J’ai entendu autour de moi nombre de personnes s’indigner face à Omicron: sa prolifération, les hôpitaux en surcharge, les mesures fédérales, et beaucoup d’autres choses. Et je me suis demandé, Jésus était-il enclin à l’indignation?
Il serait facile de le croire. Lui qui a chassé avec beaucoup de verve les marchands installés dans le temple. Lui qui s’est posé entre la femme adultère et ceux qui voulaient la lapider. Lui qui s’est assis en compagnie des gens de mauvaise vie, qui a commercé avec ceux considérés comme les plus vils. Lui qui a sans cesse prôné les valeurs du partage et de l’égalité de tous les êtres humains, femmes ou hommes, riches ou pauvres, vaillants ou malades.
Il a en quelque sorte témoigné ainsi d’une certaine forme d’indignation face aux injustices que les êtres humains instaurent et s’infligent les uns envers les autres.
En soi, Jésus avait des raisons plus que légitimes de s’indigner. Comme toute personne face à l’insupportable souffrance des plus faibles, des opprimés, des persécutés.
«Notre grand problème est la gestion, l’équilibre à trouver entre ces deux réalités: Jésus et Christ.»
Alors pouvons-nous simplement conclure que Jésus est un indigné, l’indigné qui est allé jusqu’à mourir sur une croix pour crier son indignation face au monde?
Je crois que ce ne serait pas tout à fait pertinent. Parce que nous réduirions Jésus à la prosaïque figure d’un contestataire. Et nous oublierions totalement ce pour quoi il est venu sur terre: cette mission christologique ou, traduite en terme plus profane, ce message existentiel de libération. Message unique qui nous montre de quelle manière le fondement, ce qui donne du sens, est venu s’incarner dans notre histoire, dans notre monde.
Jésus a été homme, mais ne perdons pas de vue qu’il a été aussi le Christ.
Notre grand problème est la gestion, l’équilibre à trouver entre ces deux réalités: Jésus et Christ. Si nous penchons un peu trop vers «Jésus», alors il est facile de ne retenir de lui que ses actes humains. Il serait un indigné au même titre que tous les indignés. En revanche si nous penchons vers «Christ», alors nous le déconnectons du monde et de notre histoire. Aucune de nos qualifications, aucun de nos adjectifs ne pourraient s’appliquer à lui.
Alors que penser? La Réforme a mis en avant la notion de grâce. Tout tourne autour d’elle. Même cette question du Jésus indigné. C’est en cela que la grâce est radicale. Sa radicalité tire sa force et sa légitimité en ce qu’elle est vitale et essentielle.
L’indignation. Réaction humaine à l’injustice polymorphe. Signe d’une volonté de ne pas en rester là. De vouloir changer ce qui est source d’indignation. Premier pas, éveil à la réalité, aux autres, aux contingences humaines – pourquoi certains naissent-ils avec une espérance de vie rabougrie? Pourquoi tant d’injustices?
«Un aveu d’impuissance accompagne l’indignation»
Ce mouvement d’indignation est l’une des formes, l’une des manifestations qui sont les prémices à l’action, à la révolution, à la prise en main de son existence. Ce mouvement est également une acceptation de la complexité de l’histoire et du monde. Et à la lumière de la grâce, cette indignation est avant tout la prise de conscience non seulement de l’imperfection des choses et des êtres mais encore de sa propre imperfection. En effet, un aveu d’impuissance accompagne l’indignation. Un aveu insupportable de faiblesse. Ce qui, en langage des Réformateurs du XVIème siècle, a été appelé le péché.
Que faire face au péché? Face à ce constat tragique de notre impuissance à consoler, à réparer, à instaurer justice et paix, à porter secours aux plus démunis, à promouvoir la paix et le dialogue, à respecter la nature et la création, à tout simplement vivre chacun et chacune en harmonie avec soi et les autres.
Et il y a un second temps, celui du Christ. Comme Jésus nous nous indignons, un jour au moins, de l’injustice de la vie. Alors Christ intervient. Christ est cette grâce qui avec nous contemple la misère de l’existence humaine. Trop imparfaite pour construire des choses parfaites. Trop faible pour œuvrer au bien de tous. Trop fragile pour ne pas céder à ses propres démons. Christ affirme à chaque être que malgré cette impuissance constitutive, ce que nous faisons et ce que nous vivons a et aura toujours un sens.
"Une existence chétive est précieuse parce que voulue et aimée par son Créateur."
Dans les histoires de la Bible, Jésus s’insurge contre les marchands du temple, se fâche du traitement des malades rejetés loin des villes, s’oppose, s’indigne. Jésus l’a fait dans un premier temps.
Et il y a un second temps, celui du Christ. Comme Jésus nous nous indignons, un jour au moins, de l’injustice de la vie. Alors Christ intervient. Christ est cette grâce qui avec nous contemple la misère de l’existence humaine. Trop imparfaite pour construire des choses parfaites. Trop faible pour œuvrer au bien de tous. Trop fragile pour ne pas céder à ses propres démons. Christ affirme à chaque être que malgré cette impuissance constitutive, ce que nous faisons et ce que nous vivons a et aura toujours un sens. Une existence chétive est précieuse parce que voulue et aimée par son Créateur.
Victoire de Dieu sur l’angoisse de l’absurde. Une puissance venue nous dire que face à l’injustice, à la maladie et même à la mort, nous pouvons exister sans crainte, avec le courage de la grâce.
Nadine Manson
19 janvier 2022