Avec "la prière de Simone", Bernard Litzler inaugure sa chronique politico-religieuse sur cath.ch.
Elle est apparue à la télévision, hagarde, prostrée, les tresses défaites. Visiblement, elle avait passé un mauvais moment. Des mains hostiles avaient déchiré ses habits. Et elle fermait les yeux, indifférente au brouhaha ambiant. Simone Gbagbo venait d’être arrêtée. Elle était là avec son mari, assise dans une chambre d’hôtel à Abidjan, entourée de soldats. L’âme des Jeunes Patriotes, ces miliciens scélérats, longtemps crainte et admirée, apparaissait sur nos écrans, livide, abattue. Une panthère assagie. Une Première Dame rabaissée. Et une femme atteinte dans son honneur.
Elle fermait les yeux, aux côtés de son mari pantois. Elle semblait plongée dans la prière, disent les commentateurs. Remerciait-elle? Ou se lamentait-elle? Etait-ce: «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» ou bien «Merci, Seigneur, de m'avoir laissé la vie»? Que disait cette chrétienne évangélique en son for intérieur? Se plaignait-elle que le «Christ de Mama», comme on avait surnommé son mari, en référence à son village natal, endurait un chemin de croix peu glorieux?
Impossible de savoir qui Simone invoquait. Mais elle venait sans conteste de vivre un séisme intérieur. Pourtant, elle en avait été convaincue, la Côte d’Ivoire avait été choisie par Dieu comme une terre d’élection. Et des soutiens des Etats-Unis l’avaient confortée dans ses convictions: «C’est Dieu qui mène notre combat et il nous a déjà donné la victoire», avait-elle clamé. Laurent Gbagbo, accroché au pouvoir comme à une bouée, était «le leader que Dieu mettait à la disposition des Ivoiriens», disait-elle. De surcroît, un arc-en-ciel miraculeux avait embrasé le ciel abidjanais le 19 mars: un signe divin en faveur du dirigeant contesté, avait aussitôt annoncé la presse amie.
Et patatras… La communauté internationale, l’ONU, les Français ont brisé le rêve de Gbagbo. A l’Hôtel du Golf, Simone fermait les yeux. Peut-être vivait-elle une prise de conscience, tardive, mais salutaire. On ne joue pas avec l’image de Dieu. Mélanger le religieux et le politique reste explosif. Et la justice n’absout pas les crimes commis au nom de Dieu.
Simone est tombée de haut. Derrière ses yeux clos, elle réalisait sans doute que le Très-Haut savait aussi rejoindre ceux qui, comme elle désormais, vivaient tout en bas.
Bernard Litzler