Lc 15, 1-3. 11-32Plus encore que le texte de cette célèbre parabole, notre mémoire retient le tableau qu’en a peint Rembrandt, exposé désormais au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Un jeune va-nu-pieds en haillons, genoux pliés, enserré par les bras d’un vieillard dont les deux mains - une féminine, l’autre masculine, dit-on - effleurent le dos. Nos yeux et notre cœur s’émeuvent au spectacle du "retour à la vie" de cet enfant perdu. Il se pourrait aussi que nous lisions sur ce tableau ou dans la parabole notre propre histoire personnelle. Il a pu nous arriver un jour de reprendre pied, envahis par une présence et une force de résurrection, aussi inattendue qu’inespérée.Mais l’autre fils, l’aîné, au premier abord si peu sympathique, l’avons-nous suffisamment regardé et compris? Car c’est d’abord à lui que s’adresse Jésus. C’est à son intention qu’il a composé et raconté sa parabole. Car le grand frère fait nombre avec ces scribes et pharisiens qui récriminent parce que Jésus accueille les pécheurs publics et n’a pas honte de manger avec eux. Plutôt que se disculper, Jésus persiste et signe. S’il accueille les pécheurs, c’est que ce Dieu, qu’il appelle son Père, le fait aussi. Et encore plus largement que lui.C’est bien là la pointe de cette parabole et son enseignement. Jésus remplace une image traditionnelle de Dieu par une autre inédite et surprenante. Non plus celle d’un Dieu qui règle ses comptes d’apothicaire en calculant de près le montant des efforts et des mérites de ses subordonnés, mais celle d’un "Père" prodigue en miséricorde, amoureux de la vie et qui fait les premiers pas pour sauver celui ou celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer. C’est ce Père et non pas ses deux fils qui se trouve au-devant de la scène; celui que nous ne finirons jamais de comprendre et qui nous étonnera toujours par la générosité de son pardon."Le nom de Dieu est miséricorde", écrit de sa belle écriture notre pape François sur la couverture d’un livre qui relate ses conversations avec une journaliste italienne*. Et d’insister à longueur de pages qu’aucun pécheur, si honni soit-il, ne peut désespérer de recevoir un jour son pardon. Mais encore faut-il reconnaître son péché et, par conséquent, son besoin de miséricorde. Un manque si expressément ressenti par le fils cadet, mais si douloureusement absent chez son aîné qui s’estime si parfait qu’il n’est pas nécessaire de lui parler de miséricorde. A moins qu’il ne soit "corrompu" aurait dit notre pape, c’est-à-dire très habile à laver ses fautes, comme on lave l’argent sale, et faire paraître au grand jour ses vices sous les couleurs de la vertu. La miséricorde divine ne pourra l’atteindre qu’à travers un défaut de sa cuirasse ou une faille de sa carapace. Cette fissure s’appelle regret ou repentir, là où la miséricorde se glisse et s’infiltre dans la plus verrouillée des forteresses. Mais pas plus que le père de la parabole ne force son aîné à rejoindre son frère, le pardon de Dieu ne viole aucun domicile. Il frappe doucement à la porte du cœur le plus corrompu et le plus endurci. Il attend avec patience qu’on le prie d’entrer.*Le nom de Dieu est miséricorde. Conversations avec Andrea Tornielli, Ed. Robert Laffont, 2016.Guy Musy | 04.03.2016
Lc 15, 1-3.11-32
En ce temps-là,
les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père :
‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’
Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait,
et partit pour un pays lointain
où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé,
quand une grande famine survint dans ce pays,
et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,
qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit :
‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père,
et je lui dirai :
Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.
Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’
Il se leva et s’en alla vers son père.
Comme il était encore loin,
son père l’aperçut et fut saisi de compassion ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit :
‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’
Mais le père dit à ses serviteurs :
‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller,
mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le,
mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.’
Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs.
Quand il revint et fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs,
il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit :
‘Ton frère est arrivé,
et ton père a tué le veau gras,
parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’
Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d’entrer.
Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père :
‘Il y a tant d’années que je suis à ton service
sans avoir jamais transgressé tes ordres,
et jamais tu ne m’as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu
après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !’
Le père répondit :
‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé ! »