Le président de l’Ukraine a dit que le mal était de retour. Cette petite phrase concise est d’une portée sans nom en théologie. Elle évoque une question fondamentale non résolue: celle du mal.
Dans nos vies, il y a du prévu et de l’imprévu. Souvent ce qui est prévu est d’ordre plaisant. En revanche ce qui relève de l’imprévu se teinte fréquemment de la couleur des déboires et du malheur. Et lorsque nous sommes frappés par de l’imprévu aux accents de malchance, on se demande, ce que l’on a bien pu faire au bon Dieu. En théologie, j’ai été très intéressée par cette question du mal condensée dans l’impossible équation suivante: Dieu est tout-puissant/Dieu est bon/Pourquoi le mal?
J’écris cette plume tandis que le sort atteint des personnes autour de moi et les handicape dans la vitalité de leur quotidien. Et cela me rappelle l’image utilisée par Paul Tillich.
Un penseur, systématicien, que j’apprécie, et qui a étudié cette notion du mal. Il le nomme «le démonique». Il est à ses yeux une espèce de force destructrice s’en prenant à notre être pour le briser, le déformer et tenter de le démolir.
Par vagues, Tillich imagine le mal se déployant en lames et frappant le monde d’ondes négatives. Lesquelles tordent, altèrent, et dénaturent notre être. Visualisez-vous les statues africaines? Par exemple, celles qui représentent la fertilité et qui sciemment exagèrent à l’excès la taille des seins et du ventre des femmes. Ainsi s’exprime de manière symbolique et imagée l’idée de fertilité.
Pour Tillich, le mal agit ainsi en nous. En dénaturant l’équilibre de notre être, en le déformant jusqu’à la rendre monstrueux. Cette phrase relayée par tous les médias du président ukrainien Zelensky convoque presque naturellement les écrits de Paul Tillich. Tillich, allemand et Zelensky, urkrainien, ont tous les deux subi l’invasion de leur pays natal. La théologie de Tillich est aussi une objection à la violence du nazisme. Le mal tord et déforme l’être de Hitler jusqu’à le rendre abominable. Hitler demeure un être humain, mais sa personne est déformée, dénaturée. Nous parlons parfois de personnes inhumaines.
«La vie résiste au mal et se défend contre lui»
Pourtant rien de plus inhumain qu’un humain. Ici la notion du mal de Tillich prend tout son sens. L’inhumanité vient de la distorsion à l’extrême de l’humanité. Tels les seins démesurément représentés sur une statue africaine pour signifier la fertilité. Nos tendances malsaines et mauvaises sont démesurément accentuées par l’action du mal en nous. Le mal détériore nos travers et nos vices et les pousse au comble du supportable. Quoique partie prenante de nos existences, le mal, pour Tillich n’est pas invincible. La meilleure force alliée contre les ondes négatives s’appelle Dieu.
Certes le mal est en nous et autour de nous. Or, propose Tillich, la vie résiste au mal et se défend contre lui. Dans ce mouvement de résistance à ce qui frappe et atteint nos quotidiens, la vie oppose une force, une vigueur. Cette tonicité face au mal devient un vecteur énergique de vie. Tillich dirait volontiers, un vecteur courageux face au mal. Courageux face à toute situation nocive et ravageuse. Même lorsque nous n’entrevoyons plus d’issues, ou lorsque la fatigue du combat nous accable, une force alliée à notre courage d’exister offre une source de vie. Dieu est pour Tillich cette puissance dynamique, cette ardeur vitale, ce zèle primordial dans lequel nous pouvons puiser sans limite du courage et de l’énergie pour résister aux vagues maléfiques. Comment?
Le cran, le cœur, la patience, l’empathie, l’amitié, la solidarité et le courage d’être qui viennent d’on ne sait pas toujours où face au pouvoir du mal, dans le moindre de nos actes, ces petites choses sont le lieu où par la puissance divine nous ripostons contre toutes les manifestations du mal. Le mal est-il de retour? Il ne nous a jamais quittés, mais nous avons en Dieu la meilleure alliance pour l’anéantir.
Nadine Manson
25 mai 2022