Le bateau était plein, trop plein. Ils étaient 500 sur un rafiot. Et 300 kilomètres à parcourir en mer. Avec un but, lointain, Lampedusa. Et la promiscuité, la nuit épaisse, la peur des vagues, le fait de ne pas savoir nager. Un bateau plein, débordant. Plein d’espoirs aussi. Pour fuir la guerre, espérer une vie meilleure. Fuir l’Erythrée ou la Somalie. Fuir, partir, dire adieu à sa famille, à ses amis. Evidemment, ces derniers ont participé, ont payé. Car la traversée coûte cher. Et ils ont prié avant le départ. L’espérance fait vivre...Le bateau était plein. Plein de fioul aussi, au départ. Un carburant qui a commencé à se répandre sur le pont. Car le bateau était vieux, trop vieux, «pourri» ont-ils pensé en montant à bord. Et tous ont senti l’odeur tenace, désagréable du fioul qui s’échappe. Tous, de la cale au pont. Les enfants ont pleuré. Et on s’est habitué. Car même dans les vagues, il restait l’espoir: Lampedusa. L’île-secours, l’île-refuge, l’île-passerelle. Elle était à portée de main, à portée de vague. Le long voyage allait finir. L’Europe, enfin. Le fioul empestait, mais l’espoir restait. Chevillé au corps, aux tripes.Le bateau était plein. Il s’est arrêté soudain. Panne de carburant? La panique a commencé. Le bateau tanguait, l’espoir aussi. On n’avançait plus. Allait-on rester en rade près du port? Ne plus croire en son étoile? Non, il fallait résister, croire encore. Tout allait s’arranger. Lampedusa, île-tremplin, île-réponse, île-paradis...Le bateau était plein, mais on n’avançait plus. Tuer l’espoir, se laisser balloter par la mer, risquer de finir bêtement, tragiquement près des côtes. Non, il fallait faire quelque chose. Un briquet, oui! Attirer l’attention. Que des pêcheurs viennent nous aider. Ils sont par là, on les a vus. Oui, qu’ils viennent nous prendre à leur bord. Ils ont des embarcations plus modernes, mieux équipées.Le bateau était plein. Et le feu a pris. Bien, trop bien. Le fioul s’est embrasé. Le bateau s’est embrasé, les rêves aussi. La panique! Les femmes et les enfants d’abord! Mais ils ne savent pas nager... Alors chacun pour soi. Et Dieu pour tous? Le bateau commence à couler. Un pêcheur arrive, enfin. Il fait ce qu’il peut. Courageux, il se démultiplie, sauve, secourt, agrippe ceux qui se sont jetés à la mer. C’est beaucoup mais c’est trop peu.Le bateau était plein. La mer est soudain pleine, de naufragés, de paniqués..... Elle engloutit ceux qui ne peuvent s’échapper de la cale, ceux qui ne trouvent pas de débris pour s’accrocher. Et ceux qui ne savent pas nager. L’espoir se noie sous les vagues de Lampedusa. 350 morts. «Une honte», a dit le pape François à Rome.«La barque est pleine», dit-on en Europe. Mais ce bateau-là nous laisse plein de remords. A Lampedusa, le cimetière, aussi, est plein.Bernard Litzler