Dans la vie, il est impossible de remonter le temps. C’est pourtant ce que nous proposent les auteurs de l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse» en demandant que la Banque Nationale revienne à une forme d’étalon-or. Le texte précise en effet que celle-ci devrait posséder au minimum 20% de ses actifs en métal jaune et que ces 20 % sont inaliénables.
La Banque Nationale s’oppose fortement à cette initiative qui ne lui permettrait pas de conduire efficacement sa politique monétaire dans le monde d’aujourd’hui. Pour maintenir en particulier le franc suisse à son niveau plancher, elle a besoin d’acheter librement des actifs en devises ce qui deviendrait impossible avec la contrainte des 20%. Les auteurs de l’initiative semblent oublier que la Suisse n’est pas seule au monde et qu’elle se voit imposer aujourd’hui un système dit de changes flexibles où les parités des monnaies sont fixées librement sur le marché. La Banque Nationale doit tous les jours acheter et vendre des devises pour défendre le cours de sa monnaie.
On doit ici rappeler que l’étalon-or a été supprimé au début des années 1930 en raison des contraintes insupportables qu’il faisait peser sur les Banques Centrales en période de crise économique. Pour quelles raisons ressortir une telle idée aujourd’hui? A mes yeux il y en a deux. La première est citée dans le titre de cette chronique. L’or exerce une réelle fascination sur la population. On lui prête des vertus magiques alors que c’est le plus mauvais des capitaux puisqu’il ne rapporte ni dividendes, ni intérêts. Cet attachement à l’or traduit un véritable désarroi en période de crise.
La seconde raison est une mauvaise compréhension de ce qui fait la valeur d’une monnaie. Le franc suisse est une monnaie forte à cause de la production élevée du pays (une des plus fortes au monde par habitant). Il ne l’est pas à cause des réserves de la Banque Nationale. Si la production de la Suisse devait fortement baisser comme dans les années 30, le franc suisse serait fortement dévalué comme en 1936. La Banque Nationale ne produit pas la valeur de la monnaie mais assure la stabilité de cette valeur (la stabilité des prix) ce qui est très différent. Pour cela elle n’a nul besoin d’or. Elle doit être indépendante pour donner confiance aux marchés; elle ne doit pas subir la pression de dettes publiques excessives contrairement aux banques centrales américaine et européenne; elle doit pouvoir enfin librement gérer ses actifs en diversifiant ses placements et ses risques.
En cette fin novembre nous sommes confrontés à deux initiatives qui veulent stopper la marche du temps (l’initiative Ecopop dont nous avons parlé dans une précédente chronique) ou remonter le temps (celle dont nous parlons ici). Ces propositions traduisent une certaine nostalgie du passé. Cette nostalgie ne doit pas envahir l’esprit des chrétiens. Ceux-ci doivent tirer les leçons du passé et en faire mémoire1. Mais l’espérance leur fait regarder l’avenir. Toute crise économique est une forme de mort qui suppose des ruptures et des renoncements. Et la crise actuelle n’est pas terminée. Il suffit pour le constater d’observer la situation de l’emploi en Europe du sud où le taux de chômage excède toujours 25%. Mais la mort pour un chrétien ouvre vers la vie. Les difficultés et les incertitudes du temps présent doivent nous aider à construire de nouveaux chemins de croissance beaucoup plus respectueux des personnes et des exigences de la nature.
Jean-Jacques Friboulet
1 Je me livre à cet exercice dans mon dernier livre, "la naissance de l'économie moderne", Schulthess éditions romandes, 2014.