Que vient faire le cinquième commandement dans les propos d’un économiste me direz-vous? Cette question je me la suis posée récemment dans la salle d’attente d’un médecin où deux jeunes dames (fille ou belle-fille?) étaient venues accompagner leur père âgé pour des examens. Quelle que soit leur motivation personnelle, j’ai pensé qu’elles appliquaient effectivement ce commandement du livre de l’Exode. Elles donnaient du poids à leur relation avec ce parent.
Peut-être le faisaient-elles gratuitement sans y penser. Mais peut-être aussi rendaient-elles ce service au nom du principe de réciprocité. Elles avaient pris conscience de l’interdépendance des générations et de la nécessaire complémentarité entre des personnes d’âge différent. Je me suis dit alors que ce cinquième commandement n’avait pas seulement une valeur morale et religieuse. Il était tout simplement une règle de bonne vie qui permet l’équilibre de la société.Une ancienne réflexion d’un ami théologien m’est venue à l’esprit. Il m’avait fait remarquer que ce commandement était le seul dans l’Ancien Testament à être écrit au présent comme si le Père nous laissait le temps de cheminer dans la compréhension des autres exigences (tu ne voleras pas, tu ne tueras pas …..) mais voulait nous montrer l’urgence de prendre au sérieux dès maintenant nos relations avec nos parents.Mon esprit a continué à vagabonder. Le présent est effectivement nécessaire au principe de réciprocité. Celui-ci implique, à la différence de l’échange, que nous sachions donner ici et maintenant pour recevoir demain ou ailleurs (d’une autre personne ou d’une autre communauté). Il s’agit d’un principe de solidarité qui repose sur la volonté. Il est à l’œuvre aujourd’hui dans ce qu’on appelle l’économie solidaire et est à la base de la soutenabilité. Les parents prennent en charge l’éducation et la protection de leurs enfants en sachant qu’un jour ils seront dépendants de la génération suivante pour leur vie et leur entretien. Le financement des retraites ou de l’AI ne peut venir d’un simple principe de redistribution (l’Etat paiera ou les assurances paieront). Il doit résulter de la prise de conscience que nous sommes inscrits dans une complémentarité des générations et des personnes. Nous avons besoin des personnes âgées, malades ou handicapées pour vivre une vie tout simplement humaine. J. Vanier nous le rappelle constamment quand il nous parle de sa communauté de l’Arche.Est-ce à dire que l’échange ou la redistribution sont à proscrire? Bien sûr que non. Ils sont aussi anciens que les sociétés humaines et sont nécessaires à la vie. Mais ils doivent s’accompagner du principe de réciprocité. Sans ce dernier il n’y a aucune chance que nous transmettions une terre accueillante à nos enfants et petits- enfants.
Je termine en citant une prière trouvée sur une sœur tuée en Algérie durant les tragiques événements des années nonante qui met l’accent sur le poids que nous devons donner au présent:
«le moment présent est une frêle passerelle; si tu le charges des regrets d’hier, de l’inquiétude de demain, la passerelle cède et tu perds pied. Le passé? Dieu le pardonne. L’avenir, Dieu le donne. Vis le jour d’aujourd’hui en communion avec Lui.»
Jean-Jacques Friboulet