J’ai découvert un mot en tshiluba (langue locale de ma paroisse congolaise) qui me laisse songeur. C’est le mot tshianana qui désigne tant la gratuité que l’inutilité.Cela m’intrigue, car je ne comprends pas comment le même mot peut désigner des réalités si différentes: pour moi, par exemple, «travailler gratuitement» ce n’est pas du tout la même chose que «travailler inutilement, en vain». On voit bien pourtant le point de contact (l’argent n’est pas là!). Pourtant il me semble que (pour quelqu’un qui ne met pas l’argent au centre de sa vie, qui n’est pas un capitaliste pur et dur), c’est même tout à fait différent. «Travailler inutilement» détruit une personnalité, tandis que «travailler gratuitement» construit une personnalité!Est-ce que, dans la culture qui utilise ce vocabulaire, la différence est perceptible? Une langue et une culture qui n’ont pas les moyens de différencier la gratuité et l’inutilité, ne sont-elles pas une culture et une langue complètement capitalistes au sens «sauvage»? La question est redoutable surtout dans le contexte où l’exploitation coloniale a laissé des traces et des blessures!Dans une joute verbale autour de ce problème, on me rétorque: oui, un travail gratuit n’est pas inutile pour le bénéficiaire mais est inutile pour l’acteur. Or justement la noblesse de la gratuité est d’être féconde pour tous, tant pour l’acteur que pour le bénéficiaire...
Deux facettes incompatibles?
C’est le moment de me tourner vers leur bible et ses emplois du mot tshianana... Autour de la gratuité (des dons de Dieu par exemple) et de l’inutilité (des efforts humains, par exemple), des références existent qui se trouvent parmi les plus beaux textes de la Bible.Qohelet 1,2: Tshianana wa tshianana bionso bidi tshianana: vanité des vanités, tout est vanité. Ici le contexte est clair et ne souffre aucune contestation. Tshianana désigne ce qui est vain, inutile, du vent. Pour l’auteur de ce livre, l’activité des hommes c’est un ensemble d’efforts inutiles et vains, inconsistants et inféconds, «sous le soleil»...Dans un autre registre: Apocalypse 21, 6 et 22,17 reprennent en écho Isaïe 55,1. Que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement! (Ap,22,17). Dans les deux occurrences, la bible en tshiluba traduit gratuitement par tshianana. Or le sens fondamental et fort de ce «gratuitement» n’a rien à voir avec l’«inutilement»!Allons encore dans un autre domaine, celui de la foi et du salut. Saint Paul dit: Si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi notre foi (1 Co 15,14). Ici le premier vide est traduit par patupu (rien) et le deuxième par tshianana. Le sens des deux mots se rapproche alors très fortement du vain vent de Qohélet.A ce stade, je ne suis pas plus avancé dans mon questionnement. Le mot tshianana m’agace avec ces deux facettes: noblesse de la gratuité et inconsistance de l’inutile... Je vois que le mot se déploie sur deux registres différents et que les points de contact entre les deux existent mais sont difficiles à cerner (c’est peut-être simplement la richesse et la subtilité d’une langue!). Lorsque je discute avec des gens bilingues, qui comprennent le problème et maîtrisent les nuances des deux langues, ils restent hésitants et finissent pas se rabattre sur le dernier argument: c’est le contexte qui permet de distinguer les deux sens du mot. Peut-être... mais a-t-on toujours un contexte qui permette de faire les distinctions nécessaires?
Gratuité de l’incarnation
Je les pousse dans leur dernier retranchement: Dans l’annonce de l’évangile, le prédicateur peut lancer: «Jésus est l’homme de la gratuité» «Yesu udi muntu wa tshianana», ce qui est strictement vrai dans la théologie du Don du Fils de Dieu. Par contre: Jésus est «l’homme de l’inutilité» (qui s’exprime exactement de la même façon en tshiluba) est plus problématique: le don de son être a-t-il été utile à l’humanité ou non? C’est un enjeu de foi fondamental, ainsi qu’un enjeu de morale: mes actions humaines à la suite du Christ sont-elles utiles ou non?Je n’ai pas (encore) de réponse, mais on me met sur une voie intéressante: Jésus ne nous fait-il pas la «grâce gratuite» d’accepter de devenir un être de rien et de vent, par rapport au poids de gloire de sa divinité. Je me trouve donc aiguillé sur le passage fameux de la lettre aux Philippiens 2, 6-7: Le Christ Jésus, lui qui est de condition divine, n’a pas revendiqué son droit d’être traité comme l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition d’esclave. Devenant semblable aux hommes et reconnu à son aspect comme un homme...J’ai demandé à quelqu’un de me traduire du tshiluba en français et en mot à mot, et cela a donné ceci: Bien qu’il était au même rang que Dieu, il ne disait pas qu’il ressemblait à Dieu, mais il s’est fait homme de rien (muntu wa tshianana), s’est mis au rang d’esclave, ressemblant aux hommes, il se voit comme homme...Je nage toujours un peu, mais cela devient vraiment passionnant.
Les serviteurs inutiles
Au point où j’en suis, pourquoi ne pas faire une incursion dans un verset redoutablede l’évangile de Luc 17,10: «Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites: «Nous sommes des serviteurs inutiles (basadidi ba tshianana), nous n’avons fait que ce que nous devions faire». Dans toutes les bibles et toutes les langues, ce verset pose question. La bible en tshiluba se fend d’une petite note qui dit: Les «inutiles» traduisent en tshiluba les mots tels qu’ils se suivent, mais le sens exact est: «nous sommes toujours des serviteurs». Aveu d’impuissance du traducteur!Mais c’est intéressant, car ici ce qu’il faudrait faire c’est mettre ensemble les deux sens apparemment si peu compatibles du mot tshianana: être serviteurs inutiles, c’est servir gratuitement et généreusement tout en sachant que nos pauvres efforts sont un peu du brassage de vent face à l’action et au pouvoir de notre maître, le Seigneur Dieu du ciel et de la terre. C’est comme si la grandeur du service c’est de ne pas savoir comment Dieu juge nos actions. C’est entre ses mains; pour nous c’est du domaine de la confiance et de la disponibilité (certains exégètes proposent d’ailleurs de traduire le verset: nous sommes des serviteurs disponibles!)
Conclusion
Je n’ai pas résolu toutes les questions qui se posent autour de ce mot et des références qui l’utilisent, mais je m’aperçois que toute langue déploie des richesses et des subtilités qui ne font que mettre en évidence aussi ses faiblesses et ses failles. Traduire la bible (ou étudier les traductions de la bible) est une manière étonnamment profonde de nourrir sa foi et de louer la grandeur des cultures humaines. C’est en même temps totalement gratuit, totalement inutile, et très enrichissant.
Guy Luisier