La reine d’Angleterre est morte. Étonnant de voir tant de personnes pleurer une souveraine qui n’avait aucun pouvoir politique.
Élizabeth II représentait cependant pour eux une autorité réelle. Elle a assumé sa position avec les heurs et des malheurs inévitables à notre condition humaine. Mais le fait que près de la moitié de la planète ait regardé son enterrement dit quelque chose sur notre besoin de figures qui rassemblent, qui autorisent, c’est-à-dire qui, par leur exemple et par leur stimulation, nous donnent le sentiment de pouvoir grandir tout en nous reliant les uns aux autres dans une communauté signifiante.
Étymologiquement le terme latin autoritas est dérivé du verbe augeo qui signifie accroître ou augmenter. Avoir autorité c’est favoriser la croissance, aider des personnes ou une communauté à vivre pleinement, à trouver leur vraie identité, à entretenir et renforcer un ensemble de valeurs instituantes. Celui qui exerce l’autorité est ainsi un «augmentateur» de la communauté, dit Hannah Arendt.
«On a pu voir un bel exemple d’autorité à l’occasion du deuil de la reine, chez Justin Welby»
L’autorité qui justement est différente du pouvoir discrétionnaire n’est pas libre, elle n’est pas une licence d’imposer. Elle tire sa force de conviction d’au-delà d’elle-même, de Dieu ou de l’origine d’une institution, de ce qui la fonde et en dit la vérité. Elle dit ce qui doit être, mais toujours en fonction de ce qui précède et de ce qui a été. Et ce qui a été se retrouve à la fois dans les récits fondateurs et dans les traditions, ces dernières marquant la manière concrète dont les actes créateurs ont traversé l’histoire en y laissant leurs traces.
Ceci nous ramène à l’Église et à nos figures d’autorité. On a pu en voir un bel exemple, justement à l’occasion du deuil de la reine, chez Justin Welby, l’archevêque de Cantorbéry qui est la plus haute figure dans l’Église d’Angleterre et dans la Communion anglicane. Ces derniers jours, une photo m’a frappé. On l’y voit en simple costume de clergyman, s’étant joint à un groupe de volontaires offrant écoute et réconfort spirituel à l’immense foule des personnes attendant de pouvoir rendre un dernier hommage à leur souveraine.
«L’autorité dans l’Église n’a de sens et de justification que si elle fait naître et croître le peuple de Dieu»
Sur la photo, il porte le gilet de ce groupe avec le logo Faith Team, il est là tout simplement au milieu de la foule, dans une posture d’écoute face à deux femmes anonymes. Quelle interpellation au niveau d’une réflexion sur l’autorité! Il sait revêtir toute la pompe de sa fonction quand il officie dans la cathédrale de Cantorbéry ou à Westminster, tout le décorum dont seuls les Anglais ont le secret, mais il sait aussi quitter tout cela, ne gardant comme signe distinctif que sa croix pectorale.
Peut-être que son autorité n’a besoin que de cette petite croix parce qu’elle fait référence à ce qui fonde toute autorité et en particulier toute autorité dans l’Église. Si l’autorité est ce qui fait naître et croître, ce qui permet la vie et la croissance, l’autorité dans l’Église n’a de sens et de justification que si elle fait naître et croître le peuple de Dieu comme corps du Christ et chacun de ses membres.
Quelqu’un, dans la page Facebook où cette photo apparaît le remercie de cette posture de simplicité et de disponibilité en l’appelant par la manière usuelle de s'adresser à lui: "Votre Grâce". D'habitude je suis réticent aux titres honorifiques, mais là, je trouve cela approprié. Une belle figure d'autorité gracieuse, c’est-à-dire reçue de Dieu, qui fait grandir parce qu’elle relie au Christ et par là nous relie les uns aux autres, tissant ainsi le tissu de son corps ecclésial.
Thierry Collaud
21 septembre 2022