Dimanche, fin d’après-midi; j’écoute deux jeunes artistes nous transmettre le meilleur de leur savoir-faire et de leurs émotions au piano. Comme il est de tradition à Fribourg, elles le font gratuitement, une collecte à la sortie permettant de couvrir leurs frais. Parfait exemple de service artistique et de joie partagée. On est dans le domaine du don et ce don est primordial à la vie.Lundi matin, retour à la Faculté; immédiatement je suis confronté à une autre logique, celle de l’économie marchande où prévaut pour chacun la défense de ses intérêts. Le contraste est brutal et caractérise la condition humaine d’aujourd’hui. Dans le domaine des échanges monétaires on vend ce que l’on achète. On essaie d’y maximiser ses gains et le prix est là pour égaliser ceux du vendeur et ceux de l’acheteur. Dans l’échange prévaut ce que les économistes appellent l’équivalence des avantages et des désavantages. Cette équivalence est une forme de justice. Par contraste, on découvre l’injustice quand, dans une transaction, l’on est victime d’un vol ou de la corruption. Depuis la création de la monnaie bancaire au Moyen-Age, la logique de l’échange marchand n’a pas changé. Elle s’est développée d’abord dans l’agriculture, puis dans l’industrie et les services. Elle passionne toujours nos contemporains. Pour s’en convaincre, il suffit de constater l’explosion des échanges au moyen de l’internet.Cette logique de l’économie marchande s’est étendue très récemment aux services publics. Dans les transports, à la poste et parfois même à l’Université prévaut souvent aujourd’hui une logique de l’intérêt. La qualité du service est en rapport direct avec le montant versé. Cela pose de plus en plus la question de ce qu’on appelle l’universalité du service. Un service minimum même non rentable doit-il être assuré à tous? Cette question revient souvent au premier rang de l’actualité quand il est question de fermer tel ou tel bureau ou d’aménager telle ou telle ligne de chemin de fer. Mais une autre question doit être posée. Faut-il ménager aux agents de ces services un espace de gratuité où ils pourront rendre service de façon désintéressée à un client en l’aidant par exemple à monter dans le train , en le renseignant ou en lui prenant son courrier? Ces plages de désintéressement sont celles qui apportent un peu d’humanité au service rendu. Elles sont nécessaires dans les services publics. Elles le sont également dans les activités liées à la personne comme la santé et l’éducation où l’écoute et le dialogue sont des gages de qualité.Notre société est donc prise entre deux exigences: celle de l’intérêt et celle du don. Collectivement et individuellement nous sommes appelés à trouver un équilibre entre l’efficacité et la gratuité. Sans la seconde donc sans une place importante faite au don, nos communautés ne sauraient survivre. Le Pape le rappelait dans sa dernière encyclique. C’est le don qui fait vivre nos sociétés artistiques et sportives. C’est lui qui anime nos familles et nos églises. Il faut donc faire en sorte que l’économie marchande, quelles que soient ses richesses, ne prenne pas toute la place dans nos existences. Les chrétiens devraient être là pour le rappeler, car ils se souviennent que leur vie n’est pas le résultat de leurs propres forces mais d’un don du Père. C’est parce qu’ils ont reçu, qu’ils peuvent à leur tour donner. L’Evangile nous le rappelle à plusieurs reprises en particulier dans la parabole des Talents.A tous, chers lectrices et chers lecteurs, je souhaite une bonne et joyeuse fête de Pâques.Jean-Jacques Friboulet