Abbé Nicolas BetticherPain pour le Prochain – Action de Carême: un temps pour partager, se souvenir que nous ne sommes pas seuls dans ce monde globalisé. Alors oui, on est souvent d’accord de partager, d’envoyer son don pour les petits enfants qui souffrent, là-bas, bien loin de chez nous. Mais quand ces petits enfants devenus grands fuient leur pays parce que la misère et la violence les poussent à chercher le pain de l’espérance ailleurs, quand ils passent la Méditerranée au risque de leur vie pour venir chercher du pain chez nous, ça devient plus difficile, parfois.Alors on allume des feux sur les collines, comme en 1291, pour rassembler les troupes, brandir nos capacités à faire peur, l’arbalète dans nos coffre-fort tendue et prête à défendre la patrie. En Singine aussi, ce magnifique coin de terre fribourgeoise à la belle et vivante racine chrétienne, on allume des feux, parce que la Confédération et le Canton ont décidé d’ouvrir un centre pour requérants d’asile dans un ancien couvent de religieuses, qui ont tant prié pour la paix et le partage dans ce monde. On dit que ces requérants présentent un risque pour la société, ils sont trop nombreux pour ces petits villages aux alentours. Légitimes questions. Légitimes interrogations d’une partie de la population qui hésite et craint.Nous devons prendre très au sérieux ces interpellations. Mais nous devons aussi prendre très au sérieux ces très nombreuses personnes, habitants de cette terre sainte qu’est la Singine, qui ouvrent leur cœur et leur porte à ces requérants. Cette majorité silencieuse existe et constitue la fierté de cette région discrète du canton de Fribourg.Si ces jeunes viennent chez nous, c’est que là-bas, dans leurs pays, il y a certes des boulangers, mais pas de farine. Même si le pain de l’exil peut avoir le goût amer de la souffrance, du désespoir et de la solitude, mieux vaut cela qu’un désespoir certain.Alors ils viennent manger notre pain? Rappelons-nous: il y avait eu ce partage du pain: les disciples disaient au Christ qu’il n’y avait pas assez de pain pour tous: au bout du compte, il en restait 12 corbeilles pleines à craquer d’humanité partagée…Le thème de l’Action de Carême de cette année s’intitule: «moins pour nous, plus pour tous!». Pas mal comme slogan, surtout qu’il y aura toujours bien assez pour nous.Alors ces requérants d’asile viendront manger notre pain, bientôt, en Singine aussi. J’espère qu’il aura le goût de la paix, de la solidarité, de l’amour du prochain. La Singine sait se montrer solidaire, il suffit pour cela d’oser le risque du Bon Dieu! Et la Singine peut oser ce risque, elle l’a déjà démontré maintes fois. Cette terre est pétrie de sainteté de tant de fidèles qui ont cru en cette Suisse, terre d’exil. Les singinois sont magnifiques, quand on leur donne la possibilité de l’être. Des êtres ouverts au monde, car bien enracinés dans la terre de leurs ancêtres qui ont cru en l’avenir de ce pays. Et ils le savaient bien, les ancêtres, l’avenir n’est possible qu’au travers de l’autre, des autres.Alors il suffit d’un peu de pain, du vrai, celui qui, un certain jeudi saint, a été offert aux disciples en don d’espérance, pour tous.Oui, le pain du Carême deviendra un pain au goût d’humanité!