Depuis un an, Greta Thunberg
invite les autorités économiques et politiques à entrer dans l’action contre le
climat en rappelant que la neutralité carbone à l’horizon 2050 est une
nécessité. Cet horizon impose de très importantes réductions d’émissions dès l’année
2030, ce qui pour nous Suisses est difficile, puisque celles-ci proviennent
essentiellement des transports et du chauffage.
De nombreux commentateurs
conservateurs des deux côtés de l’Atlantique voudraient que Mme Thunberg subisse
le sort de Cassandre, cette princesse troyenne, dont les prédictions justes
n’avaient jamais été prises au sérieux, à cause de l’intervention d’Apollon.
Ils lui reprochent en fait deux choses. La première d’être une enfant, la
seconde de faire de l’idéologie.
Le premier reproche fait sourire.
Au cours de ma carrière de professeur j’ai été confronté plusieurs fois à des jeunes
particulièrement brillants et réfléchis pour lesquels j’avais le sentiment de
n’avoir pas grand-chose à leur apprendre. Ce serait le cas, je pense, si
j’étais confronté à Mme Thunberg. Elle a lu et compris les rapports des
scientifiques sur le climat et ne fait qu’une chose: reprendre leurs
conclusions pour appeler à l’action.
La condamnation de la jeunesse en
tant que telle devrait faire sourire les chrétiens. L’Ancien Testament et
l’histoire de notre Eglise contemporaine sont truffés d’interventions décisives
de très jeunes personnes: le Roi David par exemple et plus près de nous
Bernadette Soubirous et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, entrée au Carmel à 15
ans.
"Pourquoi une telle agressivité contre Mme Thunberg?"
On reproche également à Mme
Thunberg de faire de l’idéologie. Elle développerait des prédictions
apocalyptiques de façon à faire peur aux adolescents et à les faire manifester.
Or, elle ne fait que rappeler ce que disent les Accords de Paris de 2015. Sans
mesure draconienne prise dans les 10 prochaines années, le monde sera incapable
de maintenir le réchauffement climatique au-dessous de deux degrés et ne pourra
donc plus en maîtriser les conséquences sans drame humain.
Alors pourquoi une telle agressivité contre Mme Thunberg, agressivité qui va jusqu’à mettre en cause son état de santé? A mes yeux la raison en est double. En premier lieu une forme de culpabilité. Nos générations connaissent ce que dit Mme Thunberg depuis une vingtaine d’années et les autorités politiques et économiques n’ont entrepris aucune réforme d’envergure à ce sujet. Certes on discutait d’environnement, mais on n'agissait peu ou pas du tout sur le sujet qui fâche: notre addiction aux énergies fossiles. Les énergies renouvelables (à l’exception de l’hydraulique) ne représentent que quelques pour cent de notre consommation. Plus grave, nous n’avons développé aucune vision d’ensemble. On met en avant les économies d’énergie mais dans le même temps on promeut des monnaies digitales émises par une technique (le blockchain) qui est un gouffre à électricité. Espérons que la loi sur le CO2 discutée actuellement au Parlement remédie à ce manque de vision et prenne enfin des décisions concrètes.
La seconde raison de cette
agressivité est l’idéologie justement. Nous avons dangereusement écarté nos
savoirs de l’observation de la réalité. Nous utilisons des modèles qui nient
les fonctionnements naturels et considèrent la nature comme une simple
ressource dans laquelle on peut puiser librement. Les progrès technologiques
nous ont grisés et nous nous croyons capables de réinventer l’Homme et son
environnement. Le pendant inévitable de cette démesure est le développement de
thèses apocalyptiques qui prédisent la fin du monde pour après-demain.
Les chrétiens devraient être
armés contre cette double tentation de la démesure et d’une vision
apocalyptique du monde. Ils savent qu’ils ne sont que les gérants de cette
terre. Mais ils savent aussi qu’à la suite du Christ ils doivent croire en
l’homme, à sa capacité de se renouveler et de trouver de nouveaux chemins dans
les difficultés. Les témoignages de nos contemporains et notre histoire
collective le prouvent abondamment.
Jean-Jacques Friboulet
2 octobre 2019