Une vieille dame m’interpelle dans un accent d’ailleurs: “Tu donnes une pièce?”
Elle se tient courbée, l’air triste et l’allure déguenillée; pourtant le timbre de sa voix sonne vif et autoritaire.Qui ne s’est jamais senti agressé au péage du coin de la rue? Faut-il donner une pièce et s’enfuir à toute vitesse, faire semblant de ne rien voir ni entendre, ou alors généreusement remplir l’écuelle tendue et engager la conversation en chrétien accompli?La réponse nécessite une observation scrupuleuse, car la faune des crève-la-faim connaît plusieurs espèces. Prenons d’abord le mendiant; c’est le professionnel, celui qui maîtrise tous les ressorts du métier. Il travaille en équipe sous la responsabilité d’un contre-maître gérant l’ensemble de la production. Chacun occupe une place choisie selon des études de marché rigoureuses. La ville est quadrillée; un réseau efficace s’active et rapporte gros. Si la mendicité égaye votre journée et vous paraît apporter un heureux attrait à la cité, que le service rendu vous semble aussi inestimable que celui de la voirie, alors donnez une pièce. Sinon ne donnez rien, vous aiderez ainsi les autorités, par les lois du marché, à éteindre la mendicité professionnelle organisée. Et si les scrupules de votre conscience vous hantent, dites-vous simplement que quelqu’un qui vous demande seulement une “petite pièce” ne crève pas de faim.Observons maintenant une autre classe de pauvres que l’on appelle clochards. Plusieurs détails les distinguent du mendiant professionnel. L'habit de travail, sale, usé, souvent inadapté à la saison, se complète d’une panoplie d’outils du pauvre: un vieux sac, des cartons, un chien, une canette de bière,... l’ensemble trahit la désorganisation. Le clochard paraît vivre sur deux mètres carrés de trottoir, mal situés, le long d’un axe peu rentable (les marchés porteurs étant déjà occupés par les pros, prêts à défendre furieusement leurs acquis). Mal dans son rôle, il est disgracieux et peu vendeur. Il sent fort et dépensera sa récolte de menue monnaie en alcool et tabac; son état d’épuisement laisse percevoir qu’il n’a pas la force de se relever tout seul, votre argent lui permettra sûrement de sombrer plus vite. Cette seconde espèce de pauvres présente de multiples sous-espèces, qui forment comme des degrés s’affaissant en inhumanité jusqu’à atteindre le fond que nous venons de décrire.Moralité, vous en serez peut-être convaincu, ne faites sous aucun prétexte l’aumône dans la rue.Il me revient pourtant à l’esprit la majesté dépouillée de l’Evêque de Digne, infiniment généreux, qui racheta l’âme de Jean Valjean. Nous relirons bientôt Victor Hugo, ces magnifiques premiers chapitres des Misérables où Monseigneur Bienvenu nous indique comment vaincre chrétiennement la misère, un enseignement modèle de catholicité et contre-exemple troublant apporté à nos cuistreries, cette fois-ci économiques.Pascal Fessard