L’initiative contre l’immigration de masse donne lieu à une véritable foire d’empoigne entre les milieux économiques et les partisans du texte qui recrutent au-delà de l’UDC, en particulier dans les cantons périphériques. Essayons d’y voir plus clair en rappelant quelques données historiques et quelques enseignements de l’économie politique.La Suisse a toujours été, depuis plus d’un siècle, un territoire d’immigration. Nos contemporains ignorent souvent que le pourcentage d’étrangers dans la population était avant la guerre de 1914 proche de celui que l’on observe aujourd’hui. La raison en était comme aujourd’hui la croissance de la production économique qui dépassait les ressources en main d’œuvre du pays.Qu’est ce qui a changé aujourd’hui et qui motive les craintes des partisans de l’initiative? En premier lieu l’existence des Accords de Libre Circulation avec l’Europe qui empêchent le simple renvoi dans leurs foyers des travailleurs européens sans indemnité de chômage comme cela s’est passé dans les crises passées. Ce déni de justice qui a permis à la Suisse de reporter la charge du chômage sur ses voisins, par exemple dans la crise de 1974, n’est plus possible avec les accords bilatéraux et l’économiste chrétien que je suis s’en réjouit.La deuxième crainte des initiants a trait à la situation de l’emploi dans les cantons périphériques. Si globalement la libre circulation a profité aux travailleurs suisses dans leur ensemble, elle crée de grosses difficultés au Tessin ou à Genève. Le nombre de frontaliers a explosé (60'000 dans le seul canton du Tessin, près du tiers de la main-d’œuvre) ce qui crée une sous-enchère salariale. Les jeunes diplômés ont plus de mal à trouver du travail à un salaire décent car les frontaliers peuvent se contenter d’un salaire inférieur. Les mesures d’accompagnement à la libre circulation pourraient résoudre ce problème par l’imposition d’un salaire minimum ou l’extension de conventions collectives mais les autorités faute de moyens et de volonté politique peinent à mettre ces mesures en œuvre.Faut-il remettre en cause des résultats d’ensemble positifs pour la Suisse en raison de problèmes apparus dans les cantons frontaliers? La prise en compte du Bien commun impose de répondre par la négative, mais ces mauvais résultats sont un symptôme des inégalités entre territoires générées par la libéralisation des échanges (de personnes et de marchandises) au sein de l’Europe. Les années 1980–1990 avaient été marquées par une convergence économique des pays et des régions. L’Irlande, le Portugal et, plus près de chez nous, les cantons périphériques en étaient de bons exemples. Depuis 2000 la situation s’est inversée. La libre circulation et la création de l’Euro provoquent un déclassement de ces territoires. Cette divergence est source d’instabilité sociale et politique et doit être corrigée. Nos autorités feraient bien de ne pas l’oublier en favorisant une aide spécifique aux régions qui sont mises en difficulté par ce processus.Jean-Jacques Friboulet