Le dernier week-end, notre communauté a organisé une excursion dans la brousse de l’ouest de la Province pour visiter des parents et amis dans les villages. J’y ai fait l’expérience de l’unité, de la diversité et de la richesse de notre humaine condition.
D’abord les Chinois. Ils ont obtenu le marché d’une grand-route qui va désenclaver la région entre la capitale provinciale Kananga et la frontière angolaise. C’est ainsi que, dans les villages, un Blanc est moins exotique depuis que les Chinois font un peu partie du paysage en pleine transformation. La route est en fait une large tranchée de terre sablonneuse qui défigure les petits villages de cases à chaumes répandus parmi les palmiers et les manguiers de la savane. C’est abominablement laid, mais tout le monde est content, les villageois qui prévoient un changement dans leur mode de vie misérable et les voyageurs en jeeps et en camion qui avalent les kilomètres sans les difficiles passes et ornières de naguère.
Auparavant quand je traversais les villages (en voiture comme à pied), j’entendais «Bonjour le Blanc!» (Moyo Mutoke!) Maintenant j’entends «Bonjour, Cadet!» (Moyo Mukala!) Cadet? Oui, me disent mes compagnons de route. On te prend pour un Chinois. Ici on appelle les Chinois «Cadets» car ils sont petits!
Effectivement, lors d’une halte, une ado s’approche, me salue, puis se ravisant en me fixant dans les yeux: «Kena Mukala to, kadi Mutoke» (ce n’est pas un Cadet, mais un Blanc!!). J’étais trop grand pour être un Chinois.
Maintenant les Persans. Que viennent-ils faire dans cette savane? Nous arrivons dans le village à la maison familiale d’un confrère, où nous attend comme toujours en pareil cas un grand concours de peuple... Parents, cousins proches ou éloignés, voisins tout proches ou plus éloignés, etc... Le Père blanc fait sensation, surtout lorsqu’il prend les bébés braillant dans ses bras... Joyeuse ambiance.
Au moment de prendre congé, un vieil oncle me salue et me prend à part pour me dire qu’il a bien aimé mon attitude... et me sort de but en blanc (!) «Un Persan à Paris!» Je tombe des nues: c’est une fine allusion à un chef-d’œuvre de la littérature Les Lettres Persanes de Montesquieu, qui raconte en forme de lettres fictives l’étrangeté de Paris pour un groupe de diplomates de Perse au 18e siècle et l’étrangeté des Persans pour les Parisiens...
Ce vieux papa de la savane kasaïenne peut citer avec grand à-propos le meilleur de la littérature française! Je m’interroge. En fait c’était un vieil enseignant qui fit partie de la première volée dont les diplômes d’Etat ont été proclamés à la radio... Son surnom? Diderot!
Guy Luisier