche. Il se trouve là où il s’est mis lui-même, au séjour des morts et des tortures.
Lazare est emporté auprès d’Abraham, le père des croyants, il entre dans la proximité divine où l’accueille le plus grand témoin de la foi.
"Et nous? jusqu’où va notre attention, notre bienveillance, notre soutien?"
La différence est maintenue, mais inversée. L’opposition est marquée par les espaces mentionnés: le pauvre est enlevé au ciel, le riche est porté en terre. Entre les deux, un grand abîme, comme le chaos qui régnait avant la création et où nous replonge tout péché. Infranchissable distance symbolique qui n’est pas sans rappeler le portail qui séparait le riche du pauvre Lazare. Dans les deux cas, on ne passe pas. La communication est impossible.
Mais le riche avait cinq frères. Il pense à eux, il veut leur épargner les tortures qu’il subit désormais. Cet homme aurait-il bon cœur? envers ses semblables, sa sphère familiale, sans doute. Dommage que son regard ne se soit pas élargi à d’autres milieux. Et nous? jusqu’où va notre attention, notre bienveillance, notre soutien?
Dans le dialogue qui suit, l’homme riche demande que quelqu’un de chez les morts aille prévenir ses frères. Abraham lui dit que les Ecritures suffisent. N’oublions pas que la parabole s’adresse aux pharisiens qui font justement grand cas de l’Ecriture, de la Loi, des Prophètes. Jésus veut ici les interroger sur l’usage qu’ils en font; n’est-ce pas comme s’il nous questionnait nous aussi, nous qui avons en plus les évangiles, quelle interpellation!
Mais même le retour d’un mort ne servirait à rien, car la foi ne s’appuie pas sur des prodiges. Elle est dans la communion et la communication. L’homme parle de conversion, Abraham de conviction. Une preuve ne fera jamais une conversion.
Sommes-nous des convaincus? des convertis? notre portail est-il ouvert?
Sœur Véronique | Vendredi 23 septembre 2022
Lc 16, 19-31
En ce temps-là,
Jésus disait aux pharisiens :
« Il y avait un homme riche,
vêtu de pourpre et de lin fin,
qui faisait chaque jour des festins somptueux.
Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare,
qui était couvert d’ulcères.
Il aurait bien voulu se rassasier
de ce qui tombait de la table du riche ;
mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
Or le pauvre mourut,
et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham.
Le riche mourut aussi,
et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ;
levant les yeux, il vit Abraham de loin
et Lazare tout près de lui.
Alors il cria :
‘Père Abraham, prends pitié de moi
et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau
pour me rafraîchir la langue,
car je souffre terriblement dans cette fournaise.
– Mon enfant, répondit Abraham,
rappelle-toi :
tu as reçu le bonheur pendant ta vie,
et Lazare, le malheur pendant la sienne.
Maintenant, lui, il trouve ici la consolation,
et toi, la souffrance.
Et en plus de tout cela, un grand abîme
a été établi entre vous et nous,
pour que ceux qui voudraient passer vers vous
ne le puissent pas,
et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
Le riche répliqua :
‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare
dans la maison de mon père.
En effet, j’ai cinq frères :
qu’il leur porte son témoignage,
de peur qu’eux aussi ne viennent
dans ce lieu de torture !’
Abraham lui dit :
‘Ils ont Moïse et les Prophètes :
qu’ils les écoutent !
– Non, père Abraham, dit-il,
mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver,
ils se convertiront.’
Abraham répondit :
‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes,
quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts :
ils ne seront pas convaincus.’ »